L'hypnothérapeute : un explorateur intergalactique?
Communication au XIe Congrès ericksonien: «2001, l’odyssée
de l’hypnose»,
Paris, octobre 2001
docteur Irène Bouaziz
2001…
Pour moi la nouvelle ère a commencé en 1992, lorsque j’ai été touchée
par la grâce de l’hypnose et de la Thérapie Brève
de Palo Alto réunies.
La psychiatre de Croc Magnon que j’étais alors, occupée à chasser
les démons de la maladie mentale à coups d’internements
et de neuroleptiques, s’est peu à peu transformée en exploratrice
intergalactique.
Vous imaginez que cette révolution corpernicienne ne s’est pas
faite sans douleur: lâcher prise et me retrouver en apesanteur, quitter
le plancher des vaches folles et perdre tous mes repères dans des constellations
de problèmes humains, sans DSM IV pour m’éclairer, mettre
mon imagination à contribution alors qu’elle hibernait, tranquillement
enfouie avec mes livres de science fiction sous les lourds bouquins de médecine...
Mais voilà, c’est fait, l’hypnose ericksonienne a vraiment été pour
moi l’occasion inespérée de réaliser un rêve
d’enfant... embarquer à bord d’un vaisseau spatial pour
faire des voyages extraordinaires.
Cette entrée en matière un peu personnelle pour situer le contexte dans lequel je me propose de vous entraîner à bord du vaisseau «hypnose» revisiter quelques aspects fondamentaux de notre pratique comme autant de passionnantes explorations.
Praticiens de l’hypnose ericksonienne, nous sommes tous admiratifs
de l’efficacité et de la rapidité de cette méthode
qui, avec quelques principes simples: un langage adapté à chaque
patient, des métaphores et le lâcher prise, permet de traiter
bien des souffrances.
Àprès tant d’années d’études de médecine
et de spécialisation, le contraste est saisissant: quelques journées
de formation à l’hypnose et me voilà capable de faire
des miracles en deux ou trois séances...
Mais les miracles ont leurs revers: ils sont aléatoires et ils placent
le praticien dans une position de pouvoir qui réduit l’autonomie
du patient.
En inscrivant ma pratique de l’hypnose dans le cadre conceptuel de la
Thérapie Brève de Palo Alto, c’est à la fois pour
des raisons éthiques et pratiques que je me suis penchée plus
attentivement sur ce qui peut apparaître comme des thèmes éculés
de l’hypnose ericksonienne.
En m’attardant un peu, en mettant le pied, pour rester dans la métaphore
du voyage sidéral, sur ces principes simples: parler le langage du
patient, utiliser des métaphores, faire lâcher prise, j’ai
fait des découvertes qui ont satisfait deux valeurs importantes dans
ma pratique thérapeutique: aider efficacement et m’émerveiller.
Rencontres du III° type
Je vous propose de débuter ce voyage extraordinaire par une rencontre,
plus précisément par une rencontre du troisième type,
celle des extraterrestres que nous sommes tous les uns pour les autres.
La pratique ericksonienne a sorti l’hypnose de la mystification du pouvoir
d’un opérateur tout puissant sur un sujet soumis, pour nous confronter à la
dimension interactionnelle de cette forme particulière de communication.
En insistant sur la nécessité pour le thérapeute de parler
le langage du patient, Erickson a radicalement transformé le discours
hypnotique, remplaçant les textes lus ou récités, par
une composition sur mesure bien plus efficace pour transmettre un message.
Cependant, apprendre à parler le langage du patient n’est pas
si facile, surtout pour des thérapeutes formatés pour être
des experts détenteurs d’un savoir.
Il ne s’agit pas seulement de repérer les canaux sensoriels utilisés
préférentiellement et de collecter quelques souvenirs agréables.
La première étape de cet apprentissage passe, pour le thérapeute,
par ce que l’on pourrait appeler un désapprentissage: se départir
de la position haute, renoncer à l’idée que sa propre
vision du monde, étayée par un savoir scientifique, est le juste
reflet de la réalité, renoncer même à l’idée
que qui que ce soit puisse connaître une réalité objective.
Ce n’est qu’en adoptant le point de vue de la philosophie constructiviste,
remarquablement synthétisé et mis à la portée
de tous par Paul Watzlawick, ce n’est qu’en postulant qu’on
ne peut connaître de réalité indépendante de l’observateur,
que l’on pourra utiliser de façon éthique une technique
d’influence aussi redoutable que l’hypnose.
Ce n’est qu’en étant profondément convaincu que
notre vision du monde de thérapeute n’est ni meilleure ni plus
juste que celle du patient, que l’on pourra exploiter respectueusement
et efficacement toutes les possibilités offertes par l’utilisation
de son langage.
Ainsi, apprendre à parler le langage du patient nous amène à prendre
la position d’un explorateur galactique qui, tel un anthropologue, cherche à décoder
les us et coutumes d’un extraterrestre, en se démarquant autant
que possible de sa propre culture.
Explorer la vision du monde d’un autre, c’est comme explorer un
nouveau monde.
Il faut être vigilant à tout ce que l’on voit et ce qu’on
entend, repérer les particularités du langage verbal et non
verbal.
Il faut savoir questionner sur tout au risque de paraître naïf,
voire légèrement débile, pour être certain de bien
comprendre ce que veut dire l’interlocuteur, pour bien comprendre comment
il vit ses problèmes: «Vous me dites que vous êtes alcoolique?
qu’entendez-vous par alcoolique?, voulez-vous dire que vous ne trouvez
pas normal de boire 6 litres de vin par jour? en quoi cela vous pose-t-il
un problème?».
Il faut se méfier des évidences et éviter de plaquer
notre propre vision du monde, nos croyances, nos valeurs, ce qui est souvent
difficile parce que, de même que nous ne pouvons voir nos propres yeux,
nous ne voyons pas notre propre vision du monde, nous n’en voyons que
le reflet.
Cependant nous pouvons nous représenter quelques éléments
utiles de la vision du monde de notre patient en le questionnant sur certains
points comme par exemple:
— La façon dont il vit son problème: se sent il malade
ou mauvais?, victime ou coupable?
— Comment imagine-t-il que la thérapie va l’aider, par
quel moyen, quel mécanisme?
— Quelles hypothèses formule-t-il sur l’origine de son
problème?
— Ses croyances, ses valeurs, qu’est ce qui est bien et qu’est
ce qui est mal selon lui?
— Comment se voit-il lui-même, quelles qualités, quels
défauts s’attribue-t-il?
— Qu’aime-t-il faire dans la vie? Qu’est ce qu’il
considère comme bon ou mauvais pour lui?
Thérapeute-explorateur, nous devons aussi savoir mettre de côté diagnostics,
typologies et autres étiquettes avec lesquelles nous avons été formés à réduire
les têtes pour les faire entrer dans les cases des solutions toutes
prêtes.
Parce qu’en choisissant d’adopter cette position d’anthropologue
nous renonçons à savoir mieux que le patient quel est son problème,
ce qui serait bon pour lui et quel est le meilleur moyen d’y parvenir.
Enfin, on doit être très attentif à ne pas modifier
intempestivement le monde que l’on est en train de découvrir, à ne
pas heurter la vision du monde de l’autre.
On ne remet donc pas en question ses valeurs ou ses structures cognitives à coups
de bulldozer, on ne plaque pas nos propres constructions mentales en interprétant
ce qu’il dit ou fait en fonction de notre théorie...
Toutes nos interventions vont s’attacher à rester respectueuses
et, pour l’aider à atteindre son objectif, nous ne chercherons à modifier
dans sa vision du monde que ce qui lui permettra de lâcher prise, d’arrêter
ses tentatives de solution inefficaces.
Plus je progresse dans la capacité à décoder la vision
du monde de mes patients et à parler leur langage, plus je me sens à l’aise
pour les aider.
À l’aise dans une relation thérapeutique de qualité, à l’aise
pour jongler avec les idées, faire des recadrages, manier le paradoxe,
me synchroniser avec eux, m’accorder à eux dans le rituel hypnotique.
Plus je progresse dans cette capacité à explorer l’autre, à voyager
en regardant le monde à travers ses yeux et plus je m’émerveille
de découvrir tant de richesse et de variété, tout ce
qui m’était jusqu’alors caché par les savants diagnostics
qu’on m’avait appris à poser.
Je comprends maintenant pourquoi la plupart des élèves d’Erickson
trouvent leurs patients formidables, c’est bien en parlant leur langage,
en communicant avec eux au plus près de ce qu’ils sont vraiment
que l’on peut au mieux leur permettre d’utiliser leurs ressources.
À la découverte des univers parallèles
Sur cette envolée lyrique, nous pouvons poursuivre notre voyage intersidéral à la
découverte des univers parallèles que sont les mondes métaphoriques.
Au cours de ma formation à l’hypnose ericksonienne, il nous
avait été conseillé d’avoir en réserve quelques
métaphores bien senties pour faire bouger les «processus inconscients».
Cette suggestion m’avait laissée un peu perplexe.
J’étais justement venue à l’hypnose par intérêt
pour les métaphores parce que j’avais remarqué, malgré mon écoute
de psychiatre de base, qu’elles parsemaient spontanément le discours
des patients.
Ceux-ci paraissaient soulagés de pouvoir décrire métaphoriquement
leurs souffrances ou les remèdes à y apporter.
Leurs propres métaphores semblaient donc avoir un effet auto-thérapeutique.
En élève disciplinée j’avais cependant fait, comme
il nous était demandé, provision de métaphores dans mon
tiroir de droite.
Oui, celles que vous avez aussi en réserve: les métaphores d’apprentissage
( la marche, la lecture), les métaphores de changement (les saisons,
l’eau sous toutes ses formes), etc.
Et puis, mon scepticisme s’est trouvé décuplé lorsque
j’ai vu, lors des séances de supervision, des collègues
asséner à leurs patients des métaphores de leur invention
qui me hérissaient ou me terrifiaient.
Parce que, contrairement au discours naïf de certains, une métaphore
peut faire mal, très mal même, pensez donc au Vaudou et autres
mauvais sorts...
Le temps de remercier le ciel de ne pas être la patiente en question,
ou le sujet sur lequel le collègue s’entraînait lors des
exercices et j’ai poussé la réflexion plus loin, du coté d’un
précepte qui nous avait pourtant été enseigné,
mais aussitôt démenti par ce conseil de faire provision de métaphores:
la meilleure métaphore est toujours celle du patient.
J’ai donc refermé mon tiroir à métaphores et j’ai
décidé de laisser émerger celles du patient et de m’immerger
dedans.
Mais avant d’entreprendre un voyage aussi exotique, j’ai pris
le temps, cela se comprend, d’étudier de plus près l’univers
de la métaphore.
Nous savons tous qu’une métaphore est une figure de rhétorique
transposant une notion abstraite dans le concret.
Mais nous savons aussi qu’une métaphore est bien plus qu’une
figure de rhétorique.
La suggestion métaphorique a un pouvoir d’évocation qui
fait ressentir les émotions comme si on vivait une expérience,
ce qui en amplifie considérablement l’effet.
La métaphore est à la fois image et émotion.
On peut la considérer comme une traduction du codage analogique de
l’information, elle est le langage de l’hémisphère
cérébral droit.
Lorsqu’une souffrance est exprimée dans le langage digital de
l’hémisphère gauche par un mot, angoisse, par exemple,
elle a à chaque fois une traduction analogique, imagée, dans
le langage de l’hémisphère droit: une boule dans la gorge
ou un poids sur la poitrine etc., traduction qui nous est éminemment
personnelle.
Au point que l’on peut considérer que le langage métaphorique
exprime une autre version de notre construction de la réalité,
une sorte d’univers parallèle dans lequel tout est à la
fois semblable et différent.
Et cet univers parallèle, au-delà de son aspect poétique,
est particulièrement utile dans un travail thérapeutique.
Diverses hypothèses, que l’on peut d’ailleurs, dans une
optique constructiviste, considérer elles-mêmes comme autant
de métaphores, viennent expliquer ce pouvoir guérisseur.
Expression de l’hémisphère droit, l’univers parallèle
de la métaphore n’est pas soumis aux lois, aux règles
logiques de l’hémisphère gauche, celui-là même
qui élabore les tentatives de solution que le patient qui nous consulte
a appliquées en vain à son problème. La créativité,
la marge de manœuvre pour trouver des solutions efficaces s’en
trouve donc considérablement élargie.
De plus, cet univers a dimension figurative, concrète, qui permet que
l’on ait prise dessus: la boule dans la gorge peut être extraite
ou dissoute ou avalée, le poids sur la poitrine peut être enlevé ou
déplacé ou allégé...
Ceci peut sembler magique à première vue, mais, que ce soit
dans la littérature ou dans notre propre pratique, nous avons tous
rencontré les effets étonnants de ces images: l’interrupteur
qui vient éteindre la douleur, le plâtre qui rebouche un ulcère,
la soupape de la cocotte minute qui soulage le stress…
Parce que, par un phénomène de rétroaction bien connu
des familiers de la cybernétique, la métaphore n’est pas
seulement le reflet de notre construction de la réalité, elle
agit aussi sur cette réalité.
La métaphore est un énoncé à la fois descriptif
et performatif.
Voilà donc pourquoi la meilleure métaphore est toujours celle
du patient, ou celle qui nous est suggérée par lui. hautbas
Elle est une autre version du reflet de sa construction de la réalité,
de sa vision du monde.
Et c’est en entrant dans cette autre version de sa réalité,
dans son univers parallèle, que l’on peut l’aider à construire,
selon l’expression de Paul Watzlawick, une pont fictif vers le but à atteindre.
Quand nous nous échinons à construire savamment une métaphore à partir
de notre dictionnaire personnel, c’est dans notre univers parallèle
que nous entraînons notre patient. Nous risquons ainsi de réduire
ses chances de trouver en lui, dans son propre univers, celui dans lequel
est apparu son problème, la solution qui sera pour lui la plus adaptée.
De même, quand nous utilisons des métaphores toutes prêtes,
mais oui, vous savez, les petits barrages sur la rivière pour l’énurésie,
les écluses qui s’ouvrent pour le vaginisme, le printemps qui
arrive pour la dépression... non seulement nous prenons le risque d’entraîner
notre patient dans un univers stéréotypé qui n’a
peut-être aucun rapport avec celui qu’il connaît, mais,
de plus, nous présupposons qu’il y a une façon juste de
régler son problème, exactement comme il y a un bon antibiotique
pour soigner sa bronchite.
Je ne veux pas dire par là que ça ne marche jamais, l’inaltérable succès des contes de fées nous le rappelle. Mais faire le voyage en allant dans l’univers du patient, l’aider à utiliser les ressources de son propre monde est plus respectueux, plus efficace et surtout lui permet de gagner en confiance en lui et en autonomie.
Je disais donc: laisser émerger les métaphores du patient
et s’immerger dedans...
Ce n’est pas toujours facile.
La métaphore de l’autre peut nous être totalement étrangère;
vous le savez.
La peur peut être un raz de marée chez l’un et un désert
de sable chez l’autre; il faut donc être prêt à poser
son vaisseau spatial dans un univers bizarre, parfois même inquiétant
ou extrêmement difficile à se représenter.
C’est là que commence l’exploration, par un questionnement
prudent du patient sur ce monde mystérieux, en prenant bien garde de
ne pas introduire, par des remarques ou des questions maladroites, des éléments
issus de notre monde à nous.
Au fur et à mesure de notre questionnement, le patient découvre,
souvent en même temps que nous, cet univers parallèle intérieur.
Son problème y est représenté sous une forme étrange,
parfois fantastique, pas toujours décodable, mais cette forme a l’avantage
de rendre son problème accessible à une solution.
Cependant, cet univers parallèle est fragile comme une bulle de savon,
comme un rêve. Toute introduction étrangère vient le modifier
et peut même le faire voler en éclat. Gardons nous donc de le
détruire par nos interprétations, gardons nous donc de le conformer à notre
propre univers en y plaçant nos solutions.
Ainsi, alors que personnellement je me représente mes changements
d’humeur comme des variations de luminosité et que j’ai
imaginé, comme solution à mes hauts et mes bas de moral, un
variateur de lumière que je peux manipuler selon mes besoins, Michèle,
qui me consulte pour essayer de se passer du Lithium qu’elle prend depuis
des années pour des troubles qualifiés de dysthymiques, a une
représentation très différente de son problème
dans son univers parallèle.
Elle a la sensation de dépenser toute son énergie à certaines
périodes et voudrait pouvoir s’arrêter à temps.
Au cours d’une séance d’hypnose, elle se représente
son énergie comme du lait en train de déborder et découvre
comme solution un anti-monte lait, objet dont je n’avais jamais entendu
parler. Cet anti-monte lait, placé dans une casserole, aux temps préhistoriques
d’avant le four à micro ondes, alertait par le bruit qu’il
faisait lorsque le lait commençait à bouillir.
Quelle richesse, cette métaphore à la fois visuelle, kinesthésique
et auditive et surtout, profondément ancrée dans l’histoire
de Michèle.
Je n’aurais jamais su trouver aussi bien, et Michèle a eu la
gentillesse de m’offrir un anti-monte lait qui trône désormais
sur mon bureau pour me rappeler, si besoin en était, que la meilleure
métaphore est toujours celle du patient.
De la même façon, lorsque j’utilise échelles pour
faire évaluer l’intensité des problèmes, je dois à chaque
fois prendre garde à ne pas tomber dans la facilité de proposer
une banale échelle de zéro à dix ou de sortir de ma propre
tête un de ces appareils de mesure si utiles.
Il est vrai que de proposer au patient de construire son propre appareil de
mesure demande plus de temps, et mon bureau est plein de ces machines virtuelles
issues des univers parallèles de mes patients: malaisomètres,
angoissomètres, douleuromètres, tristessomètres...
Mais l’étonnant peuromètre de Magalie est toujours devant
mes yeux pour me rappeler qu’aucun appareil de mon invention ne sera
jamais aussi efficace que celui de l’extraterrestre qui se trouve en
face de moi: auriez-vous imaginé, comme elle, pour représenter
les variation d’intensité de la peur, une rose? En bouton, elle
représente la sérénité, plus la peur grandit,
plus la rose s’ouvre et à au maximum de la peur, les pétales
tombent.
Je ne sais pas si je me lasserai un jour de ces voyages fantastiques dans les univers parallèles de mes patients, mais actuellement, l’émerveillement est pour moi chaque jour renouvelé.
Un saut dans l’anti-monde
Mais je dois encore vous parler d’un troisième type d’exploration.
Après avoir rencontré les extraterrestres, visité des
univers parallèles, j’ai découvert plus récemment
l’anti-monde, un monde à l’envers en quelque sorte.
J’ai conscience de n’être qu’au début d’une étrange
odyssée qui me fait passer derrière le miroir du paradoxe, et,
curieusement, c’est en remarquant que trois chemins différents
conduisaient dans ce même anti-monde que j’ai eu envie d’en
savoir un peu plus.
En fait, hypnothérapeutes, vous avez tous déjà rencontré,
ou au moins fait connaître à vos patients cet anti-monde par
la voie du lâcher-prise.
Contrairement à ce que je pensais avant de commencer à étudier
la question, si le lâcher-prise est une notion fréquemment évoquée
lors de l’enseignement de l’hypnose, elle n’est presque
jamais mentionnée dans la littérature, peut-être à cause
du flou artistique qui l’entoure.
Dès le début de la formation, on nous apprend à induire
un état de détente dans lequel le patient n’a rien d’autre à faire
que de laisser les choses se faire, de permettre à son esprit inconscient,
selon l’expression chère à Erickson, de résoudre
les problèmes pour lui.
Mais, au delà du postulat Ericksonien d’un inconscient bienveillant
et plein de ressources, peu d’auteurs ont exploré ce qui se passait à l’intérieur
de ce lâcher-prise dans lequel on met la volonté consciente entre
parenthèses.
Le paradoxe est pourtant saisissant: c’est en cessant de faire quelque
chose pour changer, que l’on change, en cessant de lutter contre son
problème, qu’il se résout.
Comme si, dans ce monde là, dans cet anti-monde, les choses fonctionnaient à l’envers,
la logique était inversée.
Les histoires sont pourtant nombreuses qui, sans même faire obligatoirement
référence au «bon esprit inconscient, évoquent
des guérisons miraculeuses après une séance d’hypnose
sèche, ou des symptômes disparus alors que le traitement portait
sur d’autres.
Et, en poussant plus loin la logique qui règne dans cet anti-monde,
il est tout à fait possible, et même particulièrement
efficace, de traiter dans la transe le mal par le mal, l’angoisse en
suggérant l’angoisse, la dépression en faisant plonger
le patient au plus profond de sa tristesse, la douleur en apprenant à l’amplifier.
Ainsi, et c’est dans ce sens là que s’oriente de plus en
plus ma pratique de l’hypnose, l’effet bénéfique
du lâcher-prise peut être encore renforcé par l’utilisation
de suggestions paradoxales.
À côté de l’hypnose, un second chemin conduit à ce
même anti-monde.
Un chemin tracé par les praticiens de l’école de Palo
Alto qui avaient eux-mêmes été à l’école
d’Erickson: le chemin d’une stratégie de changement qui
passe par l’arrêt des tentatives de solution.
Amener le patient, par une prescription de tâche ou par des recadrages,
et le plus souvent par les deux ensemble, à cesser de faire ce qu’il
faisait auparavant pour tenter en vain de résoudre son problème,
revient aussi à le faire lâcher-prise et à lui permettre
d’accéder à une solution.
Qu’il s’agisse de proposer une tâche qui empêchera
de recourir aux tentatives de solution habituelles, comme, par exemple, demander à un
agoraphobe de noter tous les trois pas avec une grande précision sur
un carnet tous les symptômes de son angoisse, en évitant surtout
de chercher à se rassurer, ou qu’il s’agisse, plus directement
encore, de prescrire le symptôme, comme lorsqu’on demande à un
dépressif de consacrer chaque jour une heure à pleurer au fond
de son lit, l’objectif est toujours le même: un saut dans l’anti-monde,
ce monde où les problèmes se résolvent lorsqu’on
cesse de chercher à les résoudre.
Là encore, le principe opérant relève d’un postulat,
clairement affirmé par ses inventeurs: ce sont les solutions tentées
pour résoudre un problème qui, lorsqu’elles sont sans
cesse répétées alors qu’elles se révèlent
inefficaces, maintiennent le problème ; c’est en empêchant
le patient d’y recourir qu’on lui permet de sortir du cercle vicieux
et qu’on lui redonne la liberté de trouver des solutions originales
et efficaces.
L’intervention minimaliste du thérapeute se résume à une
pichenette qui permet au patient d’accéder à l’anti-monde.
La troisième voie qui conduit à l’anti-monde n’est
plus thérapeutique mais philosophique.
Il s’agit du principe de non-agir issu du taoïsme et repris dans
le bouddhisme zen.
Et, comme le monde est vraiment très petit, vous ne vous étonnerez
pas que je l’ai d’abord rencontré à la fois dans
les écrits de l’école de Palo Alto et dans ceux de François
Roustang.
Après un premier mouvement de recul dû à la crainte de
glisser dans un délire mystique, à une époque où je
n’avais pas encore assez lâché prise, je m’y suis
intéressée de plus près.
Le non-agir est un principe bien difficile à comprendre pour un esprit
occidental, mais il s’éclaire lorsqu’on est familiarisé avec
les notions de lâcher-prise ou d’arrêt des tentatives de
solution qui s’en rapprochent étonnement.
Loin d’être un appel à la passivité, au renoncement,
on peut comprendre le non-agir comme une façon d’accéder à une
autre dimension de l’action, une sorte de passage à un autre
niveau logique.
«Ne rien faire et que rien ne soit pas fait» dit Lao Tseu.
C’est en sachant ne pas agir que l’on peut le mieux aboutir à ce
que l’on souhaite.
Paradoxe familier de la pensée taoïste pour qui c’est le
vide qui est utile, comme dans le bol ou l’essieu de la roue.
Dans la pensée de Gregory Bateson, grand inspirateur, à côté d’Erickson,
de l’approche de Palo Alto, on retrouve un équivalent au précepte
de Lao Tseu dans lequel le changement a lieu lorsqu’on ne fait rien.
C’est la notion de changement coévolutif, un changement résultant
des interactions naturelles à l’intérieur d’un système,
sans intention particulière. Bateson oppose ce type de changement au
changement intentionnel, celui qui est dicté par nos «buts conscients» et
qui, selon lui, est responsable de bien des maux de notre civilisation.
François Roustang, qui explore depuis longtemps déjà l’anti-monde, écrit: «Ce
que la volonté ne peut obtenir, ce que la conscience ne peut saisir,
semble octroyé à la non-volonté et à la non-conscience,
au vide et au non-agir».
Il définit le non-agir comme: «une attente générale,
une réceptivité multi-directionnelle, un point d’interrogation
qui recouvre les différents aspects de notre rapport au monde, un suspens
universel» et il engage à une pratique de l’hypnose en
accord avec ce principe, qui, pour lui, va au delà de cette «broutille
de commencement» qu’est le lâcher-prise.
À quelques nuances près, on voit que différents courants
de pensée, à travers le temps et les cultures, convergent vers
ce paradoxe: atteindre un but en cessant de tendre consciemment vers lui.
Cette expérience, ce voyage dans l’anti-monde, semble, comme
les autres explorations extraordinaires que j’ai évoquées
aujourd’hui, élargir de façon spectaculaire le champ des
possibles.
Conclusion
Qu’il s’agisse de rencontrer, avec une ouverture d’esprit
totale, l’extraterrestre qu’est l’autre, qu’il s’agisse
d’aller le rejoindre dans son univers, et mieux encore, dans son univers
parallèle métaphorique, ou qu’il s’agisse de l’aider à atteindre
l’anti-monde où le changement auquel il aspire peut survenir
alors que justement il cesse tout effort pour l’atteindre, je suis,
comme avec la littérature de science fiction qui a bercé mon
enfance, saisie d’émerveillement devant tant de variété,
de richesse et de possibilités.
Et plus encore, je suis émerveillée, après tant d’années
de pratique d’une sordide psychiatrie orthodoxe, d’avoir pu quitter
cette époque obscure pour entrer dans cette nouvelle ère. Une ère
dans laquelle, la Thérapie Brève de Palo Alto et l’hypnose
me permettent d’aider les patients avec efficacité, dans le respect
de ce qu’ils sont mais aussi de ce que je suis.
© I. Bouaziz/Paradoxes