Quand la mort croise la vie : Entendre et accompagner l’indicible

Communication à la XIIIème journée de Rencontre de Paradoxes, le 4 octobre 2014
Aleksandra KOSINSKA psychologue, formatrice

Un nouveau né est assez âgé pour mourir…. j’ai entendu cette phrase un jour sur les bancs de l’université…  mais je n’ai vraiment réalisé sa portée qu’en accompagnant des patients qui ont vécu ce drame… Les êtres humains passent par toutes sortes de souffrances et d’épreuves de la vie. Celles qui sont le plus douloureuses, celles qui questionnent le plus, sont souvent celles qui touchent à la mort.
Comment, en tant que thérapeute, pouvons nous prétendre soulager dans des pareilles circonstances ?
Comment l’approche de Palo Alto peut-elle nous aider à aider ?
Au delà de la stratégie et des outils, quelle vision du monde peut nous permettre de rejoindre l’autre sans se noyer dans le désespoir ?

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Cette communication est une qualité émergente de multiples interactions : En premier lieu, des rencontres émouvantes et questionnantes avec mes patients  qui tous ont forcé mon admiration par leur dignité et leur courage  dans les épreuves.   Et puis les échanges nourris avec les collègues et finalement des lectures pour approfondir encore mes réflexions.

Un nouveau né est assez âgé pour mourir… j’ai entendu cette phrase un jour sur les bancs de l’université…  mais je n’ai vraiment réalisé sa portée qu’en accompagnant des patients qui ont vécu ce drame… Les êtres humains passent par toutes sortes d’épreuves dans leur vie. Celles qui touchent à la mort d’un proche sont sans doute parmi les plus douloureuses. Comment, en tant que thérapeute, pouvons nous prétendre soulager la souffrance qui survient dans de pareilles circonstances ? Au delà de la stratégie et des outils, quelle vision du monde peut nous permettre de rejoindre l’autre sans se noyer dans le désespoir ?
Au fur et à mesure de la progression de ce travail, je me suis rendue à l’évidence que la linéarité du langage ne pourrait pas me permettre de traduire  tous les éléments constitutifs de ce qui, dans une consultation, est aidant pour le client. Je tenterai malgré tout de faire l’exercice périlleux d’expliciter en quoi l’Intervention Systémique Paradoxale m’aide à aider des personnes qui vivent la mort d’un proche.
Comment être face à une personne  qui  vit des émotions terribles, vous demande de l’aide, vous dit par tous ses mots et tout son  corps quelque chose qui ressemble à « aidez moi à ne pas souffrir « …

Que puis-je faire pour aider Louise, qui, à 30 ans, a perdu son fiancé d’un accident vasculaire cérébral, à seulement quelques semaines de leur mariage. Un soir il n’est pas rentré du travail. Après plusieurs heures de recherches auprès des services de police et des pompiers, elle l’a retrouvé en réanimation dans un hôpital.
Elle a passé 4 jours auprès de lui puis il a sombré dans le coma et est mort. Avec le décès de son fiancé, tout s’est écroulé. Elle ne pouvait en parler à aucun de ses proches, par désir de les épargner ou par crainte d’être mal comprise.
Durant les premières consultations, j’étais si touchée par sa détresse, si incertaine de la bonne attitude,  que je me suis juste dit qu’il fallait rester présente, dans mon attention à elle, sans aucune autre intention que de lui permettre de dire, ce qui était dicible de sa douleur et d’y compatir. Elle m’a dit plus tard que d’avoir pu prendre le temps d’en parler l’avait soulagée et bien que ses nuits soient encore tourmentées elle s’endormait plus facilement.
Ce n’est qu’après plusieurs séances qu’elle a fait part des flashbacks récurrents de ces quelques jours passés auprès de lui aux Soins Intensifs. Elle essayait bien de ne pas y penser, et de se changer les idées, en vain. Une large place fut accordée alors en séance à l’évocation de chaque image, chaque son qui la hantait. Nous parlions aussi de chaque regret qu’elle mentionnait, de ce qu’elle aurait aimé faire de plus ou autrement…Je la voyais élaborer sa pensée,  je me taisais … la laissant faire… la laissant regarder toutes ses idées qui lui venaient et qui se transformaient. Et un jour elle m’a dit : « Je suis juste triste aujourd’hui. Je vais être toujours triste, mais cette tristesse ne me fait pas peur, elle accompagne tout l’amour que j’ai pour lui ».
Actuellement, un an et demi après le décès de son compagnon, elle a présenté son nouvel ami à ses parents, elle est en train de changer de travail pour un poste qui lui convient mieux, et prendra enfin des longues vacances pour se reposer.
La semaine dernière elle m’a dit: « Toutes ces épreuves liées au décès m’ont donné une sacrée force, sans cela je n’aurais jamais avancé comme je l’ai fait… »

En réfléchissant à la situation de Louise je me suis dit : où est la stratégie dans ce que j’ai fait ? et d’ailleurs qu’est que j’ai fait ? Il m’a d’abord semblé que la première chose et peut-être la seule, c’est que je l’ai rejointe là où elle était. J’étais si démunie que je lui ai laissé beaucoup de place, me montrant extrêmement attentive à comprendre comment elle voyait sa situation, comment elle faisait pour  assumer toutes les conséquences de sa perte… j’espérais trouver quelque chose à faire, quelque chose à dire pour commencer à faire mon travail de thérapeute systémique et stratégique. Or il semble que ce qui l’a aidée en premier lieu, c’est que j’ai su me taire. En prenant ensuite un peu de hauteur pour regarder la situation, j’ai commencé à voir la stratégie paradoxale à l’œuvre. En effet, c’est bien un arrêt des tentatives de solution qui a opéré avec Louise qui cherchait tellement fort à chasser les images et les sons de ces journées aux soins intensifs qu’elle se figeait dans cette lutte. Lorsque je l’ai engagée à évoquer chaque détail de ces circonstances tragiques, elle a cessé sa lutte, cessé sa tension à vouloir évacuer tout ça et sa pensée,  ses émotions ont pu se remettre en mouvement.

J’ai le souvenir d’une jeune patiente venue consulter plusieurs années après une opération d’un cancer.  Elle m’a longuement raconté toutes les conséquences que cette maladie  et son traitement ont eu sur sa vie,  la perte irrémédiable de sa féminité, les répercussions sur ses relations. Finalement elle a dit : « pendant 7 ans j’ai eu l’impression qu’on ne me comprenait pas, pas d’écoute, … c’est désespérant, c’est comme si tu criais dans le vide et que personne ne t’entend…être entendue c’est une découverte d’ici qui m’apaise ». Elle  réfléchissait à haute voix : « Mais comment cela se fait il ? Pourtant  ce n’est pas la première fois que j’en parle, je l’ai fait avec des amis,  avec ma famille, … il n’y a peut être pas eu cette compassion et cette écoute là… »

Il y aurait donc quelque chose dans l’écoute d’un thérapeute palo altien qui produit un effet de soulagement.

Chaque histoire est singulière, chaque client est unique et une consultation ne ressemble pas à une autre. Pourtant de plus en plus souvent j’entends des patients me dire le même genre de chose : ça fait du bien d’être entendu, d’être compris.  Il  y a quelque chose de commun qui se déplie au delà de la stratégie, au delà des outils, c’est notre vision du monde. L’Intervention Systémique Paradoxale est fondée sur des prémisses systémiques et constructivistes. Une vision systémique nous conduit à considérer que notre client est pris dans un tissu de relations complexes et riches et que notre présence, nos interventions ne seront qu’un  petit élément dans cette complexité et n’auront pas le pouvoir de la transformer.
Comme nous l’a appris Gregory Bateson, la partie ne peut pas contrôler le tout.
La vision constructiviste nous dit que toutes les conceptions du monde se valent, il n’y a en pas une plus juste qu’une autre.
Dans cette perspective, je ne peux plus croire que je suis l’expert qui a appris et sait ce qui sera juste et bon pour mon client. Je dois chercher à me représenter ce qu’il vit.  Je dois entrer dans sa vision du monde, connaître ses croyances à lui sur la vie, sur la mort, la maladie, quelles significations il donne à  tout cela… Y entrer suffisamment pour comprendre, tout en étant suffisamment dehors pour saisir les opportunités de recadrer éventuellement ce qui, dans ses conceptions, pourrait bloquer l’évolution de la souffrance vers quelque chose d’écologique pour lui.

Je me rappelle de ce jeune homme diagnostiqué comme un bipolaire atypique à l’hôpital St. Anne. Etudiant brillant, il séjournait en France tout en suivant simultanément plusieurs cursus dans d’autres universités d’Europe et dans des langues différentes,  pour ne pas s’ennuyer. Il était venu plusieurs fois consulter pour diverses difficultés relationnelles puis il est parti pour une année scolaire à Oxford. J’ai eu de ses nouvelles lors de la  mort soudaine et tragique de son petit frère. Très affecté, il me demandait des coordonnées de thérapeute à Oxford. L’été suivant, de passage à Paris, il est venu me voir pour une seule séance. Il a pu alors dire sa solitude à devoir tout gérer. Ses parents, anéantis, ne pouvaient rien faire. Il a dû se blinder, faire face à l’enquête de police, organiser les obsèques… Il exprimait son regret de ne pas avoir pu pleurer son frère. C’était comme s’il ne lui avait pas rendu hommage et depuis il y pensait chaque jour. J’étais suffisamment entrée dans sa vision du monde pour comprendre sa souffrance de ne pas avoir pu le pleurer comme il aurait voulu. Mais j’avais entendu aussi tout ce qu’il avait fait pour sa famille. Ce qui m’a permis alors de  lui dire l’inestimable mérite qu’il avait à avoir d’une part, soulagé ses parents en gérant tout de A à Z, et d’autre part en organisant des obsèques à l’image de ce qu’aurait aimé son frère (il lui avait préparé une très belle cérémonie et les gens lui ont écrit des remerciements émouvants), n’était-ce pas cela l’hommage qu’il rendait à son frère ? Qu’aurait-il pu faire d’autre ?
Après un long silence il m’a répondu qu’à l’époque il avait fait ce qu’il fallait, il en était content, même fier. Mais c’est comme si, pris dans les obsèques, puis dans la poursuite de ses études, il n’avait pas pu digérer, évacuer toute sa peine… il restait atteint de cette mort soudaine.
Je l’ai écouté en proposant parfois des  petits recadrages pour assouplir l’idée qu’il faut évacuer toute la peine, ou que ça devrait déjà être fait, pour faire valoir que ça peut durer très longtemps et que c’est normal. En fin de rendez-vous j’ai juste ajouté : « oui, on reste atteint quand on a perdu quelqu’un d’aussi cher, il y aura peut-être toujours un pansement au cœur, ou une pensée, ou une autre manifestation pour nous montrer combien on a aimé, combien on a été lié… ». Il semblait à la fois triste et tranquille, il est parti serein.

Ce mouvement de vouloir moins souffrir, vouloir évacuer sa peine,  est tellement humain, tellement logique.  Malheureusement, dans  ce genre de situation nous sommes soumis à ce qu’Alan WATTS appelle la loi de l’effort inversé « backwards law » selon ses propres termes en anglais. On pourrait dire une loi du contre-sens, les effets sont à l’envers: Plus on veut échapper à la tristesse, aux sentiments qui nous font souffrir, plus on lutte pour nous en libérer, plus ils s’imposent à nous ;  plus on est triste, plus la douleur fait mal et plus on s’en veut de ne pas réussir à aller mieux. Ce qui nous emprisonne dans un cercle vicieux. Une souffrance supplémentaire vient s’ajouter au fardeau. La souffrance de souffrir, la culpabilité de souffrir.
Lorsque cette croyance est présente dans la vision du monde du thérapeute il posera le diagnostic de « deuil pathologique » et mettra en œuvre toutes les tactiques de sa boite à outil,  de l’antidépresseur à l’EMDR en passant par la méditation en pleine conscience pour pousser le patient à « guérir ».  Le patient souffrira non seulement de sa perte, mais en plus de son incapacité à faire son deuil correctement. Son chagrin deviendra une vilaine chose dont il faut se débarrasser.

Je me rappelle de ce patient, qui, quelques semaines après avoir perdu sa femme d’un cancer foudroyant qui l’emporta en moins de trois mois, me demanda à l’aider à faire le deuil car sa souffrance était trop longue et insupportable. Il avait lu dans un livre de psychologie que le deuil ne devait pas durer plus de 6 mois et le temps avançait à grand pas.
Robert, qui connaissait et qui aimait sa femme depuis 37 ans, lui, dont elle était le premier amour, dont elle était la complice, l’amie, l’idole … il poussait la porte de mon cabinet pour que la souffrance d’une telle perte cesse… Pendant tant d’années de vie commune il l’a aimée, il l’a admirée pour sa brillante carrière professionnelle,  pour son affection et son dévouement envers  leurs enfants… pour le don qu’elle avait de nouer des relations sociales et avoir ainsi tant d’amis… ces mêmes amis qui l’ont soutenu après son décès …
Dans quelle intensité de douleur il se retrouvait pour avoir lu que des experts en deuil prétendent qu’il dure 6 mois ! Non seulement il souffrait d’avoir perdu son amour, la compagne de sa vie, mais en plus il devait sans doute être malade, avoir une défaillance quelque part pour ne pas avoir réussi à s’en défaire.  Et moi, j’étais la psychologue, l’expert qu’il consultait pour réparer ça.

Comment pouvais-je prétendre soulager sa peine ?

C’est bien là que réside le paradoxe de la relation d’aide en présence de la mort d’un proche. Je commençais à entrevoir qu’aider un patient qui vit ce genre d’épreuve passe par l’aider à vivre son chagrin et non à s’en débarrasser.
Il s’agit à chaque fois d’être suffisamment dans le simple acte humain de compréhension et de compassion pour pouvoir se représenter que souffrir de la perte c’est aussi conserver  quelque chose de l’amour que l’on a pour l’autre. Et dans le temps de cette rencontre avec notre patient nous pouvons alors créer, grâce à nos interventions paradoxales,  le contexte qui lui permettra de garder la quantité et la forme de chagrin qui lui conviendra à chaque étape du reste de sa vie.

Avec cette vision de l’aide  je ne suis plus  tendue vers un bon classement des informations pour poser de bonnes questions,  je suis surtout attentive à l’impact que chaque question, reformulation, ou même simplement chaque soupir, chaque mimique aura sur mon patient et sur sa vision des choses à lui. Je suis particulièrement vigilante à élargir la palette des croyances sur les évolutions possibles. Je cherche à travers mes interventions à faire passer le message de ma compréhension et de ma compassion.
Étymologiquement compatir signifie « souffrir avec ». Un thérapeute peut il vraiment à longueur de journée souffrir avec ses patients? Il le faut, dans une certaine mesure. Il faut trouver le chemin entre un excès d’empathie qui nous conduirait à nous noyer avec notre patient dans le chagrin et un excès de distance qui nous empêcherait de  comprendre suffisamment ce qu’il vit.
J’ai senti quelque chose de la souffrance de Robert, honteux et coupable de  garder intacte la chambre de sa femme, sa garde robe,  3 mois après son décès, se précipitant pour consulter un psy pour se prémunir d’un deuil pathologique parce qu’il en était encore à l’étape n°1, celle du déni. Non seulement il n’avait touché à rien, mais en plus il lui arrivait de se coucher avec sa robe de chambre parce que son odeur l’aidait à s’endormir et à se réveiller pour survivre à chaque nouvelle journée. J’étais émue de cet amour qui les unissait, touchée par tant de détresse de cette absence. Compréhension et compassion prenaient corps dans ces multiples recadrages de certaines croyances qui semblaient enflammer sa douleur plutôt que l’apaiser. Ainsi, sur la durée du deuil, j’ai pris une position de psychologue experte pour lui affirmer qu’il n’y a pas de durée officielle et que ce qui importait était de prendre le temps d’aller jusqu’au bout de ce qu’il ressentait, sans vouloir accélérer le processus au risque de ne le vivre qu’en surface (argument parlant pour lui, qui cherchait à faire un travail en profondeur). Je lui ai également posé une question : est-ce qu’il croyait vraiment qu’en 3 mois il fallait boucler le deuil de 37 ans d’amour parfait ?  bien évidemment que non, il ne le croyait pas au départ,  mais vu ce qu’il avait lu il s’est mis à douter.
J’ai poursuivi durant plusieurs séances ce type de recadrages qui redonnait de la liberté à son système de pensée, lui permettant de  vivre le deuil de la façon la plus écologique possible pour lui.  A chaque fois il me disait qu’il aimait bien venir ici car il se sentait soulagé. Puis un jour il m’a confié qu’il avait commencé à faire le tri des vêtements de sa femme. J’ai simplement vérifié qu’il n’était pas trop tôt pour lui d’accomplir cette tâche, petit freinage d’opportunité pour qu’il garde toute la liberté de faire les choses à son rythme.
De ma position systémique et constructiviste je suis suffisamment ignorante de son monde pour ne pas lui asséner des conseils d’expert. Je suis suffisamment ignorante pour m’intéresser à lui avec cette attention qui permet de saisir les opportunités de petites touches d’influence qui réduiront ces souffrances ajoutées au chagrin, ce que l’on pourrait résumer par ce jugement porté sur soi : «  j’ai tort de ressentir ce que je ressens ».
Un jour Robert m’a dit : « Mme Kosinska, je vais au mieux de ce que je peux aller vu tout ce qui m’est arrivé ». Du temps a passé,  aujourd’hui il a une amie qu’il voit plusieurs fois par semaine,  mais il ne se mettra pas encore en couple officiel. Pour lui, c’est trop tôt vis à vis de sa femme et de leurs amis communs. Il demande encore régulièrement des rendez-vous, bien que beaucoup plus rarement. Ce lieu de consultation est un espace pour parler de ce qu’il n’ose dire nulle part ailleurs.

Dans ces situations de deuil, souvent le problème n’est pas tant le chagrin que la croyance que la souffrance doit cesser. Je me rappelle avoir lu un jour cette histoire Zen : une femme qui venait de perdre son enfant alla voir Bouddha pour lui demander de ne plus souffrir, lui demander de ressusciter son enfant. Le Bouddha se déclara prêt à l’aider mais à une condition : elle devait lui apporter quelques grains de riz provenant d’une maison dans laquelle personne n’avait éprouvé un tel malheur.  Cette mère s’empressa de passer d’une maison à l’autre pour satisfaire la demande du Bouddha. Bien entendu elle ne trouva aucun foyer que la mort n’ait pas visité. Elle a alors accepté l’idée que la mort est une épreuve de la vie qui touche chaque être humain et que l’on ne peut échapper à la souffrance de perdre un être aimé.

Le processus de la thérapie est un peu comme ce voyage de maison en maison, durant lequel s’impose progressivement la réalité que la mort est une épreuve de la vie, source d’une souffrance à laquelle on ne peut échapper.

Avec Emma nous avons ainsi revisité chacun des décès qu’elle avait déjà connu.

Ces expériences pesaient d’un poids insupportable, elles semblaient d’autant plus insurmontables que  s’y ajoutait l’intolérable chagrin de la mort de son bébé à l’âge de 5 jours.
Le deuil  de sa très chère grand-mère lui a permis d’apprendre qu’elle avait en elle des ressources pour continuer à vivre malgré la perte de son affectueuse présence.
Elle a vécu ensuite en direct le décès d’une veille dame à qui elle donnait des soins ; une expérience traumatisante pour la jeune diplômée qu’elle était. Je l’ai soutenue dans la narration de ce moment où, alors qu’elle faisait ce soin qu’elle maitrisait parfaitement, la malade a commencé à respirer de façon bizarre. Elles étaient seules dans la pièce et Emma la voyant si mal a eu l’impression que la mort arrivait. Elle a bipé précipitamment l’infirmière et lui a expliqué ce qui arrivait.  L’infirmière a confirmé : « Oui tu as raison, elle est en train de mourir… ».
Voyant que personne ne réagissait,  Emma s’était affolée : « Elle meurt, et personne ne bouge !!!? Qu’est-ce qu’on fait ? »
« Rien… c’est écrit dans son dossier… »
L’infirmière est sortie les laissant seules, le regard effrayé de la femme s’était posé sur Emma… effrayée elle aussi… mais au lieu de partir elle s’était approchée pour l’accompagner dans ses derniers instants, lui prenant doucement les mains dans les siennes, lui murmurant qu’elle n’était pas toute seule, qu’elle était là, avec elle,  la rassurant.
Elle a pris conscience qu’avoir eu le  courage d’être présente auprès de cette vieille dame jusqu’au bout, jusqu’à son dernier souffle, lui a octroyé la force de faire bien plus encore pour son propre enfant mourant. Elle l’a câliné, bercé, aimé et porté dans ses bras jusqu’à ce que la vie le quitte.  Cette terrible épreuve l’a aidée à trouver les ressources pour gérer un autre drame survenu dans sa vie par la suite. Une amie très proche a perdu son fils de 4 ans, le compagnon de jeux,  l’«  amoureux » de sa propre fille. Emma se rappelait très précisément de ce moment où le ciel lui est tombé sur la tête en apprenant la leucémie virulente du petit Noa. Anéantie par cette terrible nouvelle qui ravivait si fort la mort de son fils, elle s’est pourtant tout de suite inquiétée pour sa petite fille. Ne sachant pas comment gérer la situation, quel impact la maladie et peut-être, à terme, la mort du petit garçon pouvait avoir sur Jessica,  elle a consulté  un psychologue pour savoir quoi faire. Il  lui a conseillé de ne rien dire à sa fille et de ne plus l’amener voir son « petit fiancé ».
Obsédée par l’idée que Noa allait mourir, se remémorant la mort de son propre enfant, elle a fini par considérer qu’elle ne pouvait pas cacher cette maladie à sa fille, qu’elle ne pouvait pas priver ces deux enfants de vivre encore  le plaisir des jeux partagés et de moments d’insouciance.  Elle  a donc expliqué  à sa fille que Noa était très très malade d’une maladie que les médecins ne savent pas toujours guérir, qu’il devait suivre des traitements très fatigants à l’hôpital et qu’elle ne pourrait plus passer autant de temps à s’amuser avec lui. Du haut de ses 4 ans, Jessica a très bien compris la situation.  A chaque occasion elle a continué à jouer avec Noa comme si de rien n’était. Après l’échec d’une chimiothérapie une greffe de moelle osseuse a semblé fonctionner, mais le soulagement a été de courte durée, hélas. La maman de Noa les a alors invitées pour le dernier anniversaire du petit garçon dont la mort était désormais certaine. Emma n’a pas pu supporter la vision de Noa si malade,  mais elle a pu laisser Jessica passer un dernier après-midi avec son ami.

Cette consultation restera profondément gravée dans ma mémoire. Ce soir là, Emma a revécu  chaque instant de ces épreuves en me les racontant et j’étais terriblement touchée.  J’étais moi-même en détresse suite à un échange téléphonique avec ma sœur dont le fils, mon neveu et filleul, était à l’hôpital dans le coma. Je m’étais demandé comment j’allais faire pour accueillir ma patiente.
Je redoutais ce rendez-vous, j’avais peur de ne pas savoir quoi dire, comment me comporter… j’étais terriblement perturbée… mais je savais que je ne pouvais pas ne pas l’accueillir. Tout s’est bousculé dans ma tête : mon filleul qui risquait de mourir,  ma sœur qui risquait de perdre son fils, ma patiente qui avait perdu le sien, comme un trop plein qui m’a fait basculer dans l’acceptation : « adviendra ce qui adviendra… Je n’ai aucune maîtrise sur tout ça … ». Est-ce à cause de ce drame personnel que je  suis restée si silencieuse ? J’étais soucieuse de ne pas plaquer mon vécu sur ce qui se jouait  pour  Emma. Toujours est-il qu’elle était capable de faire ses propres recadrages, donnant un sens et une valeur à ces pertes de telle sorte qu’elle puisse vivre avec le chagrin. Avant de partir elle m’a dit ce qu’elle n’avait encore jamais osé dire à personne  de peur de susciter l’indignation : le jour où son fils est mort a été le jour le plus intense de sa vie, et peut-être le plus beau d’une certaine façon, parce que l’amour était si fort. Elle n’avait jamais autant donné et autant reçu que dans ce moment-là.

Les plus étonnants de tous les patients sont les enfants. Ils sont maîtres dans l’art de l’auto-recadrage pour peu que les adultes ne soient pas là avec leurs croyances perturbatrices.
Mélanie est une fillette de 10 ans qui consultait pour des cauchemars de mort récurrents depuis le décès de son grand-père qu’elle adorait. Chaque nuit dans ses rêves elle voyait des cadavres, des corps déchiquetés et elle se réveillait en larmes. Elle n’osait plus s’endormir seule… Pour fuir ces rêves terrifiants elle finissait ses nuits dans le lit de ses parents, ou s’endormait par terre, totalement épuisée. Puisqu’elle rêvait de devenir un jour  écrivain ou scénariste, je lui ai proposé d’écrire chaque cauchemar avec le maximum de détails. Elle a acheté un cahier qu’elle a commencé à remplir d’évocations horribles.
Comme, lorsqu’elle se réveillait en sursaut, elle s’efforçait de se changer les idées pour ne plus avoir à l’esprit ces images, j’ai alors souligné que c’était terrible parce qu’il n’y avait jamais de fin à ces histoires puisqu’elle se réveillait.  Je lui ai suggéré d’utiliser son imagination pour créer une suite et une fin comme dans un scénario ou un roman.
Je l’ai invitée à créer des dénouements insoupçonnés, à y introduire des intrigues, d’y inclure des péripéties, des incidents… de créer du suspens… de prévoir des bouleversements et des revirements de situations. Plus son cahier se remplissait de scenarios, plus ses cauchemars s’espaçaient dans le temps. Pour rester dans ce mouvement paradoxal d’entrer dans ce qu’elle cherchait à rejeter auparavant, je lui ai  dit qu’elle pouvait prendre un pas d’avance et au lieu d’attendre que les rêves se produisent, elle pouvait les provoquer. Il suffisait qu’elle se mette à songer à la mort avant même de s’endormir. Il n’était pas nécessaire dans ce cas d’écrire dans son cahier mais simplement d’évoquer un scenario ou une idée et s’endormir avec,  puis vérifier au petit matin les rêves qu’elle avait eu. Ses cauchemars se sont espacés de plus en plus, puis à un moment donné ils ont cessé d’être si terrifiants. Les rares fois où ils survenaient, ils ne la réveillaient plus. Les histoires de son cahier ont permis de discuter de ce que la mort signifiait pour elle, de ce qu’elle en savait, de ses croyances sur la vie après la mort, de ses peurs.  Le décès récent de son grand père était une première expérience de la souffrance de la mort, mais pas la dernière.  Je ne croyais pas si bien dire en déclarant que d’autres expériences suivraient parce que chaque être humain meurt.
Un jour, alors qu’on avait bien espacé les consultations,  elle m’a annoncé  la mort d’une camarade de classe. Terrible situation qui a permis d’autres discussions sur ce sujet si douloureux.  Elle a abondamment raconté la manière dont elle concevait la mort, la vie, l’au-delà…
Je ne sais plus si c’est ce jour-là ou un autre qu’elle m’a dit : « tu sais, Aleksandra, maintenant je sais que la mort fait partie de la vie… C’est comme ça, la vie ».

Je pourrais conclure mon propos sur ces quelques mots de sagesse enfantine.

J’en explicite toutefois les implications pour les thérapeutes que nous sommes, parfois si désireux de soulager les patients de leur souffrance que nous perdons simplement de vue que la mort est là dans nos vies. Notre société occidentale moderne a depuis longtemps parqué la mort dans les chambres d’hôpital et pathologisé le chagrin. Nous serons au plus près de la réalité de la vie en aidant nos patients, envers et contre le sens-commun, à vivre leur peine, à garder ce qu’il faut de tristesse pour vivre encore dans l’amour de leurs proches disparus.

© Aleksandra Kosinska/Paradoxes

Pour citer cet article : Aleksandra KOSINSKA, Quand la mort croise la vie : Entendre et accompagner l’indicible. 2014.
www.paradoxes.asso.fr/2014/10/quand-la-mort-croise-la-vie-entendre-et-accompagner-lindicible/


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