L’Institut Gregory Bateson fête ses 20 ans !

Colloque de l’Institut Gregory Bateson de Liège, Belgique, les 8 et 9 octobre 2007
Compte rendu par François Klein,

Journées de Master Class avant-colloque, les 5, 6 et 7 octobre 2007
Compte rendu par Irène Bouaziz et Chantal Gaudin

Colloque

Pour son vingtième anniversaire, l’Institut Gregory Bateson, représentant officiel du Mental Research Institute de Palo Alto pour l’Europe francophone, organisait deux jours de Colloque et trois Master Class. Nous vous présentons un compte rendu des deux journées du colloque et de brèves notes sur les Master Class. Vous trouverez aussi,  dans la catégorie « Communications »  le texte complet de l’intervention d’Irène Bouaziz lors de ces journées. (De la révolution à la co-évolution.)

20 ans Institut Gregory Bateson (IGB)

Un Patchwork pour les vingt ans de l’IGB

Henri Waterval © Paradoxes

Henri Waterval © Paradoxes

L’information est une différence qui fait la différence. Combien de «différences» au cours de ces deux jours de colloque organisé à l’occasion des vingt ans de l’Institut Gregory Bateson? La présence de deux Américains Jim Coyne et Lucy Gill, passés par Palo Alto en même temps que Jean-Jacques Wittezaele et Teresa Garcia les fondateurs et patrons de l’IGB. Le haut niveau de l’intervention d’Irène Bouaziz. Ou encore, l’émotion née de l’évocation par Henri Waterval de son amitié, profonde, avec Jean-Jacques, son «frérot», et des débuts de l’IGB dans le monde belge francophone de la justice des mineurs. Avec, aujourd’hui, une position où le modèle de Palo Alto, adopté par Henri, qui forme et supervise 400 assistants de justice, «peut s’intégrer dans une boucle de régulation globale à l’échelle d’un pays». Les atouts, la beauté et difficultés du travail sous contrainte… Une chanson de Graham Nash est venue rappeler quelle énergie et quel idéal animait l’IGB dans ses premiers pas. Mouchoirs, s’il vous plaît.

Autre différence : l’annonce de la création par Teresa, à Paris, de Circé, Centre d’intervention et de recherche sur l’évolution des systèmes humains. Elle quitte l’IGB et s’attelle à de la recherche, ouverte sur une diversité d’approches systémiques, une recherche épistémologique, méthodologique et technique appuyée sur ces terrains que sont l’individu, les dyades, les groupes (entreprises comprises) et les familles. Avec trois axes d’intervention: résolution de problèmes, psychothérapie et négociation. Au fil de la vie, une chose en entraîne une autre. A Liège, comme ailleurs. Pour rendre compte de ces deux jours de colloque, j’ai privilégié certaines interventions, occulté d’autres et critiqué des troisièmes. Le compte-rendu qui suit, avec sa sélection d’informations et ses omissions et ses erreurs éventuelles, n’engage que moi. Dans chaque paragraphe, je rapporte les propos des intervenants dans l’esprit de leur intervention comme dans sa lettre. Dans ce dernier cas, je mets des propos entre guillemets. Les considérations en italique sont miennes. Comme tout le paragraphe sur «Vingt ans ou quarante ans?». Bonne lecture.

La question anti-miracle
L’intervention la plus décapante et la plus vivifiante de ces deux jours aura sûrement été, à mes yeux, celle faite par Jim Coyne, qui a passé sept ans au Centre de thérapie brève. Ce spécialiste de la dépression («Vous y croyez, vous, à la dépression?», lui demanda Dick Fisch après sa conférence sur le sujet en 1978) la définit comme un phénomène qui « arrive entre les gens et pas dans la tête ou le corps d’une personne dépressive ». Il considère que «nous créons des difficultés aux gens par la manière dont nous entrons en contact avec eux.»
Parmi les souvenirs communiqués, celui qu’il a gardé de John Weakland. Celui-ci lui demande de le remplacer à un colloque pour y prendre la parole… Coyne est inquiet. Weakland le rassure à sa manière, recadrante: «Ne t’inquiète pas. Tous les autres qui présentent sont très connus et ce sont eux que les gens viennent voir, pas toi. Tu as l’air trop jeune et trop débraillé, et personne ne s’attendra à ce que tu dises des choses intelligentes. Tu ne peux pas les décevoir, ils n’attendent rien de toi.»
Au-delà des personnes et anecdotes évoquées, c’est l’esprit de Palo Alto qu’il est venu invoquer. Un esprit fait «d’irrévérence, d’humour et d’efficacité». Irrévérence, donc. Celle qui aidait Fisch à considérer que « la vie, c’est une suite d’emmerdements les uns après les autres » et que «si la thérapie est utile, c’est lorsque la vie devient le même emmerdement qui recommence encore et encore. La thérapie décoince les gens, de sorte qu’ils puissent ensuite se prendre les pieds dans la prochaine séquence de problèmes». Irrévérence encore que cette formule «Tout est bien qui finit». Pourquoi en effet s’acharner à ce que tout finisse bien, puisque «chaque bonheur est bordé d’un nuage noir, chaque éclaircie a un nuage foncé derrière». Irrévérence enfin que ce retournement, à 180°, de la question miracle. Traditionnellement, elle se formule : «Que feriez-vous si votre problème s’en allait?». Mais pourquoi ne pas la formuler ainsi, sous forme de «question anti-miracle»: «Que se passerait-il si votre situation était désespérée et que vous n’aviez pas d’autre choix que de vivre avec votre problème?». Autrement recadrant, isn’t it? De toute façon, «la situation est désespérée mais pas grave», disait Watzlawick. Humour.
L’efficacité est à chercher dans la patience. Celle qui permet, selon Coyne, «d’identifier la position du client et d’entrer en rapport avec elle». À partir des mots, uniquement. Au Centre de Thérapie brève du MRI, on «n’analyse pas le langage corporel», ni les images des bandes vidéos, «trop distrayantes», seul le son était travaillé, rapporte Coyne. L’attention au mot, chère notamment à Watzlawick, cet ex-espion philologue particulièrement attentif au langage dans les interactions. Patience encore qui consiste à ne rien vendre à son client sans qu’il l’ait demandé. «Attention au tempo de votre intervention, disait Watzlawick. Prenez votre temps. Et si vous avez le sentiment de faire quelque chose, alors ne faites rien. Surtout si vous avez un visiteur en séance, et pas un acheteur». «Si tu étais dans un magasin, tu passerais ton temps à vendre quelque chose à quelqu’un qui est juste venu s’abriter de la pluie», affirmait Dick Fisch à des apprentis thérapeutes trop pressés. De quoi d’ailleurs?

Jim Coyne © Paradoxes

Jim Coyne © Paradoxes

Coyne, visiblement marqué par la «simplicité puriste» du modèle appris au Centre de thérapie brève, aime ce que j’appellerais pour ma part, cette théorie minimaliste, cette intervention minimaliste, sa vision d’un but minimaliste, cette explication minimaliste proposée par ses mentors. Vingt ans après, il comprend ce qu’il appelle leur « refus de se vendre », leur dédain pour le marketing, les modes, les emballages alléchants, leur côté anti, antihéros et anti-utopiste, pour reprendre sa litanie. Ils ont, avec beaucoup d’orgueil, souligne-t-il, «évité le charisme, pour rester en dehors du mouvement, avec une image d’outsider, provocateur par rapport aux autres, et notamment aux psychiatres traditionnels avec lesquels ils dialoguaient peu, pas plus qu’avec les chercheurs en quête d’échantillons de patients permettant d’évaluer, dans le cadre de tests cliniques, l’efficacité comparée de différentes démarches thérapeutiques».
Mais en même temps, Coyne déplore rétrospectivement cette attitude. Elle a, dit-il, exclu le Centre de thérapie brève des discussions majeures aux États-Unis et ailleurs sur ces champs de recherche. La culture certes internationale des animateurs du Centre était malgré tout, selon lui, «très tournée sur elle-même». Il n’y avait pas au CTB de «produit de seconde génération», comme disent les  marketeurs». En outre, souligne Coyne, il n’y avait, outre Virginia Satir, pas de femme dans ce mouvement. Que serait-il advenu des idées de Palo Alto, si elles avaient eu non seulement trois pères, mais également trois mères? «Cela aurait été différent, cela aurait mieux marché», considère-t-il, en nous encourageant à conserver notre intégrité sur le plan théorique et méthodologique, tout en entrant en discussions et en conflit avec des gens aux langages différents, tout en formant les générations suivantes et en entrant en relation avec des institutions d’enseignement. Pour que se prolonge une dynamique, minimaliste.

Et Bateson dans tout cela ?
Dany Gerbinet, lecteur de Nature et but conscient, de Bateson, a rappelé que «a conscience sélectionne les informations de l’environnement en fonction du but qu’elle poursuit». Et que cette démarche peut bien sûr porter ses fruits et aboutir aux résultats escomptés, mais que la médaille a un revers et peut aboutir au résultat paradoxal de créer un problème par le mouvement même qui consiste à poursuivre un but. «II est vrai, considère-t-il, que la logique du «but conscient», de l’objectif poursuivi, procède d’une logique causale linéaire : Si A au temps 1, alors B au temps 2, alors j’atteins mon but conscient en C, au temps 3. Nous faisons alors des plans. Nous procédons par étapes. En oubliant que les phénomènes naturels, y compris les relations humaines, fonctionnent selon une logique circulaire : si A au temps 1, alors B, au temps 2, alors j’atteins mon but conscient en C au temps 3, alors D au temps 4, alors… on revient à A au temps X». Ce type de processus récursif est oublié dans la logique des buts conscients, ce qui multiplie les effets pervers. «Nous négligeons les informations qui ne concourent pas à la réalisation du but, analyse Gerbinet. La réalisation de nos buts conscients nous pousse à court-circuiter les régulations processives. Mais le processus prend soin de lui-même et les régulations se produiront de toute façon». Avec, à la clef, effet boomerang et problèmes écologiques, y compris dans l’écologie des relations humaines.
Toute la question pour Bateson, rappelle Gerbinet, est alors de «concevoir une action qui soit respectueuse de la nature processive du monde» et qui ne vienne pas, paradoxalement, alimenter le problème qu’elle est sensée résoudre. La réponse de l’école de Palo Alto, résume Gerbinet, est que «pour atteindre un but il faut l’abandonner».
L’interrogation batesonienne sur l’action appropriée vise aussi l’action thérapeutique. Et la réponse qu’apporte Irène Bouaziz, psychiatre batesonienne s’il en est, est de considérer qu’il faut renoncer à tout souci d’efficacité ainsi qu’à l’impératif de brièveté énoncé dans le libellé même de «thérapie brève». L’intervenant n’a, selon elle, pas de but à atteindre. S’il en avait, il tomberait dans le piège du but conscient. En outre, d’un point de vue systémique, «on ne peut jamais dire qu’une intervention provoque un changement dans un système», juge Irène Bouaziz. Pas d’orgueil donc dans la posture d’intervenant. Mais une vraie sensibilité préventive aux processus récursifs. Cette façon écologique de concevoir l’action thérapeutique et le changement fait confiance aux compétences des patients et clients d’aller mieux malgré les interventions des thérapeutes. «Nos interventions visent simplement la possibilité pour eux d’évoluer librement dans leurs propres systèmes, en co-évolution», juge-t-elle. Et son mode d’intervention laisse ainsi la possibilité qu’un patient soit satisfait de ne pas atteindre son objectif, de s’arranger avec la réalité, de voir son problème dissous plutôt que résolu, d’atteindre un autre objectif, d’être libre de ne pas être libre…
Cette position de «non-vouloir» dans une démarche thérapeutique ou de résolution de problèmes implique un certain rapport au monde de l’intervenant. «Il ne se perçoit pas comme étant à l’extérieur du monde avec ses outils, mais comme faisant partie du monde, en relation réciproque avec le monde», juge Irène. C’est, pour reprendre ses mots, un «élément invité parmi d’autres à interagir dans un système en demande de changement».

 J.-J. Wittezaele, D. Gerbinet, I. Bouaziz, T. Garcia, V. Gérard, P. Boscolo © Paradoxes

J.-J. Wittezaele, D. Gerbinet, I. Bouaziz, T. Garcia, V. Gérard, P. Boscolo © Paradoxes

Constructivisme ou pré-constructivisme ?
«La thérapie est une rencontre entre deux visions du monde», a rappelé Jean-Jacques Wittezaele dans sa propre intervention portant sur la place de l’explication dans la thérapie. «La vision du monde du thérapeute Palo Altien est qu’il n’est pas là pour trouver des explications au problème de son patient, mais juste pour l’aider à trouver des solutions à ses difficultés. Il n’est pas là pour lui apprendre à vivre, diriger sa conscience ou gouverner son comportement. Notre réticence à donner des explications est sans doute liée à notre parti pris non normatif et non pathologisant» considère Jean-Jacques. Certes. Mais ça ne suffit pas. «La vision du monde du patient est qu’il lui faut une explication, juge-t-il. «Pourquoi je tombe systématiquement dans les mêmes erreurs? Qu’est ce qui ne va pas chez moi? Quelle est la cause de mes problèmes?» sont les questions de patient auxquelles le patron de l’IGB est souvent confronté.
Ces questions sur la cause sont donc « vitales » pour de nombreux patients, aux yeux de Jean-Jacques. Mais, rappelle-t-il, cela ne fait pas sens dans une thérapie équifinaliste, ancrée sur le comment de la causalité circulaire, plutôt que sur le pourquoi de la causalité linéaire. Pour éviter d’y répondre, le thérapeute dispose de quelques subterfuges. En voici deux, proposés dans l’intervention de Jean-Jacques au colloque. Il peut, comme Giorgio Nardone, affirmer «qu’il n’existe pas de réponses intelligentes à des questions stupides». Il peut, comme Jean-Jacques lui-même, s’en sortir en lui proposant un choix illusoire: «Si vous deviez choisir entre la recherche des causes de votre problème et la recherche de solutions, que choisiriez-vous?». Reste, juge l’orateur, que ce n’est pas pour autant que les patients renoncent à chercher les causes de leurs maux, même s’ils disent, pragmatiques, privilégier la recherche de solutions concrètes. «La recherche de cause les apaise», affirme Wittezaele. Et, poursuit-il, le thérapeute prend alors le risque de se couper de la vision du monde de son patient, de ne pas garder le contact avec cette construction. Il donne alors l’impression, craint Jean-Jacques, d’apparaître comme un thérapeute désinvolte et peu fiable, en balayant les questions. «Et, du coup, il prend le risque que le patient ne s’implique pas suffisamment dans la thérapie». Pire. «Si vous n’apportez pas d’explication causale, le patient continuera à se poser la question: d’où ça vient? Il y a alors un trou noir de la pensée, ce qui amplifie la difficulté pour laquelle le patient vient vous voir, car ce que nous ne comprenons pas, nous capture. Le patient souffre de ne pas comprendre. Cela peut alors focaliser toute son attention», analyse Jean-Jacques après vingt années de pratiques.
Et il n’est aujourd’hui plus à l’aise avec cet état de chose. Il souhaite aider le patient à donner du sens à sa thérapie afin qu’il y a adhère plus et mieux. C’est l’objet de sa communication. Il trouve sa propre réponse, le choix illusoire, un peu courte. Question posée à l’assemblée: «Qu’est ce qui motive ces patients et quelles sont leurs attentes» à vouloir trouver une cause à leur problème? Pour la plupart d’entre nous, considère-t-il, le passé détient la clef du présent. La cause permet la solution. D’autant, croient les patients selon Jean-Jacques, que s’ils changent sans identifier les causes, le problème risque de réapparaître à l’avenir. Autre prémisse, tout aussi erronée aux yeux du patron de l’IGB: «la prise de conscience des causes d’un problème nous libère de son emprise».
Il est vrai, concède Jean-Jacques, que «nous avons tous besoin de poser un regard sur notre vie et en faire une histoire qui se tienne, se la raconter de façon cohérente». Ce besoin — à dimension anthropologique si je comprends bien et plus seulement épistémologique ou culturelle comme les deux précédents «besoins» de comprendre — légitimerait que le thérapeute bref revoie sa pratique.
«Si nous ne pouvons pas répondre à ces questions, cela peut nuire à la crédibilité de la thérapie», poursuit Wittezaele. «Un patient qui ne fait pas le lien entre ce que les tâches l’ont amené à faire de différent et le fait qu’il aille mieux, continue à se poser des questions sur les causes de son problème. Même s’il trouve la solution, il n’a pas compris le mécanisme de la solution et il ne peut reproduire le mécanisme à l’avenir s’il y est à nouveau confronté, il a alors le sentiment qu’il n’a pas changé». Bref, pour le dire dans mes mots à moi, il n’y a pas que les tâches et les comportements. Les recadrages et la vente des tâches sont cruciaux. Nous travaillons aussi sur le domaine des croyances. «Les ressources de la pensée, sont aussi à mobiliser…», disait Jean-Jacques.

J.-J. Wittezaele © Paradoxes

J.-J. Wittezaele © Paradoxes

Parmi les pistes évoquées pour sortir de cette impasse, Jean-Jacques indique la possibilité pour le thérapeute d’expliciter ses propres prémisses théoriques. «Les prémisses, souligne-t-il, ont des tas d’implications d’ordre divers: politique, philosophique… Le thérapeute renonce alors à l’illusion d’être neutre, de n’exercer aucune influence… Ce qui guide son intervention devient critiquable. Les implicites sortent du flou.» Ces prémisses pourraient s’énoncer ainsi, d’après l’auteur de L’Homme relationnel : «importance des relations, relativité des points de vue, croire qu’il est important de ne pas trop lutter contre soi-même, foi dans la capacité d’évolution des individus, ne pas trop lutter contre ses émotions, pouvoir affronter ses fantômes, avoir grand souci de la liberté individuelle, se donner la liberté de pouvoir profiter des belles et bonnes choses, supporter les peines, profiter des joies, de la vie quotidienne…»

Autre piste évoquée par Jean-Jacques pour sortir de l’impasse de l’explication introuvable: «avoir une utilisation stratégique de la question de la causalité et du sens de l’explication». Le sens d’un événement dépend d’un contexte, subjectif et objectif, il n’a rien de scientifique ou de définitif.  L’objet d’un recadrage est précisément de changer le contexte d’un événement pour amener la personne à le percevoir autrement, si j’ai bien compris les leçons que l’on m’a données. «Comment construire les recadrages pour aider les patients à aller mieux?», se demande Jean-Jacques. Sa réponse: «En proposant des explications qui soient en prise avec la vie du patient et qui correspondent à sa vision du monde.»
Mais il y a aussi des moments, considère-t-il, «où il vaut mieux pas ne pas expliquer, notamment les situations où les tentatives de solution  vont dans le sens d’éviter la peur par un contrôle de la pensée. Donner une explication est alors contre productif». De même, selon lui, «quand il y a un aspect émotionnel, il est inutile d’expliquer».
Moment idéal, d’après Jean-Jacques, pour fournir une explication: la prescription de tâches. «Il est important là, dit-il, d’expliquer les raisons, tout en rejoignant le patient dans sa vision du monde. Notamment en reformulant l’histoire du patient et la manière dont il aborde le problème. Pour qu’il arrive lui-même à la conclusion qu’il doit donc faire autrement» : «la conséquence logique de votre explication est qu’il faut désormais que j’affronte les choses », par exemple. « S’il sort de la séance en ayant une explication à propos de comment ses comportements sont source du problème, il sera alors motivé pour faire la tâche», affirme Jean-Jacques. Enfin, toujours selon le co-auteur de l’ouvrage Aide ou Contrôle, lors de la dernière phase du travail, la consolidation des changements – après l’adhésion au travail, puis la construction et la présentation des tâches – l’explication est utile. «On multiplie les chances qu’il n’y aie pas de rechute si le patient a compris comment il fait pour entrer dans le problème. D’où l’importance des explications», dit-il.
Irène Bouaziz souligne, en commentaire de cette intervention, qu’il est essentiel de distinguer entre l’explication du mécanisme qui entretient un problème, mécanisme circulaire ou systémique, que l’on peut proposer au patient, et l’explication de l’origine du problème, au sujet de laquelle le patient a souvent beaucoup d’idées précises et bien arrêtées, qui sont autant de matériau précieux pour construire des recadrages et arrêter ses tentatives de solution

L’approche relationnelle est mal perçue chez les formateurs
Universitaire suisse, Vittoria Cesari forme aux relations humaines. Elle a centré sa contribution au colloque sur les «huit défis et ressources» dans l’application d’une approche systémique et relationnelle à l’école et, plus généralement, à la formation en entreprises. En rappelant en préambule que pour Sigmund Freud, il y avait trois métiers impossibles : enseigner, soigner et gouverner… Premier défi que pointe Vittoria Cesari: «le penchant des formateurs pour d’autres paradigmes». L’approche systémique et relationnelle arrive dans un environnement non pas hostile, mais encombré, affirme-t-elle. Difficile dans ce contexte de faire passer l’idée de Bateson: «Je ne vois que des relations, pas des personnes». Parmi ces autres paradigmes qu’elle rencontre: rechercher la cause des problèmes dans l’individu, dans la société ou dans la différence culturelle. Avec, à la clef, une causalité linéaire, bien argumentée dans un certain nombre de recherches, mais qui n’explique pas tout, loin de là.
Deuxième défi relevé par Vittoria Cesari: «prendre en compte les enjeux identitaires de la communication en situation de formation». Ou, pour le dire autrement, faire l’hypothèse qu’en situation de formation, la méta-communication — liée à la différence de niveau logique dans la communication entre contenu et relation «de telle sorte que le second englobe le premier et est par suite une méta-communication » pour reprendre les termes de Watzlawick — porte sur l’identité. «En formation, cette méta-communication, avance Vittoria Cesari, est une négociation identitaire, une négociation des rôles, une définition de soi et de l’autre. Voilà comment je me considère. Tu me considères. Tu te considères».
Troisième défi, selon l’intervenante suisse: «l’abondance de jugements et d’interprétations». «Comme enseignant, on pousse à la généralisation théorique et au diagnostic. Et il y a peu d’intérêts pour les boucles concrètes d’interaction», déplore l’intervenante. Il y a, selon elle, un travail d’approfondissement à effectuer pour aider l’autre à décrire comment il s’y prend concrètement. Même si c’est difficile: «le familier est trop évident pour être verbalisé. La verbalisation concrète n’est pas habituelle comme conduite sociale d’interaction». Vittoria Cesari liste encore d’autres défis qui freinent le développement d’une approche systémique et relationnelle dans le monde de la formation. Notamment la sous-estimation de la valeur de message que possède tout comportement. La propension à fixer des objectifs génériques et ambitieux. La confusion entre la matière enseignée et la personne. Bref, il reste beaucoup à faire pour faire gagner du terrain à une approche relationnelle de la communication dans le monde de la formation.

Quel problème serait résolu si nous faisions un team-building ?
Aux yeux de Lucy Gill, consultante en management depuis 1972, la formation n’est pas toujours la bonne solution pour une intervention en entreprises. Car «d’autres choses coincent», souligne-t-elle. Pour apprendre à répondre à une entreprise qui lui demandait une formation ou un team-building : «quel problème sera résolu une fois que la formation ou le team-building aura eu lieu ?», et proposer une intervention de résolution de problèmes plutôt qu’une prestation classique et pré-formatée, cette Américaine a rejoint le MRI en 1978. Elle a passé huit ans au Centre de thérapie brève.
Au début, raconte-t-elle, elle ne comprenait rien à ce que faisaient Dick Fisch et John Weakland. Ils étaient juste précis dans leurs mots lors de leurs interventions. Et puis, pour lui expliquer en quoi consistait le travail, Weakland a écrit sur un morceau de papier, ce qui deviendra la structure en trois paliers du livre de Lucy Gill, «Comment réussir à travailler avec presque tout le monde: Trois étapes pour venir rapidement à bout des problèmes relationnels insolubles». Voici ces trois étapes: Quel est le problème? Que font les personnes actuellement à propos de ce problème? Que devraient-ils faire à la place? Réponse: arrêter ce qu’ils font.

De Dick Fisch, elle a notamment retenu une capacité à redéfinir le problème de quelque chose d’immense en un tout petit truc. Et sa faculté à écouter les mots exacts des patients et à tester les contradictions. «Je ne suis pas efficace. — Comment faites-vous pour être inefficace». À un couple marié: «Comme vos disputes n’aboutissent en rien, est ce que cela créerait un problème si vous arrêtiez de vous disputer?». Sans oublier cette recommandation, pleine de bon sens, en faveur du silence du thérapeute  ou de l’intervenant: «Une fois que vous dites quelque chose, fermez-la, pour donner au client l’opportunité de faire partie de l’intervention».

De Dick Fisch, ce personnage discret, lent, paisible, mais capable aussi de parler fort et vite avec des cadres dirigeants d’entreprise, lorsqu’il accompagnait Lucy Gill dans un univers qui n’était pas le sien, l’intervenante a aussi reçu ce joli compliment pour sa formulation de la question suivante, destinée à aider le client à clarifier les choses dans sa tête: «Dans tous ces problèmes, lequel veux-tu résoudre d’abord?» Parfait lui a dit Dick Fisch. Avec un double implicite, le problème va être résolu et par le client, c’est bien mieux que «De tous ces problème lequel vous dérange le plus?».
Dans l’univers des entreprises, «où on ne peut pas utiliser le langage psy, où soit on résout le problème, soit on est viré, où on travaille sous contrainte si on ne change pas», Lucy Gill s’est toujours efforcée de s’en tenir d’abord aux faits et ensuite seulement elle se disait prête à écouter les sentiments, l’affect. En intervention, où l’approche thérapie brève était l’un des outils parmi d’autres qu’elle utilisait, l’un des éléments de son système outils, elle interviewait beaucoup. Si elle découvrait lors de ces entretiens que deux personnes seulement empêchaient l’équipe dans son ensemble de travailler, elle travaillait avec ces deux là. Sinon, c’est avec toute la chaîne de communication au sein de l’équipe qu’elle oeuvrait. Pas d’à priori, beaucoup de pragmatisme. Et une rigueur dans l’application des trois étapes de toute intervention, selon elle. Voilà ses clefs.

Audit ou intervention ?
Prenant la parole à son tour au sujet de l’entreprise, Claude Duterme a rappelé qu’un coaching en entreprise est une intervention sous contrainte, mais que cette contrainte n’est pas toujours explicitée par le responsable hiérarchique de la personne accompagnée. Que va-t-il se passer si la personne «ne veut pas changer»? «Dans la méthodologie d’intervention de Palo Alto, le point de départ de l’intervention est: quel est le problème? Problème voulant dire une situation momentanément bloquée ou particulièrement difficile depuis un certain temps. Un problème est le résultat d’un certain nombre d’interactions. C’est une qualité émergente de situations interactionnelles. Et des tentatives de solutions ont été mises en place de façon redondante qui ont conduit à ce que tout soit bloqué. Les tentatives de solution bloquent les capacités à faire autre chose que toujours la même chose. Elles constituent en fait une mise en œuvre du problème», a affirmé Claude Duterme.
S’il n’y a pas de problème, considère l’auteur de l’intervention, on est dans l’univers de la formation ou du conseil, dans un changement de niveau 1. Le consultant, dans son acception du métier, ne sait pas s’il est bon de déléguer, de faire du benchmarking, du management participatif… «Les gens font ce qu’ils veulent», juge-t-il. « Est-ce que ça leur convient ou pas? Comment arrivent-ils à ne plus être connectés à leurs propres ressources?» sont les questions qui, selon lui, se posent. Et l’intervention, pour un changement de niveau 2 qui «vise à reconnecter les personnes à leurs propres ressources mais pas à aller pêcher des ressources», consiste alors à les empêcher de faire ce qu’ils faisaient auparavant. Avec des injonctions fermes. «Nous sommes très injonctifs», assène-t-il.
Et il poursuit son raisonnement. Lorsqu’un praticien de Palo Alto intervient à un niveau plus global, celui d’une entreprise ou d’un service, il a aussi un client, qui est parfois difficile à trouver, et un problème comme point de départ de l’intervention. Si la situation n’est pas claire, il y a un diagnostic interactionnel à effectuer, considère Claude Duterme. «Parfois, lorsque nous avons plusieurs interlocuteurs différents, la définition même du problème entre dans les tentatives de solution du problème. Et il y a autant de tentatives de solution qu’il y a de définition du problème». Claude Duterme propose alors de « faire de l’extérieur » un diagnostic sur le problème. «On n’est pas pour autant dans l’analyse de système, précise-t-il. Ce n’est pas le système qui nous importe. Le système n’existe pas. Le système est une grille d’observation du monde vivant fonctionnant par auto-régulation». Il ne faut pas réifier le système, conseille-t-il. Celui-ci n’est rien d’autre qu’un ensemble d’interactions. Dans le diagnostic, tel que le pratique Claude Duterme, «il s’agit de repérer des régularités, des redondances, des interactions de toute une série d’individus, et on modélise ces interactions par ders patterns de comportement». Il convient alors, selon lui, de « repérer à un niveau supérieur les redondances dans les échecs des uns et des autres ». Puis, toujours dans le cadre de cette démarche « dutermienne » (ou plutôt pas mienne), pour restituer le diagnostic, de parler le langage officiel du client : dysfonctionnement, organisation, communication, management, suivant une approche explicative acceptable. Bref, proposer une vision du monde et explication qui permette « à un niveau général » de dire: «le problème c’est cela», afin de «sortir de la dispute ceci est le problème, non c’est cela».
Voici mes propres commentaires par rapport à cette intervention.
Si l’intervenant, dont le comportement comme celui des autres acteurs est d’autant plus stratégique qu’il est d’emblée perçu comme acteur de changement, envoie des messages de type: «surtout ne changez pas» pour ne pas être pris dans les redondances de l’entreprise, de l’équipe, du groupe, la démarche peut, selon moi, se révéler intéressante. Il s’agit en effet d’envoyer des messages à 180 degrés dans un contexte de communication qui énonce: «ici on est là pour changer». « Si votre comportement va à l’inverse des redondances, il y a beaucoup de chances que le changement soit en marche», pronostique Duterme.
Mais s’il s’agit juste, comme je le crains, d’entrer via l’audit dans une compétition symétrique pour la définition juste du problème, juste parce que systémique ou interactionnelle, la démarche pose question, résolument. Comme si on sortait d’un problème de définition du problème par un audit qui aboutit à une définition «experte» du problème: le message que nous envoyons alors au client et aux collaborateurs est que nous avons, du haut de notre position haute, défini le problème juste. Nous sommes allés dans le sens des tentatives de solution en cherchant, comme eux à définir le problème, mais nous l’avons fait d’une position extérieure qui, dans l’univers des entreprises et des consultants, est synonyme d’objectivité. Celle, par exemple, que prônent depuis quarante ans les sociologues Michel Crozier, formé lui aussi à la systémique aux environs de Palo Alto, et Erhard Friedberg dans leur approche qui vise le diagnostic des redondances afin de «débloquer» l’entreprise ou le «système d’action concret» étudié, pour employer leur terminologie. Cette démarche scientifique date de bien plus de vingt ans… Par rapport à elle, la dynamique de l’arrêt des tentatives de solution apporte, selon moi, une bien plus grande richesse de possibles pour les intervenants.

Teresa Garcia © Paradoxes

Teresa Garcia © Paradoxes

Vingt ans ou quarante ans ?
Ce sentiment d’assister non pas aux vingt ans de l’IGB mais aux quarante ans d’une pensée 68, voire plus ancienne, parfois mâtinée d’un peu de systémique, je l’ai eu à plusieurs reprises lors de ces deux jours de colloque. De façon un peu déroutante, une première fois, en écoutant l’intervention de Teresa sur les émotions. Une intervention qui coinçait le modèle quelque part entre des préoccupations de Gestalt Thérapie — entrez en contact avec vos émotions et exprimez les — et les «expériences émotionnelles correctrices» chères, notamment, à Giorgio Nardone. Mais on semblait oublier que les émotions, comme les mots ou les comportements, constituent une propriété émergente d’une interaction dans un contexte de communication. Et qu’elles constituent soit un problème, à co-construire, soit un but conscient (paradoxal, évidemment: «je veux ressentir de la joie»), soit une tentative de solution, à interrompre. Mais je n’énonce ici que ma propre vision que j’ai du mal à faire coïncider avec les propos à mes yeux un peu flous de Teresa.

Autre impression de retour loin loin loin dans le temps, l’intervention de Tihamer Wertz sur la multiculturalité à l’école. On aurait dit du Bourdieu de La reproduction (1970) sur les inégalités scolaires. Avec du pédagogisme constructiviste, de l’enthousiasme de travailleur social soucieux d’assurer souplesse et vie au système éducatif, ainsi qu’un retour à l’idéalisme égalitaire de Jules Ferry. Le tout habillé de quelques belles citations «systémiques», illustrant parfaitement la confusion de niveau logique qu’il peut exister autour de cette théorie des systèmes: à la fois une construction (qui ne décrit pas mieux le réel que n’importe quelle autre théorie), une norme idéologique pour les militants («il est important qu’un système soit mobile, ouvert, fluide et donc adaptable») et un outil d’intervention (interrompons les boucles de rétroactions positives qui ne font qu’amplifier un problème). Bref, nous ne savions plus très bien où nous étions, de quoi nous parlions et à quel niveau logique se situait l’allocution. Parmi ces citations du «collège invisible» de théoriciens de la communication à la mode Palo Alto, je vous en livre une qui explique sans doute pourquoi je suis sûrement le seul à penser de façon aussi critique après cette contribution au colloque. «La croyance implicite et souvent explicite concernant les rapports de l’homme avec l’expérience suppose que si deux êtres humains sont soumis à la même expérience des informations virtuellement identiques sont fournies et que chaque cerveau les enregistre de la même manière.» (E. Hall)
Pas de différence non plus, pas d’information nouvelle, dans la contribution de Vincent Gérard. Les ouvrages de Malarewicz sur l’hypnose, et notamment sur l’hypnose conversationnelle, disent déjà tout cela. Mieux et il y a longtemps. Dommage qu’il n’y ait pas eu, durant ce colloque, de réflexion spécifique sur l’usage de ces stratégies locutoires pour induire du 180° à nos clients et patients.

Une grille de diagnostic pour nos errements
L’intervention la plus utile pour des apprentis intervenants que nous resterons jusqu’au bout, j’espère, aura sûrement été celle de Patrice Boscolo sur les erreurs les plus fréquentes en thérapie brève. Premier type d’erreur pour Patrice: l’application du modèle. Soit que nous ayons une confiance aveugle dans le modèle d’intervention, soit une confiance tout aussi aveugle dans le protocole, ce qui revient à confondre la carte et le territoire, soit encore que nous suivions, toujours sans réfléchir, la grille d’intervention ou, au contraire, que nous la laissions tomber pour nous faire engluer dans la relation. Principale antidote: ne pas se considérer comme responsable du changement ou du non changement.
Deuxième famille de chemins de traverses: les erreurs dans la gestion de la relation. Nous pouvons manquer de confiance dans nos compétences, avoir peur d’ennuyer le patient avec nos questions de détail interactionnel ou lâcher rapidement, trop rapidement, la posture paradoxale. Ce qui peut d’ailleurs provoquer le changement… Autre erreur, d’après Boscolo: le changement de stratégie. (Comme si il était d’ailleurs possible d’avoir une autre stratégie que l’arrêt des tentatives de solution.) La question se pose notamment lorsqu’on demande au patient de faire des tâches: attention à ne pas vouloir les rendre trop acceptables. Elles risquent alors d’aller dans le sens des tentatives de solution. Le thérapeute peut aussi adopter un mauvais positionnement. Ce qui le conduirait, par exemple, à se laisser enfermer dans la vision du monde du patient. Ou à se laisser envahir par ses émotions. Ou encore à conduire une thérapie expéditive. «On doit voir la brièveté non pas comme une fin en soi, mais comme une conséquence de la manière d’aborder les problèmes. Attention: ne pas bâcler le processus de travail.» L’excès de pudeur ou imposer son propre rythme à la relation entrent, d’après Boscolo, dans la même famille.
Troisième genre d’erreurs: des soubresauts dans l’application de la grille. Considérer les parents comme clients, forcément clients, au prétexte qu’ils amènent leur gamin en thérapie. Oublier de prioriser les choses dans un problème présenté globalement comme complexe. Ne pas poser la question miracle. Mettre n’importe quoi dans la grande marmite des tentatives de solution. Adopter une position trop basse, notamment la vente des tâches. Proposer une tâche irréaliste. Voilà pour le tableau clinique des erreurs. Le chemin est long pour améliorer notre écoute et notre mode de questionnement, pour bien cerner les boucles de régulation inefficaces pour le patient sans projeter ni interpréter. Mais c’est un chemin qu’il ne faut surtout pas emprunter en ayant le but conscient d’y arriver un jour. Le paradoxe n’est jamais loin.

Où habitez-vous à Palo Alto ?
À l’issue de ce colloque, subsiste une forme d’optimisme sur l’avenir du modèle de Palo Alto, ce modèle cybernétique réducteur de complexité qui s’appuie sur un client, un problème, un objectif, des tentatives de solution et un arrêt de ces tentatives. À partir de cette version de base, partagée, plusieurs écoles fleurissent. «Elles ont des évolutions différentes du fait de sensibilités différentes et des circonstances de la vie», juge Irène Bouaziz. «À un pôle du spectre théorique, certains recherchent des techniques de plus en plus efficaces, des modèles vendables, comparables à d’autres pour évaluer et se faire reconnaître. À l’autre pôle de ce même spectre, d’autres sont centrés sur la posture du thérapeute ou de l’intervenant, une posture qui peut aller jusqu’à la méditation. Et entre les deux, un champ immense avec un avenir plutôt brillant». Avec de multiples domaines à continuer à défricher: l’écoute, les modes de régulation des relations, les patterns les plus bloqués, les processus d’influence entre thérapeute et patient, les boucles interactionnelles en situation de formation, le travail sous contrainte des auxiliaires de justice ou en entreprise, la posture d’un consultant acteur du non changement…

© F. Klein/Paradoxes


Les Master Class


Une demi-journée avec Giorgio Nardone (5 octobre 2007)

Giorgio Nardone, psychologue italien, propose une approche qu’il qualifie d’évoluée du modèle de Palo Alto. Doué d’une énergie et d’une force de conviction hors du commun, ce conquérant a diffusé très largement sa méthode à travers l’Italie et de plus en plus dans d’autres pays, faisant dire aux américains que l’avenir de la Thérapie Brève se trouve maintenant en Europe. Giorgio Nardone insiste sur la dimension stratégique, fortement inspiré en cela par les stratégies guerrières et en particulier par les «36 stratagèmes» de l’art de la guerre chinois. Il précise qu’il ne veut plus faire référence à la systémique, notion détournée par les thérapeutes familiaux.
Ces dernières années, délaissant un peu les stratagèmes, il a développé une forme de «dialogue stratégique» inspiré des sophistes grecs et principalement du «dialogue heuristique», de Protagoras. Avec cette méthode il assure résoudre la plupart des problèmes en 6 à 7 questions et une ou deux séances.
Ainsi, dans cet atelier mené tambour battant, il nous a exposé, avec comme à son habitude force citations, les principes de ce «dialogue stratégique» (cf. Il dialogo strategico – comunicare persuadendo  tecniche evolute per il cambiamento –, de Giorgio Nardone et Alessandro Salvini, éditions Ponte Alle Grazie, 2004, traduit prochainement en français) et fait une démonstration spectaculaire avec une patiente aimablement prêtée par l’Institut Gregory Bateson.

Le «dialogue stratégique» proposé par Giorgio Nardone apparait comme une mécanique simpliste et extraordinairement artificielle qui repose sur des questions à choix illusoire ayant pour but, d’une part de faire apparaitre le thérapeute qui les pose comme un expert sur le sujet et d’autre part d’obliger le patient à accepter de considérer son problème autrement. Ponctué de longues reformulations recadrantes débutant systématiquement par: «permettez-moi de résumer pour voir si j’ai bien compris et corrigez-moi si je me trompe», le dialogue est bien plus un monologue hypnotique du thérapeute. L’objectif principal de la séquence des interventions est de créer une peur plus grande que celle qui constitue le problème, au point que le patient, «cloué sur sa chaise» par de terrifiantes métaphores, est contraint de changer.

La démonstration qui a suivi l’exposé a, en tous les cas, achevé de terrifier une partie de l’auditoire et malheureusement (mais, comme dirait «le grand sophiste grec Antiphon d’Athènes», ne faut-il pas de tout pour faire un monde?) séduit l’autre partie.
Il s’agissait d’une femme inquiète pour son fils qui a des difficultés pour s’intégrer à l’école où il se fait maltraiter par les autres enfants. Sans même la laisser exposer la situation en détail, lui coupant régulièrement la parole, Nardone a diagnostiqué (oui, oui, on diagnostique maintenant chez les Thérapeutes Brefs Evolués) un problème d’hyperactivité chez l’enfant et d’hyperlaxisme chez la mère. Il a injoncté à cette femme, avec une autorité qu’en 28 ans de pratique nous n’avions pas vu chez le pire des psychiatres répressifs, de se montrer autoritaire avec son fils: «Si vous n’êtes pas à même d’apprendre à votre fils à respecter les règles, que va-t-il devenir?, ou il sera lui-même victime de violence, d’abus, ou alors c’est lui qui sera violent et abuseur. Et ce sera la responsabilité des parents. Vous voulez être complice de ce futur?»

La maltraitance, la culpabilisation, comme moyen d’imposer une tâche…

Pétrifiées d’horreur, comme quelques autres, nous eûmes l’impression d’assister à une séance de torture et nous nous en voulons encore d’être restées silencieuses devant une pratique aussi choquante.xx Position haute dans la relation, vision pathologisante, conception normative des rôles familiaux et de l’éducation, absence de respect du client…
Un peu dur de voir ceci à Liège, dans le giron de l’IGB qui nous a enseigné, il est vrai il y a longtemps maintenant, exactement l’inverse.

Le principal apprentissage que nous avons fait lors de cet atelier aura été qu’une même matrice, disons, pour faire simple, l’approche interactionnelle de Palo Alto, peut donner tout et son contraire.
Nous y aurons aussi gagné une semaine de vacances, décidant, pour cette année, de nous dispenser d’aller à la 3ème Conférence Européenne de Thérapie Brève Stratégique et Systémique organisée par Nardone dans son fief d’Arezzo, Italie. Il y a des limites à la solidarité internationale…


Une journée avec Lucy Gill (8 octobre 2007)

Lucy Gill © Paradoxes

Lucy Gill © Paradoxes

Lucy Gill aura été la seule consultante à avoir travaillé avec l’équipe du Centre de Thérapie Brève du MRI de Palo Alto (tout au moins la seule à avoir laissé une trace dans l’histoire).

Elle a su, avec intelligence et pragmatisme, adapter le modèle de résolution de problème au contexte de l’entreprise.
Ne s’embarrassant jamais de considérations psychologiques, sa façon d’aborder les situations et d’appliquer la stratégie est d’une grande simplicité. L’atelier qu’elle a animé à Liège, alors qu’elle est maintenant à la retraite, était particulièrement bien structuré et vivant, alternant exposés et exercices pratiques. Pour ne pas reprendre le détail de ce qu’elle a fort bien exposé dans son livre (Comment travailler avec presque tout le monde, Retz, 2006) – ce qui a été fait sans gêne ni manifestement crainte d’un procès sur le site Internet de Mediat-Coaching qui ne cite même pas ses sources – nous ne mentionneront que les quelques points suivants :
- En réponse à la sempiternelle question des consultants: «comment vendre l’approche de Palo Alto?»,  elle dit : «Je ne la vends pas, je la fais.»
- L’approche de Palo Alto est, pour Lucy Gill, un outil parmi d’autres dans sa boîte à outils; elle l’utilise lorsqu’il y a un problème à régler, ce qui n’est pas le cas dans toutes les situations dans lesquelles on lui demande d’intervenir.
Ben évidemment !
Encore une réponse simple aux questions récurrentes de ces consultants en quête de nouveaux outils pour se positionner sur un marché difficile.
- La grande importance qu’elle accorde à l’utilisation de la vision du monde du client pour argumenter les interventions paradoxales, garantie d’efficacité comme de respect.
- Sa métaphore de l’amibe pour illustrer les six éléments essentiels d’un travail en équipe efficace et surtout leur interdépendance, ce qui permet, en touchant un seul des éléments, de mettre en mouvement tous les autres. Il s’agit de : communication et circulation de l’information, processus de décision, buts, rôles et attentes, méthodes et mécanismes et finalement la confiance, qui résulte du bon fonctionnement des cinq autres.

En conclusion, une excellente journée avec une excellente praticienne.
Jim Coyne, lors du Colloque de l’IGB, regrettait que les trois «pères» de la Thérapie Brève n’aient pas eu d’enfant et imaginait qu’il en aurait été autrement si ce modèle avait eu des mères. Lucy Gill, «mère» de l’application de l’approche en entreprise, ne semble malheureusement pas avoir fait beaucoup plus d’enfants non plus… ou alors, ils sont d’une discrétion exemplaire.
En étant optimiste, on peut considérer que les places sont encore à prendre.


Une journée avec James Coyne (9 octobre 2007)
Jim Coyne est un psychiatre américain qui a travaillé 8 ans au Centre de Thérapie Brève du MRI de Palo Alto.
Il s’est spécialisé dans le traitement des dépressions et nous a présenté les multiples facettes de son travail dans un atelier particulièrement touffu dont il n’est pas facile de rendre compte Les dépressions sont des situations dans lesquelles l’usage du paradoxe est particulièrement délicat. Le risque est grand, lorsque l’on donne rapidement quelques exemples marquants, de caricaturer des interventions qui ne peuvent donner des résultats que si elles sont faites dans la nuance et la subtilité. Conscient de cela, Jim Coyne nous avertit qu’une collection de trucs présentés sans un cadre stratégique fait courir le risque qu’ils soient utilisés à tort et à travers. Il considère qu’il est plus précieux d’enseigner un mode de raisonnement qui permettra de trouver des tactiques «sur mesure».
Nous nous risquons cependant à présenter quelques unes des notions abordées dans cet atelier un peu trop riche.

Coyne nous rappelle que la dépression est à la fois sous diagnostiquée et sur diagnostiquée: il y a beaucoup plus de prescriptions d’antidépresseurs que de déprimés et beaucoup de dépressions graves jamais traitées, tant en France qu’aux États-Unis.
Autre information quelque peu inquiétante: aux USA on commence à trouver des antidépresseurs dans le foie des poissons.

Au Centre de Thérapie Brève de Palo Alto on n’utilisait pas de diagnostic. Richard Fisch considérait que parler de dépression réifie les choses, dispense d’observer, médicalise, ignore le contexte, ne donne pas d’élément sur le problème, ni sur les tentatives de solution, ce qui laisse la place à tous les présupposés.
Jim Coyne, lui, fait le choix d’utiliser le terme dépression parce que cela permet de parler le langage du patient et des autres professionnels.
Il s’est ainsi rapidement démarqué de ses «maîtres» et, de la même façon, il nous explique qu’il a fait le choix de prescrire des tâches dès la première séance alors que John Weakland, qui savait pourtant quoi faire au bout de 15 minutes d’entretien, donnait rarement une tâche avant la troisième séance, pour prendre le temps de vérifier, de la rendre acceptable, que le patient la demande…

Que nous dit donc Jim Coyne?
Comment parler a un déprimé?
Les déprimés ont le droit de se sentir misérables, vous ne pouvez pas leur voler ça, alors: ne les encouragez pas, ne les complimentez pas, n’argumentez pas, ne minimisez pas leurs problèmes, ne leur dites pas «je comprends» parce qu’il est probable que vous ne comprenez pas, ne dites pas de choses positives.

Quelques exemples de tâches
Passer une semaine à se dire qu’on va vivre tout le temps déprimé comme ça et ne rien faire; puis passer la semaine suivante à observer ce qu’on pourrait faire, mais ne rien faire sauf besoin irrépressible. Faire la liste de toutes les choses qu’on aurait dû faire et qu’on n’a pas faites qui seront des choses à ne surtout pas faire la semaine suivante. Et même mieux, dès qu’on se dit «j’aurais du faire ça», le noter sur la liste et s’en dispenser tout de suite. Penser qu’on pourrait rester déprimé comme ça pour toujours et se demander comment on ferait pour vivre en aménageant sa vie. (Éviter de se battre pour faire lâcher la dépression, mais l’aménager.)

À propos des tâches non faites
Redéfinir le fait que le patient n’a pas fait une tâche comme une contribution à la thérapie parce qu’il y a certainement une bonne raison pour ça.
Il faut toujours protéger la dignité et la coopération du patient, dit Jim Coyne et nous ajoutons : principe fondamental de l’approche développée par le C.T.B. de Palo Alto et qui est passé aux oubliettes dans la version «évoluée» de la Thérapie Brève, comme on a pu le voir dans l’atelier de Giorgio Nardone.

Encore quelques petites idées
Les thérapies de groupe: le « blues group » pour les déprimés au moins 6 mois après une rupture; le groupe est devenu une équipe de consultants qui a constitué une boite à outils avec une quantité de définitions de recadrages.
Rire avec les déprimés, mais ne jamais rire d’eux.
Être très respectueux. Être très attentif et sensible aux différences culturelles: chaque culture offre des ressources différentes.

En conclusion
Jim Coyne est un thérapeute et un chercheur remarquablement dynamique et c’est une grande chance d’avoir eu l’occasion d’assister à cette journée. Il travaille actuellement sur le rôle de la vie relationnelle sur la santé. Il vient par ailleurs de publier, avec son équipe de l’Université de Pennsylvanie, une étude qui fait grand bruit sur les effets du moral dans l’évolution des cancers. Leur recherche, portant sur 1093 patients atteints de cancers de la tête et du cou, montre que l’état émotionnel, qu’il soit positif ou négatif, n’influe pas sur la survie.
Ce résultat va à l’encontre de ce que l’on pensait jusqu’à présent et on trouve sur le Net nombre de commentaires outrés… Pour nous, il a l’immense avantage de déculpabiliser les patients. Actuellement, la plupart des services de cancérologie, proposent, quand ils n’imposent pas, aux patients des psychothérapies avec l’idée de leur faire prendre conscience de la façon dont ils se sont «provoqué leur cancer»…

Il y a encore bien du chemin à faire pour faire passer dans le monde de la médecine et de la psychologie une vision systémique prenant en compte la complexité des interactions.

© I. Bouaziz, C. Gaudin/Paradoxes

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