Qui suis-je pour prétendre aider ? Réflexion sur la relation d’aide avec le modèle de Palo Alto

Communication à la XIIIème journée de Rencontre de Paradoxes, 4 octobre 2014
Anne BLEHAUT, coach, consultante RH

Aider une personne à aller mieux. L’enjeu est de taille, en particulier pour une coach, novice en expérience et jeune en âge, qui se persuade au gré de ses interventions que « la découverte de l’erreur est porteuse de la promesse de nouveaux progrès » (G.Bateson). Mais de quel type d’erreurs parle-t-on ? Les erreurs de « technique » dues au manque d’expérience ou du fait de nos limites humaines peuvent être « récupérables » et très instructives, certes. En est-il de même pour les erreurs de posture ? Pouvons-nous prendre des risques dans la manière dont nous posons notre regard sur notre client et sur l’interaction en jeu ? Et pour entamer la réflexion, ne faut-il pas commencer par explorer le regard que l’on pose sur soi-même, praticien, soumis comme le client à l’effet Rosenthal ?

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On a trop tendance à oublier que le dicton déculpabilisant « errare humanum est - l’erreur est humaine » est suivi de « perseverare diabolicum – persévérer dans son erreur est diabolique ». Je préfèrerais la traduction courante « persévérer dans ses erreurs est folie », qui plus est dans un métier dont la vocation est d’aider l’autre à résoudre son problème, à soulager ou vivre avec une souffrance. Nos clients / patients ont trop de prix pour que, quand on prétend les aider, on mette un mouchoir sur la maîtrise approximative de notre pratique.

C’est dans cet état d’esprit qu’on peut qualifier de sévère et catégorique que je me trouvais il y a encore peu de temps. Je suis jeune coach formée à la méthode de Palo Alto et le constat de mes erreurs dans ma pratique avait fait grandir en moi au fil du temps la peur d’être un imposteur. Une question me revenait souvent, très souvent : « Mais qui suis-je pour prétendre aider ? ». Pour ne pas rester prostrée, j’ai débroussaillé cette question. Ce sont les «éléments » de ma réflexion que je vous soumets dans cette intervention
Tout d’abord nous aborderons le thème de la posture de l’intervenant  telle qu’enseignée dans l’approche de Palo Alto et en quoi ne pas bien l’adopter peut faire courir un risque au client. Ensuite nous approfondirons ce thème en changeant l’angle de vue.

Enfin nous verrons ce que nos erreurs de technique nous amènent à découvrir dans la pratique du modèle.

1. Pourquoi parler en premier lieu de la posture de l’intervenant ?

« c’est la posture que nous adoptons qui, associée à la stratégie d’arrêt des tentatives de solutions, contribue à créer ce contexte dans lequel un changement est possible ». écrit Irène Bouaziz. (1)
Cela suffit, il me semble, pour arrêter quelques minutes notre réflexion sur la posture que nous adoptons en séance, en particulier quand on sait que celle-ci est la genèse du geste : elle « donne le ton », elle est génératrice de ce qui se passe dans l’interaction. Et du fait du phénomène de circularité, elle est aussi « résultante de ce qui se produit pendant l’intervention».  
Si on considère la posture comme « une disposition du corps et de l’esprit » qui « traduit dans l’interaction, ce que nous pensons de notre client, de notre rôle dans le changement et du changement en général », peut-on prendre le risque d’adopter une posture inadéquate ? En guise de réponse, je souhaiterais aborder surtout une de ces trois facettes citée plus haut : la posture comme « regard posé sur notre client ».
« (…) considérer que le client est unique, intéressant, respectable, compétent, responsable»  voir à quel point ce type de regard permet à l’autre de se révéler encore plus admirable.
On comprend que ce regard posé sur le client, si noble et « gratuit » soit-il, est aussi hautement stratégique et qu’il s’inscrit dans la logique de l’approche paradoxale dans tout ce qu’elle a de responsabilisant et valorisant pour les clients. On ne peut passer à côté de cette forme de regard car par nature, regarder autrement son client peut, au mieux ne pas le faire avancer, au pire le blesser profondément. Cette posture contient trop d’enjeux et de promesses pour ne pas se l’approprier  complètement !
Mais comment l’adopter inconditionnellement, malgré nos propres soucis et nos limites, sans gagatisme ni fascination vis-à-vis de nos clients, sans forcer le trait au risque de perdre élégance ou pire d’aller à contresens de notre stratégie ?
Nos ainés nous donnent des réponses à travers l’invitation à soigner la qualité de notre présence à notre client par, entre autre, un questionnement véritablement anthropologique, par la maîtrise de nos implicites et à travers l’expression de notre curiosité admirative vis-à-vis de lui. Il s’agit d’adopter cette disposition d’esprit vis-à-vis de celui que l’on aide, à la condition d’être authentique.
C’est sur ce point que pour moi les choses se sont éclairées.  Le fameux effet Rosenthal démontre que le comportement d’un individu est influencé par les croyances et le regard que l’on pose sur lui. Je me permets de rajouter « il en va de même pour l’intervenant lui-même ! »

2. Et c’est mon deuxième axe de réflexion :

Comment en effet peut-on choisir de regarder son client comme étant unique, intéressant, respectable, compétent, responsable sans au préalable avoir posé un regard ajusté et éclairé sur soi-même. Il s’agit ici de distinguer deux choses : la manière dont on se regarde en tant que personne et la manière dont on se regarde lorsque l’on intervient dans la relation d’aide avec son client.
Voyons de plus près le premier aspect. Tout individu sur cette Terre est unique et formidable, du fait même d’être une personne humaine. Et même si des actes ou des intentions peuvent être qualifiées de « mauvais », il n’en demeure pas moins que la personne qui les commet demeure formidable. Je distingue ici la personne humaine de ses actes.
Il en va de même pour tout intervenant (coach ou thérapeute). Il est indispensable d’en être conscient, de se laisser pénétrer par cet état de fait. Cette « vision du monde » n’engage que moi mais il me semble inconcevable de prétendre poser un regard de respectabilité sur la personne de son client quand dans le même temps, au fond de son être, on se sent être un « moins que rien », un « pas grand-chose » confondant ses erreurs de pratique et sa valeur humaine. Que l’on soit d’ailleurs coach, trader, boucher ou géomètre. Un être humain est et demeure, inconditionnellement digne de respect, unique et aimable. L’enjeu, selon moi, est d’en être convaincu, en particulier quand il nous est offert d’accompagner une personne qui vient nous voir pour qu’on l’aide.
Maintenant que ceci est posé, étudions la manière dont on se regarde soi-même comme intervenant dans sa relation avec son client. Pour ce faire, rappelons la question de départ « Qui suis-je pour prétendre aider ? ».
La première réponse se situe dans le fait d’être professionnel. On ne s’invente pas thérapeute ou coach. Il s’agit d’être formé et ce, à une approche solide. Nous le devons à nos clients, notre compétence et notre légitimité en dépendent. En ce sens, l’approche de Palo Alto, avec ses fondements constructivistes et sa stratégie d’accompagnement, a été pour nombreux d’entre nous une rencontre décisive.
Le second élément tient à ce nous faisons de l’enseignement de cette approche, nous disciples de l’Ecole de Palo Alto. Pour Aristote, la principale qualité d’un disciple est le sens du discernement c’est-à-dire le jugement sur la qualité du maître et des principes enseignés (Aristote – Les parties des animaux). Car un disciple n’est ni naïf ni crédule.
Ce discernement effectué, vient le temps du choix : choix de rester ou de partir. Celui qui décide d’appliquer l’enseignement appris le médite, le savoure et le fait fructifier à la lumière de ce qu’il est : c’est-à-dire une personne unique riche de ses propres expériences passées, présentes et futures. Les conclusions des maîtres et des ainés de Palo Alto sont alors reçues, non parce que ce sont eux qui les donnent mais parce qu’elles sont vécues dans la force de l’expérience. C’est cela un véritable disciple !
Il semble maintenant que ce qui manque pour pouvoir pleinement se regarder comme légitime, admirable et compétent réside dans la force de conviction que malgré toute la formation et l’expérience du monde on demeurera faillible.
Faillible d’abord parce que nous sommes humains et que notre pratique sera toujours imprégnée de ce qui fait notre humanité : l’imperfection.
C’est assez vertigineux de se dire que la qualité et le succès de notre posture vis-à-vis de notre client passe d’abord par un regard de bienveillance vis-à-vis de nous-mêmes. C’est quand nous nous savons disciple faillible mais volontaire et travailleur et en même temps inscrit dans un système qui nous dépasse que nous sommes capables de poser un regard de compétence sur notre client.
Mais que se passe-t-il enfin quand nous commettons des erreurs non de posture mais de technique, ces fameux gestes de l’approche de Palo Alto tels que le freinage ou la prescription de tâche ?

3. C’est mon troisième axe de réflexion :

Qui ne s’est pas vu se prendre les pieds dans le tapis et propulser son client vers ses tentatives de solution inefficaces ? Si nous sommes vite rassurés par Grégory Bateson qui dit  : « la découverte de l’erreur est porteuse de la promesse de nouveaux progrès », que faire à ce moment-là ?
Fisch, Weakland et Segal nous répondent dans Tactique du changement : « savoir-faire demi-tour ! » : « le thérapeute pourra aussi […] s’être […] fourvoyé – il pourra ne pas avoir eu de cesse, et parfois très énergiquement, de dire « plus de la même chose » […] là encore, même dans une situation difficile comme celle-ci, il lui sera possible […] de changer de tactique en pleine séance [et faire demi-tour]. »
Nous voilà rassurés et même confortés dans notre pratique, la clé étant d’avoir pu reconnaitre nos erreurs. Les auteurs de Tactique du changement écrivent «  [par le demi-tour] le thérapeute adoptera dans une certaine mesure et plus ou moins explicitement une position d’infériorité, et fera confiance au patient pour lui faire quitter sa fausse piste et le mettre sur une meilleure voie. »
Nous comprenons alors que nos erreurs de technique reconnues servent encore mieux notre posture et la stratégie toute entière. En effet, Irène Bouaziz nous rappelle : « nous incitons les clients à la défiance, à rester vigilants sur la pertinence de ce que nous disons, sur ce que leur apportent nos interventions. C’est encore, selon nous, une façon de les responsabiliser, de les maintenir en éveil et actifs dans le processus. »

Qui sommes-nous donc pour prétendre aider ? Des praticiens de bonne volonté conscients que l’humilité demeurera notre meilleure alliée pour aider nos clients.

(1) Irène BOUAZIZ, Des prémisses à la posture : pour un paradoxe écologique, 2005.

© Anne Blehaut/ Paradoxes

Pour citer cet article : Anne BLEHAUT,  Qui suis-je pour prétendre aider ? Réflexion sur la relation d’aide avec le modèle de Palo Alto, 2014
www.paradoxes.asso.fr/2014/10/qui-suis-je-pour-pretendre-aider-reflexion-sur-la-relation-daide-avec-le-modele-de-palo-alto/

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