Vivent les stéréotypies : Une approche palo-altienne de l’autisme

Communication à la XVIème journée de Rencontre de Paradoxes, le 7 octobre 2017
Héloïse BERTRAND, psychopraticienne

Qu’en serait-il si on se proposait d’appliquer à la population si particulière des personnes avec autisme les prémisses du modèle de Palo Alto ? Quelles seraient les implications pratiques d’un double regard constructiviste et systémique sur leur prise en charge? Ainsi, entre autres, les « rejoindre dans leur vision du monde » n’amènerait-il pas à accepter, voire à partager, leurs stéréotypies, ces mouvements et activités répétitifs qui les absorbent parfois complètement ?
Projet acrobatique, voire périlleux, si l’on se soucie ce faisant de « tenir compte du contexte », du poids de la Norme, du discours des autres professionnels et de la vision du monde des parents…

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H BertrandImaginons le scénario suivant : une palo-altienne, fraîche émoulue, enivrée de son savoir tout neuf en matière d’intervention systémique paradoxale, se verrait confier une jeune personne autiste et sa famille. Que trouverait-elle dans son bagage Palo-Altien pour mener à bien sa mission ?
Imaginons donc que notre Palo-Altienne, appelons-la Paola Alto, ou plus simplement, Paola, arrive par exemple chez la petite Line, 4 ans, étiquetée « autiste de Kanner » sans langage ; elle la trouverait au milieu de sa chambre complètement absorbée dans son activité favorite, absente à tout autre signal ; adoptant sur le champ l’attitude de l’anthropologue Paola commencerait probablement par observer, sans les juger les coutumes de cette jeune personne. Elle s’imprégnerait de l’étrange pantomime de Line : debout, les yeux croisés intensément, basculant d’une jambe sur l’autre, d’avant en arrière, faisant taper à une vitesse étourdissante contre sa main gauche un petit bout de carton qu’elle tient fermement dans la droite, tout en chantant une étrange cantilène : apiapiapidigulubechitiva…

Paola, fervente constructiviste, convaincue jusqu’au trognon qu’il n’y a pas de vérité, s’efforcerait certainement d’explorer au mieux la vision du monde de sa petite patiente : pour ce faire, elle commencerait par s’appliquer à « parler le langage » de Line; comme cette dernière ne s’exprime pas (encore) dans un langage intelligible, Paola invoquerait les mânes des grands Milton Erickson et Richard Fish : le premier, en présence d’un patient dit délirant avait dialogué avec lui en son étrange sabir ; le second n’avait pas hésité lors d’une séance, avec un patient dit « paranoïaque » à se mettre à 4 pattes pour chercher avec lui les micros que le FBI aurait caché dans son bureau de consultation. Paula, tout naturellement, se serait donc approprié les gestes, les mouvements, la cantilène… et même le strabisme de Line. Elle l’aurait « rejointe dans sa vision du monde » en se convainquant au fur et à mesure, dans une sorte de transe, que rien n’est plus merveilleux au monde que de flapper un objet contre sa main, de préférence pas loin de ses yeux : l’effet combiné de la lumière stroboscopique produit par l’objet agité, les puissants zooms avant et arrière nés du balancement, la vision double provoquée par le strabisme et le nuage sonore dans lequel l’enveloppent ses mélopées, sans parler des incroyables sensations qu’elle fait naître sur sa langue et dans sa gorge ! Peut-être Paola sourirait-elle à la petite, reconnaissante pour ce grand huit sensoriel qu’elle vient de lui faire découvrir : « Waou ! incroyable ! » Alors on peut imaginer que Line lui lancerait un regard furtif, un sourire à peine esquissé sur les lèvres avant de reprendre de plus belle, à un rythme étourdissant jusqu’à ce que Paola, hors d’haleine, s’exclame en cri du cœur : « Line ! comment arrives-tu à faire cela ! » Cette fois, peut-être que c’est un petit rire modeste et un regard brillant qui lui auraient répondu. Pas difficile de se figurer le ravissement qu’aurait ressenti Paola en de telles circonstances ! et l’heure entière se serait passée ainsi, sur le lino, entre flapping, danse de sioux et mélopées sauvages.
Une fois dehors, Paola se repasserait ces moments, se félicitant probablement, en maniaque du paradoxe, d’être allée à ce point à contre sens de la Norme; La Norme, elle, a un nom pour ce que Line adore faire, pour cette grande passion qui l’occupe jour (et une partie de la nuit) : cette danse magnifique, elle l’appelle « stéréotypies », les mélodies « du jargon ». La Norme n’a donc de cesse d’arracher la petite Line, et tous les enfants autistes dans la foulée, à ces activités qu’elle juge stériles, vides de sens, voire « aliénantes », jugements de valeur heurtant les convictions constructivistes de Paola. Pour ce faire, elle tente « d’éteindre ces comportements inadaptés » soit en les ignorant, soit en les remplaçant par des « comportements plus satisfaisants » soit carrément, en les réprimant.

Lors des séances suivantes, Paola aurait dû, c’est bien naturel, rendre compte à la mère de la fillette, de la joyeuse et bruyante sarabande de l’autre côté de la porte : « Ah ! j’ai entendu ! elle a encore passé sa séance à flapper ! » aurait soupiré la maman, justement mécontente que la professionnelle qu’elle fait venir de l’autre bout de la capitale flatte sa fille dans ses plus basses inclinaisons. Mais Paola aurait sorti de son sac de Mary Poppins  palo-altienne son accessoire favori, le Recadrage, peinture magique qui fait voir la situation sous un autre jour :

« De nombreuses thèses attribuent aux stéréotypies une valeur thérapeutique, aurait-elle professé de son ton le plus docte, ainsi dans La Fabrique de l’Autisme, Judith Bluestone décrit comment des enfants souffrant de l’estomac trouvent intuitivement dans leurs stéréotypies une façon de stimuler le point qui, dans la médecine chinoise traditionnelle, peut soulager leur douleur… on peut donc imaginer que Line se soigne en dansant ainsi. Et puis, avez-vous constaté à quel point elle était agile ce faisant et combien les sons de ses mélopées étaient variés ? C’est comme si elle s’entraînait à produire tous les sons possibles, elle s’invente des exercices dignes d’une véritable séance d’orthophonie ! Pour finir, elle est tellement contente quand on la rencontre dans cette activité ! Ce plaisir partagé lui donne envie de croiser le regard, et plus son regard dure plus elle communique et plus elle apprend de choses ! »
Laissant la mère un peu sonnée sous ce déluge de recadrages, Paola aurait tourné fièrement les talons et serait rentrée chez elle où elle aurait dormi du sommeil du juste, avec le sentiment du devoir accompli, cette nuit-là et toutes les autres tout au long de cette prise en charge.

Chaque fois que l’occasion se présenterait, souvent à la fin d’une séance, Paola ne négligerait pas une occasion de se jeter sur le moindre problème tendu obligeamment par la mère de Line, tout en tâchant de la convaincre qu’elle est formidable et qu’elle n’a pas besoin de ses services. Paola s’efforcerait pour ce faire de se comporter en « experte-stratégique ».
Ainsi, à la fin d’une séance, la mère de Line pourrait par exemple soupirer : « Je suis épuisée ! je ne dors pas de la nuit, Line se lève toutes les 2heures et met une heure à se rendormir, une heure pendant laquelle elle se balance sans arrêt et à grand bruit, je ne sais plus quoi faire ! ». Dans la tête de Paola s’allumerait alors un GPS dont la voix synthétique lui soufflerait « Quand quelqu’un dit qu’il ne sait pas quoi faire, demande-lui s’il n’a pas quand même quelques idées ». Elle aurait dit alors : « auriez-vous quelques idées ? ». Imaginons : Le rouge monterait alors au front de la mère de Line « oui… mais je ne le dis pas trop fort… l’autre jour j’ai craqué et je l’ai prise dans mon lit,  et c’était la première fois depuis deux ans qu’elle faisait une nuit complète, et depuis chaque fois que je l’ai prise avec moi …elle a dormi comme un ange » « en quoi est-ce un problème ? » demanderait alors aimablement Paola, – pas comme cela évidemment, en termes plus choisis, évidemment, rhétorique oblige -  « est-ce qu’elle ne vous empêche pas de dormir ? Elle ne vous roue pas de coups de pieds ? Est-ce que elle a, ce-faisant, chassé votre mari du lit conjugal ? ». « Ah non ! répondrait la maman, de toute façon il ronfle si fort que nous faisons chambre à part depuis un moment, ce qui ne nous empêche pas de …enfin… et puis… confierait-elle dans un soupir… c’est si bon de dormir avec Line, je suis contente d’être près d’elle ! » « Alors pourquoi vous en priver ! Vous manquez de sommeil depuis 4 ans, vous avez trouvé un moyen inespéré pour que Line et vous puissiez enfin vous reposer ! Profitez-en, les enfants grandissent si vite » ! l’aurait encouragée Paola, savourant en pensée ce fabuleux pied de nez à la face sévère de la Norme.
En une autre occasion, après une séance consacrée à flapper avec des ballons de baudruche puis à les gonfler pour les laisser se dégonfler en tournoyant dans la pièce avec un bruit incroyable, Paola aurait proposé à la mère de Line de les lui laisser : « Oh non ! aurait répondu la maman, Mme Lapsy dit que les intervenants doivent toujours repartir avec leur matériel, sinon Line les « attire dans son monde » et ils deviennent des « objets envahissants » » !. « Qu’en pensez-vous ? » aurait demandé Paola. « Euh… j’ai bien envie d’essayer… et puis si ça devient ingérable, je les retirerai ! ». Il est possible que, quelques heures plus tard, Paola ait reçu de Mme un courriel plein de joie et d’enthousiasme : « J’ai passé un moment merveilleux avec Line ! Elle me le lançait, essayait de le rattraper, éclatait de rire !  C’est la première fois que nous avons joué au ballon toutes les deux !»

Au bout de quelques mois de danses et chants rituels, il est possible que les regards de Line se seraient faits de plus en plus longs, invitant Paola à tenter de nouvelles expériences, à introduire quelques variations que Line aurait accueillies d’abord avec indulgence, ensuite avec intérêt, et peu à peu en éclatant de rire. Dans ces nuances, Paula continuerait bien sûr à voir le monde par les yeux de Line, à adopter la vision du monde de sa patiente miniature : sachant que pour Line il n’y a pas de plus grandes joies que dans tout ce qui était très tonique et extrêmement stimulant sur le plan sensoriel, Paola lui en servirait un monticule, sur un plateau.  Par exemple, elle répèterait la cantilène favorite de Line non plus exactement comme elle, mais d’une voix d’opéra, en exagérant tous les sons, elle accompagnerait les mots qu’elle emploie de gestes extravagants liiiiiivre ! oizzzzzeau ! Peut-être bien qu’au bout d’un moment, Line, dans un murmure, d’un air peu concerné, soufflerait : « Oiseau ». Là, Paola s’écroulerait à terre de joie, si bien que Line, presque à son insu, se surprendrait à recommencer :  « Oiseau… »  Et les mots, peu à peu arriveraient et se multiplieraient, séance après séance, tandis que Paola et la mère de Line fêteraient ses progrès dans des flots de champagne.

Cette histoire inspirée de faits réels reflète ma façon de travailler avec les enfants sans langage dits « sur le spectre autistique », même si, évidemment, « tout ressemblance avec des personnes réelles… ». Lorsque j’interviens à domicile auprès d’enfants autistes, je les rejoins dans leurs stéréotypies, non pas pour les pousser sournoisement à faire autre chose, mais en adoptant le plus fidèlement et sincèrement possible leur vision du monde, non pas en surface, mais en profondeur, de l’intérieur, en essayant d’accéder à l’intérêt que peut revêtir pour eux cette occupation répétitive. Ainsi, des heures durant, de concert avec un enfant, je gratte un coin de tapisserie qui se décolle un peu, appréciant comment ce dernier, en fonction de son degré de décollement du mur, prend les teintes les plus subtilement variées. J’ai également appris à faire pivoter sur eux même toutes sortes d’objet, à m’esbaudir de la course folle d’un œuf de dinette, du tintamarre d’une tournoyante assiette de métal… Quand il s’agit d’enfants autistes qui parlent, je partage leurs centres d’intérêts spécifiques : les dinosaures, les stations de métro, les monuments de Paris, les drapeaux nationaux, la Révolution Française…
Grâce au lien qui se crée autour de ces plaisirs partagés, j’introduis, quand l’enfant me montre qu’il est disponible, des variations qui poursuivent des objectifs spécifiques de communication : de la communication verbale en développant leur langage expressif et en affinant leur compréhension, et de la communication non verbale en les aidant à améliorer la qualité de leur contact visuel, de leur prosodie, de leurs mimiques et de leurs gestes, en les accompagnant dans la découverte de la théorie de l’esprit et de l’attention conjointe. Viennent ensuite tous les objectifs pédagogiques, dès que l’enfant est plus disponible, toujours en s’appuyant sur sa passion du moment. Ainsi, avec l’un d’entre eux, sa passion pour la RATP nous a permis d’aborder la lecture globale (des noms de stations), le graphisme (dessiner des lignes de plus en plus petites, calligraphier des noms de stations), de travailler sur la prosodie (nous avons répété le message d’accueil de la ligne L « Vous êtes à bord du train L qui desservira toutes les gares jusqu’à Versailles rive gauche » sur tous les tons de la gamme : tristes, fâchés, en colère, terrifié.) … et même de l’aider dans sa phobie d’aller aux toilettes en dessinant sous forme de plan de métro… le trajet du transit intestinal.
Parallèlement à cela, j’arrête ou je freine les tentatives de solution des parents en tâchant de les convaincre que les activités répétitives de leur enfant sont louables et bonnes pour lui, sans cesser de les considérer comme des partenaires à part entière et d’exploiter toutes les idées qu’ils peuvent avoir en leur qualité de « meilleur spécialiste de leur enfant ». Je fais suivre mes séances de comptes-rendus détaillés de ce qui s’y est passé des objectifs poursuivis et des moyens employés pour les atteindre, envoyant ainsi aux parents le message implicite, qu’ils sont tout à fait capables de comprendre ce qui se passe en séance et de contribuer eux-mêmes activement aux progrès de leur enfant, petite pierre dans le jardin de la Norme qui considère comme sacro-sainte la césure entre professionnels et parents.
J’interviens à la maison pour cultiver la communication de façon écologique dans le milieu de vie de l’enfant dans un endroit conçu pour tenir compte de ses particularités sensorielles, de ses éventuelles hypersensibilités aux bruits, aux lumières, aux odeurs ou à certaines textures

Si cette histoire ressemble à mon travail quotidien, ce qui est fictif, qui appartient à Paola et non à moi, c’est le sentiment de devoir accompli, son autosatisfaction, la joie de provoquer la Norme. Au contraire, nager ainsi à contrecourant est souvent douloureux, tant le doute se fait parfois vertigineux : « Que fais-tu là ! » me morigéné-je souvent « Tu ne fais pas ton travail ! tu es là pour l’aider à communiquer, pas pour faire tourner des assiettes !  En réalité, tu n’es pas constructiviste, tu es flemmarde, tu n’as juste pas l’énergie ni l’éloquence pour convaincre les parents de faire ce qui serait bon pour leur enfant ! »
Périodiquement, quand le doute est trop lourd, je fais demi-tour pour nager un peu dans le courant en revenant à des méthodes plus éducatives et structurées : je contrains davantage l’enfant, je lui demande plus de calme et de silence, je tente de le distraire de ses stéréotypies et suis plus directive quant au contenu de la séance. Alors, bien souvent, je perds le contact avec lui… Quand le feed-back, la « rétroaction négative » comme on dit en cybernétique, n’est pas plus cuisant, comme il y a quelques jours avec Théo, jeune adolescent avec autisme :
Ses enseignants se plaignant avec insistance qu’il ne leur dise jamais bonjour ni au revoir et ignore leurs propres salutations, j’avais entrepris, bille en tête d’y remédier en dessinant une BD figurant Théo en train de saluer son professeur d’anglais d’un cordial « hello ». Je n’avais pas plutôt dessiné la première bulle que Théo a trouvé une façon aussi originale que radicale de m’arrêter. « Une tempête effroyable se déchaîne sur Paris ! » s’est-il mis à crier, « elle engloutit tout sur son passage ! Les arbres sont déracinés, les immeubles sont dévastés ! Paris n’est plus qu’un tas de décombres ! » Craignant que cette catastrophe ne s’étende à la planète entière, j’ai sagement résolu de terminer la séance en comparant méthodiquement avec Théo les anciens et nouveaux noms et territoires des 13 régions françaises.

© Héloïse Bertrand/Paradoxes

Pour citer cet article : Héloïse Bertrand, « Vivent les stéréotypies » : Une approche palo-altienne de l’autisme.
http://www.paradoxes.asso.fr/2017/10/vivent-les-stereotypies-une-approche-palo-altienne-de-l%e2%80%99autisme/
Communication à la XVIème journée de Rencontre de Paradoxes, le 7 octobre 2017

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