Ni coachs, ni thérapeutes, mais qu’est ce qu’on fout là ?


Communication à la XIIIème journée de Rencontre de Paradoxes, le 4 octobre 2014
Selva DEMAUX, Cécile MINGALON, psychologues, conseils pour les médias

Nous ne sommes ni coach, ni thérapeutes
Nous sommes des psy-marketeuses, missionnées par des grandes chaînes de Télévision pour optimiser l’audience de magazines, de jeux, de séries télévisées, …Nous ne travaillons pas sur des problématiques relationnelles, et nous ne nous sommes pas formées à l’approche de Palo Alto pour intégrer de nouveaux outils à notre catalogue de méthodes.
Pourtant, le modèle a silencieusement, mais profondément modifié notre manière de travailler.
Et c’est le plus souvent sous la forme de formules puissantes qu’il s’invite ; en particulier, au travers de celles que l’on a appellera dorénavant nos 4 Fantastiques :
- 1€ pour le coup de marteau, 99 pour savoir où le mettre
- M’enfin, ça dépend du contexte !
- Houla ! pas trop vite sur les solutions 
- C’est pas plus vrai qu’aut’chose

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Nous ne sommes ni coach, ni thérapeutes.
Nous sommes des psy-marketeuses, missionnées par des grandes chaînes de Télévision pour optimiser l’audience de magazines, de jeux ou de séries télévisées, par exemple.
Nous n’intervenons pas sur des problématiques relationnelles, et ce n’est pas pour intégrer de nouveaux outils à notre catalogue de méthodes que nous nous sommes formées à l’approche de Palo Alto ; nous n’avions donc aucune bonne raison de nous confronter à l’exercice difficile du paradoxe.

Mais alors, qu’est ce qu’on fait là ?
D’autant que nous avons grandi dans la psychanalyse. Au début des années 80, il faut s’en souvenir, la psychanalyse était le modèle dominant. Et c’est lui qui nous a façonné. Durant nos études à Psychoprat, toutes les alternatives au freudisme nous paraissaient transgressives, et nous étions si novices qu’il ne nous serait jamais venu à l’idée de questionner la psychanalyse. On trouvait que ces américains étaient quand même sacrément gonflés ou inconscients d’avoir l’audace de faire passer à la trappe le continent noir de l’inconscient !

Mais sans doute que cette piqûre de l’audace du Mental Research Institute (MRI) a laissé des traces, et qu’elle a pris chez nous la forme de regrets qui nous ont finalement rattrapées au cours de notre seconde adolescence, c’est-à-dire une grosse vingtaine d’années plus tard, alors que, l’une et l’autre rêvions de faire un truc dingue, pour que quelque chose change.
Nous n’avions aucune raison donc, d’affronter le paradoxe à part une folle envie de lui. Alors, merci aux responsables de la formation  d’avoir estimé, il y a 5 ans, que c’était une condition suffisante.

Et en nous rendant au premier cycle de formation, nous étions bien loin d’imaginer à quel point le paradoxe allait changer nos vies. Parce qu’on peut le dire maintenant, il nous a vraiment mis le cerveau à l’envers. Et nous n’avons plus jamais été pareilles. Le modèle est devenu notre matrice, et l’école, une sorte de safe place.

A la maison, au boulot, dans l’amour, comme dans la vie sociale, au quotidien comme dans les situations plus exceptionnelles … sans chercher à l’appliquer, sans le vendre comme tel, ce modèle nous traverse et nous borde.

Et le fait est qu’il a silencieusement, mais fantastiquement modifié nos pratiques professionnelles.
Et il a fallu cet exercice difficile, auquel nous allons nous livrer devant vous, pour parvenir à formuler, à mettre en mots son influence silencieuse sur notre façon de travailler.
En y réfléchissant bien, le plus souvent, c’est sous la forme de formules qu’il s’invite ; en particulier, 4 d’entre elles qui sont pour nous si opérantes que nous les appellerons les 4 fantastiques.

La première: « 1€ pour le coup de marteau et 99 pour savoir où le mettre »

Dans notre vie pré-paradoxale, la qualité d’une prestation s’évaluait à l’aune de la quantité : c’est-à-dire par exemple, que, plus nos listes de recommandations étaient longues, plus elles concernaient tous les éléments du dispositif, plus on posait de pansements partout, plus on avait le sentiment de mériter notre salaire et d’ailleurs, nos clients en étaient satisfaits … .
En fait, nous procédions en analysant chaque élément isolément : le conducteur, d’une part, le générique, d’autre part, puis l’animateur, les chroniques, le décor, etc.

C’est comme ça qu’on a procédé jusqu’à ce que le driver Palo Altien de la réduction de complexité balaie cette vision du monde et nous fasse regarder les émissions de télévision comme des systèmes, et que nous commencions à nous amuser à observer les interactions entre leurs éléments, à hiérarchiser les problèmes, à isoler les causes des conséquences. C’est grâce à ce jeu de classement que nous avons commencé à trouver des leviers d’action minimums pour un maximum d’efficacité.

Et nous avons commencé à faire exactement le contraire de ce que nous faisions jusqu’à présent.

Si bien que dorénavant, c’est l’écologie des moyens qui justifie la qualité de notre intervention. C’est écologique, mais c’est aussi beaucoup plus amusant, parce que le levier qui change tout, fait l’effet d’un coup de théâtre auprès du client.

Pour donner un exemple, il y a l’histoire de cette petite série de comédie prometteuse, mettant en scène sous forme de scénettes deux familles très polarisées – l’une bobo-branchée, l’autre traditionnelle, conservatrice –  pour illustrer les bons et les mauvais côtés de la vie de famille.
Il se trouve que lors du bilan, les téléspectateurs pressentaient un potentiel, mais dénonçaient de nombreux écueils, qui, pris isolément, laissaient présager la prescription d’une ribambelle de pansements : le rythme mou, l’humour faible, les personnages trop semblables, etc .
Reste qu’en l’occurrence, le décollage de l’audience de la série, et la résolution de tous ces écueils, n’a tenu que sur un seul mouvement ; mouvement qui a consisté à simplement mettre ces deux familles en interactions, à les décloisonner, au lieu de les traiter séparément, chacune dans leurs univers. C’est dans les interactions entre ces deux familles que leurs écarts de valeur et de caractère se sont affirmés, que leurs désaccords ont donné de l’énergie, du rythme à l’histoire, de la saveur à l’humour, et que l’écriture s’est épanouie.

Soit au total, 99 % de travail de classement pour 1% de prescription.

La seconde formule est tout aussi précieuse d’autant qu’on s’est aperçues y avoir souvent recours, au travers de ce qui est devenu une sorte de gentille invective entre nous :

« M’enfin, ça dépend du contexte ! »

Voici une formule qui, en sonnant le rappel, nous permet souvent de mettre bon ordre dans nos analyses. Mais c’est aussi parfois le sésame pour déverrouiller tout un système.  Ainsi, par exemple, pourquoi donc une émission de concours de fleuristes, conçue sur le même modèle que tous les concours d’artisans qui cartonnent à la télévision, ne marche-t-elle pas ?
Pourtant, dans ce projet, tout semble a priori en place pour garantir le plein succès : on a non seulement un sujet inédit, mais aussi un sujet télégénique – il s’agit pour les fleuristes de réaliser le plus beau bouquet -, on a une belle plante pour animatrice, des décors naturels somptueux, et une mécanique feuilletonnante à suspense.
Bref, c’est dans cet état d’esprit très confiant, que le client fait tester le pilote de l’émission, dans l’idée de corriger quelques éventuels réglages à la marge. Et pourtant, patatras, contre toute attente, le public rejette unanimement le projet, invoquant que malgré ses indéniables qualités, ce programme les ennuie.
Alors, on ne sait plus comment, dans notre vie antérieure, on se serait sorties de cette énigme, mais il se trouve qu’à la faveur de notre immersion dans le modèle, le diagnostic d’une décontextualisation s’est vite imposé :

D’abord, un projet hors sol :
nous ne sommes pas au Japon, en France, on aime les fleurs, on en achète, mais sans avoir à proprement parler une culture de l’art floral, contrairement évidement à celle de la gastronomie.

Mais aussi, un projet hors sujet :
en France, le bouquet n’est pas un objet, c’est un message, d’amour, de sociabilité, pour se déclarer, pour se faire pardonner, pour remercier ou rendre hommage : il est l’attribut d’une interaction. Et sauf à rétablir le contexte interactionnel dont il est le support, le pouvoir du bouquet est désactivé.

Donc, en voulant prolonger le succès des concours d’artisans, la production a dans ce cas précis simplement omis de considérer de plus près les tenants et les aboutissants de notre rapport au bouquet, sa fonction de support de communication, et non pas d’objet d’art.
Ainsi, parfois, une bonne idée se fane à l’épreuve du contexte.

Et pour filer la métaphore jardinière, le modèle nous a aussi enseigné à prendre le temps qu’il faut, pour bien labourer la terre avant d’y planter quoi que ce soit, en réitérant autant que nécessaire cette fantastique formule :

“ Houla, pas trop vite sur les solutions “

Sur le terrain, les téléspectateurs nous livrent la matière première de tous nos diagnostics, sans eux, nous serions démunies. Ils sont experts des programmes, ils en ont l’intuition, l’expérience et de plus en plus, la science. Ils sont donc pour nous une formidable ressource.
Mais comme tout expert tenté de suivre la pente naturelle du conseil, ils s’engouffrent très vite dans des solutions pour soigner rapidement l’ennui qu’ils ressentent : “l’émission est trop longue, il faut la raccourcir”, “c’est pas les bons invités, il faut plus de stars”, ou encore, “il faut plus de rythme, c’est mou”.
Nous savons, qu’avant, nous les aurions laissé dévider leur bobine de solutions, pour les analyser ensuite, mais sans eux, et tenter la remontée en solitaires vers la source supposée du problème. En réalité, nous mettions nos compétences de psy essentiellement au service de l’analyse du discours, avec un driver du type : “ mais quel est donc le message caché ” et nous problématisions tout ceci, toutes seules comme des grandes, face à nos copies.

Maintenant, c’est tout le contraire. Nous les invitons à résister à la tentation des solutions, pour mieux s’installer dans le problème, pour jouer avec lui, pour le reconstruire ensemble. Nous tirons ainsi mieux parti de leur intelligence du programme. Et tout notre art réside maintenant dans le choix d’une rhétorique ajustée pour vendre à notre client cette nouvelle représentation de son émission.

Reste que, nous gardons à l’esprit que cette nouvelle configuration n’est pas plus vraie qu’une autre, ce qui nous amène à conclure sur la dernière de nos 4 Fantastiques :

“C’est pas plus vrai qu’aut’chose”

Pour comprendre l’utilité du modèle dans notre pratique commerciale, il faut se représenter les enjeux entre les parties concernées par nos travaux :
La chaîne est notre client commanditaire. Elle fait appel à nous pour optimiser ses audiences et fidéliser son public. En fonction des résultats du diagnostic que nous réalisons, elle a le pouvoir de déprogrammer une émission, ou de la reléguer aux fins fonds de sa grille, sur des tranches horaires confidentielles.
Le producteur, n’est pas demandeur du diagnostic, et sauf exception, il subit l’audit commandité par la chaîne : il est sous contrainte. Or, c’est bien lui que nous devons convaincre d’opérer des changements sur son programme, quitte à remettre en question des mois, voire, dans le cas de séries, des années d’investissement humain, artistique et financier.
De fait, lorsqu’il s’apprête à recevoir le diagnostic d’un institut d’études, le producteur s’attend par principe, au mieux, à un procès à charge, au pire, à une séance de torture ; il arrive donc le plus souvent armé de l’intention de ne pas être d’accord, et de tenir tête à la démonstration.

Avant, nos présentations s’apparentaient souvent à une épreuve de force, il est arrivé que l’équipe marketing de la chaîne vienne au grand complet pour nous assister par le nombre, et exceptionnellement, d’être black listées, ou de refuser de retravailler pour certains producteurs.
Depuis que nous avons goûté au constructivisme, et aux vertus de la position basse sur la relation, l’affrontement n’a plus lieu. Dès les premières secondes, nous rendons les armes dans un aveu d’impuissance assez spectaculaire :
Nous affirmons, en substance, parce que nous y croyons, que ces résultats ne reflètent aucune vérité, et qu’il est bien possible qu’ils soient surpris par la drôle d’histoire que les téléspectateurs se racontent sur leur programme. Nous les invitons toutefois à prêter un peu d’attention à ce qu’ils risquent fort de considérer comme un délire, au prétexte qu’on ne peut exclure la possibilité que certains aspects suscitent leur intérêt.
C’est toujours étonnant de constater à quel point ce préambule libère l’auditoire, rétablit du jeu, et encourage la créativité. Tant et si bien, que libérés de la pression, la probabilité qu’ils nous rejoignent, et rejoignent dans la foulée leur public, augmente de façon considérable.
En d’autres termes, ce procédé semble créer des conditions hautement favorables au rétablissement des boucles interactionnelles entre, les téléspectateurs, les producteurs, et les diffuseurs.Tiens !?! Peut-être que sans le savoir, nous travaillons, nous aussi, sur des problématiques relationnelles.

Tout ceci pour vous dire
Qu’on espère bien être meilleures, bien sûr, mais que la seule chose dont nous soyons certaines, c’est que nous prenons indéniablement plus de plaisir au travail :
Parce que nous sommes plus raccord avec les transactions que nous établissons avec nos publics, clients comme téléspectateurs.
Parce c’est plus vivant, et donc moins laborieux, et si tous les chemins mènent à Rome certes, il faut bien reconnaître que selon le chemin que l’on prend, on n’y arrive pas dans le même état.

© Selva Demaux, Cécile Mingalon /Paradoxes

Pour citer cet article : Selva Demaux, Cécile Mingalon :  Ni coachs, ni thérapeutes, mais qu’est ce qu’on fout là ? 2014.
www.paradoxes.asso.fr/2014/10/ni-coachs-ni-therapeutes-mais-quest-ce-quon-fout-la/

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