Humour, paradoxe et hypnose. Contributions à l’éthique

Les Quatrièmes Transversales de Vaison-la-Romaine. 9, 10 et 11 mai 2008
Compte rendu par Irène Bouaziz et Chantal Gaudin

L’Institut Milton Erickson d’Avignon Provence, sous l’égide du docteur Patrick Bellet, fêtant «20 ans d’hypnose sous les platanes», a accueilli cette année plus de 150 personnes autour de thèmes nettement plus joyeux, mais tout aussi sérieux, que ceux d’il y a deux ans (douleur, souffrance et hypnose).

Les platanes…

Ces Quatrièmes Transversales de Vaison-la-Romaine nous ont offert un menu riche et varié, à la hauteur des précédents.
L’accueil, toujours irréprochable, l’organisation et la qualité des interventions, ont fait, comme d’habitude, de ces trois journées un moment précieux de l’année: rencontres avec des praticiens de tous horizons, réflexions, partage et détente au soleil, associés à quelques ouvertures culturelles avec la poésie, la peinture et la sculpture.

Malgré notre entrainement intensif au métier de reporter, nous ne sommes malheureusement pas encore capables de rendre compte de toutes les interventions faites durant ces trois journées.

Les thèmes du congrès ont suscité une grande diversité d’approches et d’opinions présentées en conférences plénières le matin ou en ateliers l’après-midi.

Piem et Patrice Queneau © Paradoxes

Piem et Patrice Queneau © Paradoxes

Le professeur Patrice QueneauL’humour médecin -, membre de l’Académie de médecine (il y eut quelques plaisanteries à propos de son appartenance à cette illustre institution dont on n’imaginait pas qu’elle pouvait accueillir un médecin sensible à l’humour), nous a réjouies par ses propos sages et respectueux sur les patients et la qualité de la relation médecin-malade. Son humour véritablement bienveillant et sa profonde compréhension de la condition humaine, sans parler de sa belle énergie – que tous les participants à la soirée de gala ont pu apprécier – ont fait de lui l’un des personnages remarquables et remarqués de ce congrès. Il a récemment contribué à la rédaction d’un livre, illustré par PIEM : La douleur à bras le corps (éd Medicis). La séance de dédicace de l’ouvrage, par ses deux auteurs, a été une occasion de plus de bien rire.

Le docteur Dominique MeggléL’hypnose ou la mort de l’éthique -, maniant probablement l’humour au quatre-vingt dixième niveau, à moins que ce ne soit le paradoxe, a plaidé pour la mise à la poubelle de l’éthique (Sainte Ethique, disait-il), en nous conseillant de faire taire nos patients pour être enfin efficaces en usant sans complexe de stratégies, trucs et stratagèmes. Mais il est possible que nous l’ayons mal compris… En tous les cas, il nous a beaucoup appris en nous expliquant comment éloigner les sangliers envahissants avec de la naphtaline.

Le docteur Joël LonginottoL’hypnotisme et ses aspects médico-légaux en Belgique ou la maladie d’éthique douloureuse – a lui aussi parlé d’éthique, sans aucun humour cette fois (à moins que nous n’ayons encore mal compris). Partant d’un article Belge de 1891 sur l’hypnose et les personnes légitimées à la pratiquer, il a proposé des questions destinées à contribuer à la réflexion de la commission d’éthique de la Confédération francophone d’Hypnose et de Thérapies Brèves. A vrai dire, il s’agit plus de questions de réglementation (quelle formation? pour qui? quel contrôle de ce qui est pratiqué? qui a le droit de participer aux congrès? concurrence entre Instituts de formation…) que d’éthique (comme quoi, le terme «éthique» peut habiller de blanc les pires des corporatismes). Nous voyons avec inquiétude se profiler à l’horizon de nouvelles censures, excommunications et autres mises au ban…
Rappelons les propos de François Roustang (tant qu’il est en odeur de sainteté) : «De deux choses l’une: ou bien l’instrument est étranger à celui qui s’en sert et il faudra alors ajouter une règle pour en faire bon usage, ou bien l’instrument ne fait pas nombre avec la personne qui l’utilise, c’est-à-dire qu’il en est l’émanation, et dans ce cas la pratique inclut l’humanité et la moralité de la personne. Lorsqu’un thérapeute joue au maître dans la relation à son patient, lorsqu’il veut dominer la situation, lorsqu’il n’est pas en état de partage et de participation, il a l’impression de manier des outils, il risque alors, au sens défavorable du mot, de manipuler son interlocuteur. Il faudra (mais ce sera sans doute en vain) lui imposer des garde-fous, soit les éléments d’une éthique. Ce sera sans doute en vain parce que l’essentiel sera manqué? L’éthique ne sera qu’un cautère sur une jambe de bois. Au contraire, si la technique, comme celle du pinceau pour le calligraphe, a été assimilée par une longue méditation, si elle n’est que l’ombre portée d’une attention extrême, elle sera déjà imprégnée de la plus personnelle et de la plus respectueuse des éthiques. Tant que l’outil ne prolonge pas la main au point d’être encore la main qui redresse, réoriente et déploie, éthique, manipulation et thérapie restent trois mots qui s’opposent et se dispersent comme les éléments d’une machine. Mais si l’éthique est la manipulation qui guérit, les deux termes ne font qu’un.» (La manipulation thérapeutique, in: La fin de la plainte, p 48 – 49, Editions Odile Jacob, 2000)

Teresa RoblèsComment Erickson travaillerait-t-il 28 ans plus tard? – nous a laissées perplexes avec cette expérience tout à fait science fictionnesque dans laquelle nous avons découvert un Milton Erickson travaillant avec les psychotiques récepteurs des informations de tout l’univers… perspective qui va bien au-delà, c’est le cas de le dire, de celle présentée dans le dernier ouvrage paru sur Erickson où il est décrit comme un guérisseur systémicien (Milton H. Erickson, M.D. An American Healer Edited by Bradford Keeney, PhD and Betty Alice Erickson, MS).

L’art dans toute sa diversité était également au rendez-vous, comme toujours à l’occasion des Transversales.

Art sous forme festive avec le vernissage de l’exposition Rencontres qui regroupait peintures, dessins et sculptures de divers artistes. En l’occurrence : Aurélia Ballou, Michaël Bastow, Loïc Chambrin, Brig Laugier, Muhuc, Bernard Partiot, Daniel Pennac et Piem. Cette exposition était agrémentée d’une dégustation de spécialités du cru.

Présence de l’art pictural en séance plénière avec la communication de Joëlle MignotLe sourire de la Joconde – qui nous a fait découvrir dans ce tableau des dimensions insoupçonnées, assez sexuelles pour tout dire, comme il se doit pour une sexologue. Ainsi, elle a reconnu ce même sourire sur le visage de ses patients pendant les séances d’hypnose sur leur sexualité…. Un sourire particulier, assure-t-elle, fréquent dans la détente de l’hypnose et qui signe une qualité d’être et le travail de l’inconscient.

L’art pictural encore, avec le docteur François ChardonVoir l’invisible. Perspective et points de fuite – qui a tenté de faire un parallèle entre le changement de perspective que nécessite une vision systémique et l’apparition de la perspective dans la peinture de la Renaissance. S’il s’est montré assez convainquant à propos de la peinture, son discours reposant sur un ouvrage bien documenté sur le sujet (tout au moins pour les béotiennes en la matière que nous sommes), nous restons dans l’attente des développements sur l’autre branche du parallèle.

L’art pictural toujours avec les illustrations en temps réel du contenu des conférences par Muhuc, fidèle illustrateur des manifestations «hypnotiques» de France et de Navarre.

Nous ajoutons une mention spéciale pour la présence de PIEM, auteur de nombreux dessins sur le vif lors de la séance de dédicace du samedi soir, ce qui nous a permis, comme a d’autres heureux, de repartir avec un souvenir personnalisé.

Nous avons également profité d’une incursion dans l’art cinématographique grâce à Catherine de Clippel qui nous a présenté et commenté le travail de Jean Rouch, Les maîtres fous (Jean Rouch http://www.editionsmontparnasse.fr). Saisissantes scènes de rituels de possession visant à exorciser certains effets du colonialisme au Ghana dans les années cinquante. La transe de possession y est comprise comme un «remède» de certains africains pour s’adapter aux changements imposés par la colonisation. Nous avons découvert, en cherchant à nous documenter sur ce film remarquable, qu’il peut être vu, en trois parties, sur YouTube.
Quel type de transe nous aidera-t-il à nous adapter aux changements imposés par Internet?

Finalement pour conclure ce tour d’horizon artistique, mentionnons encore la présence de la littérature avec la lecture, par de comédiens, de nouvelles, dont une de PIEM, particulièrement émouvante, racontant un souvenir d’enfance de consultation chez un psychiatre.

La présence de l’association le Rire médecin (http://www.leriremedecin.asso.fr) allait de soi dans ces Transversales. Elle était représentée par son secrétaire général, Marc Avelot qui a projeté un film sur le travail remarquable accompli par l’équipe de clowns professionnels qui donne plusieurs dizaines de milliers de spectacles individualisés dans plus de 30 services pédiatriques en France chaque année.
Il a ensuite exposé la réflexion qui sous-tend la mise en œuvre de cette activité auprès des enfants en souffrance et leurs familles: Des clowns à l’hôpital aujourd’hui, pour quoi faire?. De la formation spécifique des «hopiclowns» en passant par la gestion de l’accès à l’information médicale qui leur est nécessaire, jusqu’aux possibilités d’encadrement et de soutien psychologique dans des situations particulièrement difficiles, tout est pensé dans le respect des besoins de chacun.
Marc Avelot a aussi brillamment proposé quelques parallèles entre la démarche du clown et celle de l’hypnose: le clown s’adresse à l’enfant en tant qu’enfant et non en tant que malade, il est ainsi un facteur de «bientraitance», il fait faire des jeux métaphoriques, permet de mettre en suspens la pensée réfléchissante, d’abandonner le mode de perception habituel, de rejoindre l’enfant dans l’instantanéité. Se référant à François Roustang, il a remarqué que la non-intentionnalité thérapeutique du travail du clown était une condition paradoxale de la réussite de son intervention: le clown ne pose pas de diagnostic, n’a pas de technique, pas de compétence, il incarne même l’incompétence, tout comme le thérapeute roustanien.

Deux après-midi furent consacrés à des ateliers qui permettaient d’appréhender la vertigineuse diversité des conceptions de la relation d’aide.

Dépourvues du don d’ubiquité (mais nous y travaillons, nous n’avons pu assister à tous.
Intriguées par le titre: Paradoxe et humour à tous les étages : de la fantaisie du pire à la prescription paradoxale, et de la petite souris ou PPCPO, nous avons été écouter une équipe de médecins de choc (les thérapeutes TACT – association Techniques et Applications de la Communication à la Thérapie – ), proposant une boite à outils piochés principalement dans l’approche de Palo Alto et les thérapies orientés solution, pour traiter, vite fait, bien fait, les situations les plus désespérantes pour le thérapeute. Ouhaou! Décapant! Comme ils l’affirment eux-mêmes fièrement, ils ne sont pas des intellectuels et ne s’intéressent qu’aux techniques…
Pourquoi faut-il donc que les  techniciens» soient si brutaux, si peu respectueux des patients (ils ont bien fait rire l’assistance avec leurs histoires: la femme qui va bouffer jusqu’à exploser, celle qui renonce à se suicider en jetant sa voiture contre un camion pour ne pas le rayer…). Mais non, ce n’est pas du tout ça… nous, les intellectuelles, nous n’avons pas le sens de l’humour, n’est ce pas?

À moins que nous n’ayons été préalablement déformées par la préparation de l’atelier que nous avons animé le lendemainPrimum non nocere: un guide pour l’usage respectueux des outils d’influence (paradoxe, métaphore, hypnose).
Nous avons eu la grande joie de voir que ce sujet, ô combien plus austère et exigeant que les boites à outils en kit, attirait beaucoup de monde. Le public d’horizons très variés et la participation très animée, nous ont confortées, s’il en était besoin, dans notre curiosité et notre intérêt pour les pratiques des collègues qui œuvrent dans d’autres contextes que la psychiatrie.
Nous avons ainsi pu débattre avec les participants autour des trois thèmes que nous avons présentés:
- le respect, l’influence et la manipulation;
- la posture: le cœur qui anime la main qui tient l’outil;
- les techniques: la façon de tenir l’outil (le langage et ses implicites, les métaphores, l’hypnose, le paradoxe, l’humour).

Évidemment, l’humour est un sujet plus délicat qu’il n’y paraît et, tout le monde le sait, ce qui fait rire les uns peut faire pleurer les autres.

Patrick Bellet © Paradoxes

Patrick Bellet © Paradoxes

Patrick BelletNasr Eddin Hodja, fourbe, railleur et précurseur méconnu de l’Ecole de Palo Alto – a magistralement clôturé ces trois journées en nous régalant d’anecdotes de sagesse orientale. Belle démonstration de la présence du paradoxe dans la vie quotidienne et de sa pertinence lorsqu’il est utilisé à bon escient.

En conclusion, nous sommes reparties de ces Transversales enrichies et enthousiastes, prêtes à participer aux prochaines.

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