Danger de vie, danger de mort ?
Communication au quatrième Forum de la Confédération
francophone d'Hypnose et de Thérapie Brève, les 2, 3 et 4 juin
2005, à Saint-Malo
Docteur Chantal Gaudin
Vers une écologie de la thérapie... Un intitulé qui
a de quoi appâter une psychiatre praticienne de la Thérapie
Brève Systémique de Palo Alto.
En effet, chacun sait à quel point les travaux de Gregory Bateson
et de son équipe sur la communication ont profondément influencé le
développement des approches systémiques.
Une écologie de la thérapie ?
Qu’en dirait donc Bateson, lui qui s’est toujours méfié des
applications pratiques de ses concepts. Lui qui était particulièrement
attentif au danger des simplifications qui gomment la complexité des
situations jusqu’à la caricature ?
Je ne me risquerai pas, dans cette présentation, à faire des
hypothèses sur la question, mais je vais vous faire part des réflexions
qui ont découlé de ces interrogations en illustrant mes propos
avec une situation clinique que tout psychiatre qualifierait de difficile.
Chaque nouveau patient qui arrive à mon cabinet m’ouvre une
porte sur un nouvel univers. Cela explique sans doute ma fascination sans
cesse renouvelée pour ce merveilleux métier. Mais parfois,
après une première séance, il m’arrive de me dire
: cet univers-là, je préfèrerai ne pas m’y aventurer.
Et c’est exactement ce que j’ai pensé lorsque la porte
s’est refermée sur Diane et ses parents après notre premier
entretien.
Ils étaient arrivés, par un beau jour de printemps, Diane,
24 ans, petite vieille ratatinée et engoncée dans plusieurs
couches de vêtements, ses parents, la cinquantaine vaillante mais la
mine fatiguée et inquiète. Durant cette première séance,
chacun à sa façon, m’a prise par la main et m’a
entraînée dans une vertigineuse descente aux enfers.
L’enfer des parents, atrocement inquiets de la maigreur effrayante
de leur fille, qu’ils ont l’impression de voir mourir sous leurs
yeux un peu plus chaque jour, effrayés de leur impuissance alors que
la situation s’aggrave depuis plus de 5 ans.
Et l’enfer de Diane qui est submergée d’angoisses, qui
a abandonné ses études universitaires, qui est retournée
vivre dans la maison familiale qui se délabre par inondations répétées à cause
de ses rituels de lavage, Diane qui ressemble à une rescapée
d’Auschwitz, sans âge, sans sexe, sans couleur ....
Je garde de cette première rencontre le souvenir d’un concentré de
souffrance, une déferlante de peur, rage et impuissance, de culpabilité et
de honte. Les accusations réciproques fusent :
Du point de vue des parents, l’atmosphère à la maison
est horrible à cause de Diane, ses angoisses qui tyrannisent toute
la famille, ses nombreux rituels, ses vols et ses mensonges;
du point de vue de Diane, si l’ambiance est bien horrible, c’est à cause
des colères du père et de l’infantilisation que lui fait
subir sa mère !
Et chacun de peindre quelques aspects de ce tableau d’un quotidien
apocalyptique qui se complètera au fil des séances suivantes
:
La mère, Christine, kinésithérapeute parle des angoisses
de sa fille qui envahissent tout :
Diane est dans la demande permanente, elle téléphone 15 fois
par jour à son travail, elle a des rituels de lavage qui commencent à dégrader
la maison : lessives multiples, lavage de vaisselle, lavage des sols, tant
et si bien que les murs moisissent et que la facture d’eau est multipliée
par 1000.
Diane cumule de la nourriture dans trois congélateurs et dans le grenier
de la maison, mais se nourrit si peu qu’elle pèse 36 kg pour
1m65.
Elle vole les affaires des uns et des autres au point qu’il
a fallu mettre des cadenas sur toutes les portes, elle ment en permanence
et il est impossible de lui faire confiance.
Tout ça est tellement horrible qu’elle, Christine, redoute de
rentrer à la maison le soir.
Le père, Robert, artisan indépendant, confirme les propos
de sa femme et surenchérit dans les détails des dégradations
faites à la maison et dans l’ampleur des demandes de Diane :
intrusions pluriquotidiennes dans son atelier
demandes incessantes au grand-père de 90 ans, aux voisins, aux amis.
Demandes de toutes sortes, attention, argent, nourriture, services, déplacements
etc. auxquelles chacun s’efforce de répondre avec l’espoir
d’un apaisement qui ne vient jamais.
Diane, quant à elle, est venue sous la contrainte : «Ils
ont dit que sinon ils me coupent les vivres et me foutent dehors.»
De son point de vue, elle fait énormément d’efforts que
les parents ne voient pas, elle a trop d’angoisses et être accusée
de TOC et d’anorexie, ça ne va pas l’aider. Elle se dit
terrorisée par les colères explosives du père et c’est
pour se protéger qu’elle doit dire des mensonges.... et s’ils
la foutent dehors il ne lui reste que le suicide.
Comment puis-je intervenir face à une situation si dramatique ?
La détresse et l’appel au secours des parents, l’angoisse
et la colère de Diane.
Les idées défilent très vite : ces parents sont-ils
aussi monstrueux que le dit Diane ? Est elle aussi manipulatrice et machiavélique
que le portrait qu’ils en font ?
Le fait est que tous semblent à bout. Cette situation évolue
depuis des années. Diane a présenté des comportements
anorexiques dès l’adolescence. A 19 ans elle est hospitalisée
dans une unité spécialisée. Elle en ressort avec quelques
kgs supplémentaires, un médecin traitant somaticien chargé de
surveiller son état biologique, un psychiatre pour une thérapie
individuelle et un thérapeute familial.
Si la thérapie individuelle se poursuit toujours au moment de notre
rencontre, la thérapie de famille, qui avait réuni très
classiquement Diane et ses parents, Richard le fils cadet et le grand-père,
a rapidement tourné court. Elle a été, selon les parents
une expérience inutile et douloureuse, ils en ont gardé l’impression
qu’on plaquait sur eux des techniques stéréotypées.
Toute la panoplie des moyens thérapeutiques recommandés a
donc été déployée, y compris quelques séances
de thérapie de couple. Mais 5 ans plus tard la situation s’est
tellement aggravée que les parents n’en peuvent plus et commencent à avoir
peur de leurs propres réactions.
Il faut dire que quelques mois auparavant Diane avait cessé ses études
universitaires et réintégré le domicile des parents
parce qu’elle était trop angoissée pour supporter de
vivre seule dans son studio qui est pourtant sur la propriété familiale.
Convaincus de la nécessité de faire quelque chose, les parents
imposent l’idée d’une nouvelle tentative de thérapie
de famille. Christine, voulant éviter de consulter un thérapeute
qui la connaitrait du fait de sa profession, obtient d’autres noms
par le bouche à oreille. Voilà comment ils ont atterri chez
moi.
Je suis psychiatre en pratique libérale à Genève. Une psychiatre tout à fait ordinaire, spécialiste de rien du tout et sûrement pas des troubles du comportement alimentaire ou des troubles obsessionnels compulsifs.
Face à une telle situation, avant ma rencontre avec la Thérapie
Brève Systémique je pense qu’il n’y aurait même
pas eu de première séance et en aucun cas une deuxième.
Je me serais sans doute dit : « C’est beaucoup trop lourd, c’est
un cas qui doit être suivi en institution » et j’aurai
passé la main.
Si j’avais vraiment, vraiment voulu relever un défi, alors peut-être
aurai-je essayé, mais en multipliant les sécurités pour
me couvrir :
faire un contrat précis avec la patiente et les parents, imposer des
objectifs de reprise de poids, définir des changements de comportement,
prévoir par le menu ce qui pourrait conduire à des hospitalisations,
même forcées, insister, ou plutôt exiger la prise de médicaments,
organiser la liaison avec tous les autres intervenants, etc...etc.
Il faut dire que du point de vue de la psychiatrie classique à laquelle
j’ai été formée, cette patiente représente
un beau condensé de DSM-IV à elle toute seule :
- Trouble du comportement alimentaire,
- Troubles obsessionnels compulsifs, qui sont même multiples chez elle
- Trouble d’anxiété généralisée,
avec attaques de panique,
- Episode dépressif majeur et risque suicidaire.
Et pour faire bonne mesure des troubles de la personnalité de l’axe
II, tel que : personnalité limite à traits abandonniques (diagnostic
retenu au cours d’une hospitalisation ultérieure.).
Mais je suis imprégnée depuis plus de 10 ans des prémisses systémiques et constructivistes de l’approche de Palo Alto et de sa stratégie paradoxale d’intervention, ce qui a profondément changé ma conception de la relation d’aide et ma pratique de la thérapie.
Ne me considérant plus comme une experte en santé mentale, consciente de l’immense complexité des problèmes humains et de l’incroyable diversité de leurs solutions, j’ai appris la modestie et la prudence. C’est pourquoi mon intervention au cours de cette première rencontre a été très limitée, comme vous le verrez tout à l’heure.
Parce qu’à ce stade, pour que la suite du récit soit
compréhensible, je dois vous expliciter brièvement comment
je conçois la nature de mon travail de thérapeute aujourd’hui.
La Thérapie Brève Systémique est fondée sur des
prémisses systémiques et constructivistes :
Les prémisses systémiques nous disent que les situations humaines
sont regardées et comprises en termes interactionnels.
Les prémisses constructivistes nous disent que chacun construit sa
réalité... d’où il découle que ma vision
des choses n’est pas plus juste ni plus vraie que celle de l’autre.
Le modèle de Palo Alto propose, comme vous le savez, une vision
interactionnelle, non pathologisante et non normative des problèmes
humains. Quant au mode d’intervention, il est purement pragmatique
et stratégique. Le problème, dans cette approche, est défini
comme une difficulté récurrente qui persiste malgré tout
ce qu’on tente de faire pour la résoudre.
L’intervention repose sur une stratégie paradoxale qui consiste
simplement à faire cesser les tentatives de solution inopérantes,
pour redonner au système toute sa souplesse et ses capacités
d’adaptation. En bloquant l’accès à une voie sans
issue, tous les autres chemins deviennent possibles.
Avec une telle approche, il n’est pas nécessaire d’élaborer
des explications plus ou moins savantes sur l’étiologie des
pathologies.
Ce qui guide notre démarche est d’identifier le système
pertinent, c'est-à-dire les personnes qui participent au problème
et sont prêtes à agir pour réaliser un changement. Il
s’agit également de définir le ou les problèmes,
les objectifs, et d’identifier les tentatives de solution mises en œuvre.
Puis la démarche thérapeutique est parachevée par l’arrêt
des tentatives de solution grâce à des recadrages et des prescriptions
de tâches.
Voici, sommairement résumés, les aspects théoriques de l’approche de Palo Alto.
Ces prémisses déterminent des croyances et une attitude particulière
du thérapeute.
Les patients sont ainsi considérés comme des personnes compétentes,
responsables et dignes de respect. Etant constructiviste, le thérapeute
ne sait pas quelle sera la solution à un problème donné.
Il n’a donc pas de présupposé sur les issues possibles.
Par exemple, il ne tient pas pour évident que la seule solution d’un
rituel de lavage ou de comptage en soit l’éradication, ou que
le seul objectif de traitement d’une boulimie soit de cesser les crises.
Comment cette conception des choses m’a-t-elle guidée dans une situation aussi complexe et aussi grave que celle de Diane et ses parents ?
Mon intervention et mes réflexions au cours de la première
séance se sont limitées à quelques questions pour me
représenter les problèmes et les positions de chacun.
Le tableau clinique apparaît très complexe. La pression émotionnelle
est difficilement soutenable et l’urgence de la demande d’aide
est quasi palpable avec les parents effondrés et Diane qui coupe la
parole sans arrêt pour dire que personne ne la comprend, qu’elle
n’en peut plus de faire des efforts que personne ne remarque.
Difficile de réfléchir tranquillement à la stratégie
dans ces conditions.
Ce qui apparaît à l’évidence pourtant, à l’issue
de cette première séance, c’est que Diane est là sous
la contrainte, elle, elle ne me demande rien.
Par contre les parents, bien qu’à bout de force, semblent encore
prêts à agir.
Deux interventions importantes prennent alors place : tout
d’abord
une sorte d’accusé de réception de la souffrance de chacun
avec toute la compréhension et la compassion que peuvent communiquer
le verbe et l’attitude, puis une question fondamentale pour comprendre
les enjeux dans le système:
Qu’est ce qui va se passer si ça continue comme ça ?
Après un temps de réflexion, le père répond qu’il
partira.
Pour la mère, en larmes : il n’en est pas question, c’est
Diane qui doit partir.
Et Diane terrasse tout le monde en s’exclamant : « Voilà,
je ne suis que de la merde, ce n’est que quand je serai 6 pieds sous
terre que ma mère sera tranquille, elle n’aura pas à payer
de studio. »
La tension est terrible et le bon sens inciterait à tenter de rassurer
tout le monde et d’apaiser ces émotions pénibles. Mais
la stratégie paradoxale de l’approche de Palo Alto nécessite
d’être attentif à ne pas aller dans le sens de l’ordre
implicite de réassurance donné par de tels messages.
Je termine donc cette première séance en déclarant aux
parents :
Vous avez fait le maximum qu’il est possible de faire pour aider Diane.
Malgré tout la situation reste dramatique et vous avez raison de craindre
que votre fille en meure. Je comprends également que vous soyez effrayés
de vos propres réactions, lorsque les émotions sont si intenses
et si terribles il est parfois difficile de contrôler ses comportements.
A Diane, je passe le message suivant :
J’ai bien compris que vous êtes venue aujourd’hui sous
la pression et sans rien attendre de cet entretien. Pour moi, vous n’avez
pas besoin de participer à une thérapie familiale. Vos parents
craignent que la famille courre à la catastrophe si rien ne change
et je vais leur proposer un prochain rendez-vous pour soutenir leur réflexion
sur la situation. Si vous voyez, pour vous, un intérêt à y
participer, vous pourrez venir.
A la deuxième séance, à mon grand étonnement
Diane est là avec ses parents. Toutefois son attitude renfermée
et boudeuse ne laisse pas beaucoup d’espoir quant à la qualité de
sa participation. Et effectivement elle reste quasiment mutique.
Christine signale qu’un changement significatif à ses yeux est
survenu. Elle a giflé sa fille, et, pour elle, ce geste avait vraiment
du sens. Elle s’est sentie moins ballotée par les angoisses
de Diane, moins ambivalente.
Le plus étrange a été la réaction de Diane :
elle qui ne sortait plus de la maison est partie dans une ville voisine pour
ramener un chat, et au retour elle est allée dormir dans son studio,
pour la première fois depuis plus de 6 mois. Mais bien sûr dès
le lendemain elle est retournée dans la maison familiale.
Cette deuxième rencontre permet en quelque sorte une confirmation
des premières impressions : la situation est grave, si rien ne change
toute la famille est en danger. Vous savez ce genre de danger qui alimente
les rubriques de faits divers des journaux : un père, une mère
ou un enfant, « pris d’un coup de folie » tue toute sa
famille...ou variantes dramatiques du même genre.
Clairement les parents sont prêts, malgré leur désarroi
et leur épuisement à travailler encore en vue d’un changement.
Par contre, la position de Diane par rapport à cette démarche
thérapeutique - quelle que soit par ailleurs sa souffrance - est de
nature à compromettre toute possibilité de changement.
Je conclus donc cette deuxième rencontre en déclarant à Diane
que je suis bien d’accord avec elle qu’il n’y a aucune
raison qu’elle vienne ici contrainte et forcée. Et à Christine
et Robert, je propose quelques séances pour les aider à mieux
repérer et poser leurs limites à eux face à leur fille,
ce qui répond à un aspect de leur demande.
Ils sont d’accord et semblent plutôt soulagés, alors que
Diane part fâchée et plus tard dans la journée elle me
laissera un message téléphonique disant : «Je n’ai
pas l’intention de revenir, de toute façon que je sois là ou
pas ça ne changera rien.»
Dans l’approche de Palo Alto, il n’est pas nécessaire
de réunir tous les membres d’un système donné.
L’objectif de l’intervention thérapeutique étant
d’aider un système à retrouver un équilibre satisfaisant,
forcément tous les éléments du système doivent
y trouver leur compte.
Par contre, pour le processus thérapeutique, la présence constante
d’une personne non-cliente au sens palo altien du terme, c'est-à-dire
dans la situation de cette famille, la présence de la fille, qui ne
demande rien et n’est pas prête à un changement, risque
de contrarier irrémédiablement une démarche qui s’annonce
déjà difficile.
Aussi, il est non seulement légitime de laisser Diane poursuivre
son chemin avec le psychiatre qu’elle voit trois fois par semaine et
son médecin somaticien qu’elle voit une fois par semaine, mais
il est également tout à fait indispensable, pour pouvoir avancer
avec les parents, que les choses soient posées ainsi :
Ce sont eux qui sont demandeurs d’une aide, c’est avec eux, principalement,
que cela va se passer et Diane garde la possibilité de participer
aux séances les fois où elle aura quelque chose à dire.
Possibilité dont elle ne manquera pas de faire usage à quelques
reprises.
Mais avant de vous raconter la suite de cette aventure, quelques mots encore
sur le processus :
Pour pouvoir intervenir efficacement dan l’extraordinaire complexité des
situations humaines, et celle-ci en est un bon exemple, le modèle
de Palo Alto propose de recourir à ce qu’on a nommé des
réducteurs de complexité. Ce sont les quatre grandes questions
:
- Qui est client de l’intervention ? autrement dit le demandeur ;
- Quel est le problème ?
- Quel est l’objectif ?
- Quelles ont été les tentatives de solution inefficaces ?
Ainsi, après avoir déterminé, comme nous l’avons
vu, que les « clients » étaient les parents, voici en
résumé les réponses aux trois autres questions de cette
grille de décodage :
- Quel est le problème pour les parents : La maladie de Diane qui la
détruit et nous détruit.
- Quel est leur objectif : qu’elle aille mieux et devienne autonome.
- Quel est le thème des tentatives de solution des parents (c’est à dire
le message qui résume l’ensemble de leurs comportements face à cette
situation): Nous devons aider Diane à se soigner et s’autonomiser.
Bien entendu, cette formulation des choses est le résultat d’une
co-construction avec les parents, chaque élément est vérifié avec
eux et validé. Il est essentiel d’avoir bien compris tous les
aspects et de reformuler les choses d’une façon acceptable et
qui sonne juste pour eux parce que c’est ce qui va me servir de guide
pour déterminer la stratégie d’intervention.
Il s’agit donc d’arrêter les tentatives de solution
inopérantes, mais comment ?
L’approche de Palo Alto, très pragmatique, préconise
que le plus sûr moyen de les stopper est de faire en quelque sorte
un virage à 180°, autrement dit, d’aller tout à fait à contresens.
Dans ce cas particulier cela signifie qu’il faut conduire les parents
de Diane à cesser de vouloir aider leur fille.
Imaginez donc ! Voilà une tâche difficile qui exige du thérapeute à la
fois beaucoup de souplesse pour adapter ce message à la vision du
monde des parents et le rendre acceptable pour eux, et beaucoup de rigueur,
parce qu’il s’agira de tenir le fil conducteur de cette stratégie
tout au long de la thérapie.
Et puisqu’il s’agit d’une intervention dans un système
complexe il faut garder à l’esprit qu’il est impossible
de dissocier la progression de la réflexion des parents dans les séances
de l’influence des divers événements survenus parallèlement
dans leur vie.
S’ils sont arrivés, au bout des trois premiers mois de la thérapie, à prendre
la décision d’imposer à Diane de quitter la maison c’est
autant du fait des réflexions sur les conséquences de cette
décision que des péripéties de leurs interactions avec
Diane et avec leur entourage.
Durant les séances suivantes, ils ont envisagé dans le détail
tout ce qui pouvait se passer y compris et même surtout le pire....
et ils ont décidé d’en assumer les conséquences
quelles qu’elles soient : un suicide de Diane, la culpabilisation par
la famille et par les amis, leur réputation dans le village ....
Et ils réussissent, malgré toutes les pressions, à aller
au bout de leur décision.
Diane finit par déménager à l’échéance
prévue.
Une étape essentielle est ainsi franchie pour eux. Pour la première
fois depuis des années ils ont l’impression d’avoir de
nouveau prise sur leur vie.
Mais bien sûr, ils ne réussissent pas pour autant à cesser
totalement leurs tentatives de solution pour aider Diane.
Ils interviennent en écrivant à son médecin traitant
pour l’alerter sur l’état physique toujours très
préoccupant de leur fille, en soulignant sa grande habileté à tromper
les résultats d’analyse. Cette intervention est restée
sans effet. Ils continuent de pousser Diane à se soigner, à se
nourrir.
On voit bien à quel point l’ensemble des interactions et la
vision du monde de chaque protagoniste ne permet pas de raisonner de façon
simpliste et d’imaginer qu’un seul type d’intervention
peut modifier le système.
Même si les parents ont fort bien compris intellectuellement la démarche
paradoxale, au point qu’un jour le père a déclaré: « On
devrait lui dire : ne mange pas », ils ne peuvent pas s’empêcher
de tenter de l’aider.
Le maintien de la ligne stratégique dans la thérapie est
dont passé par des interventions recadrantes du type :
«L’aide que vous continuez à tenter d’apporter à Diane
montre bien à quel point il est difficile et peut-être même
impossible pour des parents de faire ce sacrifice suprême : pour aider
son enfant, cesser de tenter de l’aider.»
Les événements se précipitent environ trois mois après le retour de Diane dans son studio. Elle-même est effrayée par son état physique et décide de se faire hospitaliser : sa vie est en danger, elle a un indice de masse corporelle à 13 et des troubles électrolytiques gravissimes.
Pour les parents il s’agit là d’un tournant
déterminant. Christine va jusqu’à dire : « Diane
a choisi entre la vie et la mort, c’est un sursaut avant la tombe. » A
partir de ce moment les interactions entre eux commencent à changer,
avec des hauts et des bas.
Au bout de quatre mois et demi d’hospitalisation, Le projet de sortie étant
conditionné, entre autres, par la reprise d’une thérapie
familiale, Diane me sollicite à nouveau.
Pour évaluer et préparer cette éventuelle reprise je
la reçois en entretien individuel et je peux alors constater à quel
point elle est spectaculairement transformée, aussi bien physiquement
que psychiquement. Elle m’apparaît plus responsable, elle investit
très bien les projets qu’elle a elle-même choisi comme
la poursuite de son traitement par hypnose et la reprise de ses études.
Cependant il apparait évident que, même si elle semble adhérer
au projet de thérapie familiale sans lequel elle n’obtiendrait
pas facilement sa sortie, elle n’est toujours pas « cliente » pour
cette démarche, ce dont elle convient d’ailleurs volontiers.
Pour leur part, Les parents ont décidé de l’étape
suivante : à partir de son 25ème anniversaire, dans 6 mois,
Diane, qui en a largement les moyens, devra s’assumer financièrement.
L’unique séance familiale qui a lieu alors après la sortie
d’hôpital est l’occasion pour eux d’annoncer cette
décision à leur fille. Diane a écouté sans dire
un mot, l’air émue, triste, et eux ont maintenu et argumenté leur
position.
Aujourd’hui Diane est stable au niveau de son poids. Les TOC ont
considérablement diminué, même si elle continue à stocker
la nourriture. Elle a fait quelques petits boulots, elle a un projet professionnel.
Elle reste encore très harcelante dans ses demandes vis-à-vis
de ses parents.
Christine reconnait les progrès énormes de Diane. Elles passent
parfois ensemble de très bons moments, mais elle se sent encore trop
souvent envahie et agressée par le ressentiment de sa fille. Malgré une
forte culpabilité elle maintient alors des distances en refusant à certains
moments de la voir.
Robert a adopté une position distanciée, il voit presque quotidiennement
sa fille, parle volontiers avec elle de la pluie et du beau temps, mais il
refuse toute entrée en matière quand elle veut parler de ses
problèmes et il la renvoie sur sa thérapeute.
Les séances avec les parents se poursuivent a un rythme plus espacé,
ils ressentent encore le besoin de ce moment privilégié de
réflexion sur leur attitude envers leur fille. On peut s’attendre à de
nouvelles péripéties, l’échéance du 25e
anniversaire de Diane approche et elle vient de me solliciter pour la recevoir
avec sa mère.
Au moment de conclure, j’aimerais vous dire encore mille et une choses
sur la richesse et la complexité des interactions dans et avec cette
famille. Je pourrais vous dire mille et une choses aussi du décodage
systémique de la situation. Mais je vais me limiter à trois
remarques:
Le respect de l’écologie en thérapie implique une grande
attention portée aux interactions et la nécessité d’envisager
chaque perspective de changement dans ses conséquences sur l’ensemble
du système.
La modestie doit imprégner notre pratique. Bateson insistait sur le
fait que penser qu'un élément d'un système peut contrôler
le tout relève d'une erreur épistémologique et d’une
grande arrogance. C'est pourtant le piège dans lequel tombent les
thérapeutes qui croient que ce sont leurs techniques qui provoquent
le changement.
Grâce à mes patients j’ai la chance d’en apprendre
chaque jour un peu plus sur l’extraordinaire complexité des
systèmes humains. Je dois tout particulièrement à Christine,
Robert et Diane de m’avoir éclairée sur cette notion
si chère à Bateson : la coévolution. J’ai pu constater
les incroyables ressources des systèmes quand on ne cherche pas le
changement, quand on renonce aux buts conscients pour laisser faire la coévolution.
Finalement, les compétences, les ressources et la créativité de
cette famille continuent de m’émerveiller et je vais leur laisser
le mot de la fin avec cette sympathique anecdote.
Le petit chat que Diane était allée chercher, vous vous en
souvenez, à la suite de la gifle de sa mère, après notre
première séance familiale, et bien c’était une
chatte qui a eu sa première portée il y a quelques mois. Robert
et Christine avaient alors décidé de garder l’un des
chatons. Lors de notre dernière séance Robert rapporte comment
il a pris Diane à témoin de la scène suivante : le chaton
devenu grand cherchait à téter encore sa mère, la chatte
l’a fermement repoussé d’un feulement et d’un bon
coup de patte. Robert a simplement dit à sa fille : « Tu as
vu ? »
© C. Gaudin/Paradoxes
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