Le droit à la dépression : pour une approche paradoxale des états dépressifs
Communication au Congrès ericksonien de juin 1999
Docteur Irène Bouaziz
Introduction hésitante
Je dois tout d'abord vous dire que j'ai beaucoup hésité à présenter
une communication sur ce sujet: les techniques paradoxales sont particulièrement
délicates à manier, et, mal utilisées, elles peuvent
se révéler dangereuses; certains praticiens considèrent
même qu'elles sont contre-indiquées dans les dépressions.
À l'époque où j'ai commencé à travailler
sur le sujet, une situation embarrassante est venue accentuer mes réticences:
un confrère a été traduit devant le Conseil de l'ordre
des médecins pour des prescriptions de tâches farfelues.
Mais les résultats que j'obtiens depuis que je pratique la Thérapie
Brève de Palo Alto sont spectaculaires et rapides. La méthode,
lorsqu'elle est bien employée, est élégante et respectueuse.
C’est pourquoi je me suis décidée à présenter
cette communication.
Tristesse interdite
La dépression est le mal du siècle ou, plutôt, l'obligation
au bonheur et, surtout, à la productivité, à la performance
sont les valeurs maîtresses de la culture de notre époque.
Nous vivons dans un monde de battants où le maximum de tristesse autorisé est
de s'absenter une demi-journée pour aller enterrer un parent, et,
encore, en gardant le sourire.
Jadis, et certains se souviennent peut-être encore de ces temps préhistoriques,
on portait le deuil un an, il fallait s'habiller en noir, musique, radio,
télé, sorties, étaient interdites...
Maintenant, la souffrance, la tristesse, sont devenues illégitimes
et cela a parfois pour résultat que les gens sont doublement malheureux: à la
peine qui les frappe s'ajoute le malheur d’être malheureux.
Alors ils se reprochent d'être tristes et les tentatives de réconfort
de l'entourage: «Allons, ce n'est pas si grave, c'est la vie, ça
va passer, il y a quand même plus malheureux que toi, regarde, il fait
beau, et puis il y a tes enfants...», vont bien dans le même
sens.
En fait, la pensée, les actions du déprimé et de son
entourage peuvent se résumer dans le message: «Tu ne dois pas être
déprimé».
Le problème n'est pas que ce message soit mauvais en soi, dans bien
des cas il marche, mais quand il marche,il marche tout de suite, les gens
se «secouent», pensent que d'autres sont plus malheureux qu'eux,
sortent se changer les idées et cela va mieux, ils n'ont pas le temps
de s'installer dans la dépression; il est même certain que ce
type de solution est mis en place efficacement des milliers de fois dans
la vie de chacun de nous.
Mais parfois, cela ne marche pas et l'on entre dans ce cercle vicieux où,
plus on cherche à «remonter le moral», plus on se dit,
plus on entend le message: «Tu ne dois pas être déprimé»,
et plus cela déprime.
On se sent à la fois de plus en plus nul et dans le même temps
incompris, nié dans sa souffrance par les autres.
Enfin, tout ceci se double d'une culpabilité qui va croissant: dès
le départ on s'est dit qu'on ne devrait pas être mal à ce
point, l'entourage, dont on pense qu'il a une vision plus objective de la
situation, nous l'a aussi dit et répété avec bienveillance,
pour nous aider, et, malgré tout, cela va de plus en plus mal; c'est
qu'on ne vaut vraiment pas grand chose, incapable de réagir de façon
adaptée...
Le cercle vicieux est installé, toujours plus de la même chose
dans les tentatives de solution inefficaces, comme on dit à Palo Alto,
le système se verrouille, se rigidifie.
Et une fois la «maladie» reconnue, diagnostiquée, la plupart
des traitements continuent d'aller dans le même sens, d'alimenter le
cercle vicieux, sous couvert d'un autre discours.
Qu'il s'agisse de prescrire des médicaments, d'aller chercher dans
le passé la cause du problème, de corriger des schémas
cognitifs erronés, de se remettre en contact avec ses ressources intérieures,
le message reste le même: «tu ne dois pas être déprimé».
À cette étape là, cela marche quand même parfois,
non que le message soit subitement devenu efficace, mais parce que d'autres éléments
de l'intervention peuvent modifier la situation.
La chimie, la relation avec le thérapeute, le nouveau statut de malade
qui se substitue à celui de faible, fainéant, emmerdeur...
peuvent modifier les interactions du patient avec lui-même et avec
son entourage.
Je ne m'étendrai pas sur les inconvénients qu'il peut y avoir à s'en
sortir de cette façon, les laboratoires pharmaceutiques font leurs
choux gras des perspectives de récidive et de rechute, des thérapies
interminables s'installent dans une re-visitation du passé ou dans
le colmatage des failles intérieures, et, d'une façon générale,
le «malade» s'en tire avec la conviction qu'il pensait de travers,
qu'il avait tort d'être mal, et que, grâce à des thérapeutes
objectifs et compétents, il est de nouveau sur la voie juste...
Jusqu'au prochain dérapage...
Pour ne pas vous submerger d'emblée avec des notions théoriques
je vous propose de vous parler de la première patiente qui m'a révélé l'efficacité de
l'approche paradoxale.
bashaut
Premier cas clinique: Françoise
Françoise m'est adressée par son médecin généraliste
qui la traite sans succès depuis deux mois par des antidépresseurs.
Elle est profondément découragée et angoissée;
en arrêt de travail depuis un mois, et elle a pris 8 kg. Elle pleure
sans cesse, n'a le goût à rien et se sent totalement incapable
de reprendre son travail.
Françoise est une des nombreuses victimes des plans sociaux: l’entreprise
dans laquelle elle travaille depuis 20 ans a été rachetée
et elle explique que depuis 9 mois elle a subi une série d'injustices.
Elle a tout d'abord été rétrogradée de son poste
de cadre et elle a perdu 25% de son salaire.
Elle n'a pas réussi, comme d'autres collègues de son âge, à négocier
son licenciement, et, enfin, le mois dernier, la goutte d'eau qui a fait
déborder le vase: on lui a supprimé des congés qui lui étaient
dus.
Françoise pose son problème ainsi: «Comment se fait-il
je n'arrive pas à accepter cette injustice? N'y a-t-il pas quelque
chose en moi qui bloque?»
Ma première intervention dans cet entretien est une tentative de
recadrage ratée qui témoigne de ma mauvaise compréhension
de sa façon de voir les choses: je lui demande pourquoi elle devrait
accepter une telle injustice, ce qui n'est pas loin de l'offusquer.
Elle me précise alors qu'elle s'attendait à toutes ces conséquences
du plan social, qu'elle n'a aucun problème d'argent et surtout qu'elle
est en bonne santé alors que sa meilleure amie est atteinte d'un cancer
du sein.
Elle se répète sans cesse: «Je ne devrais pas être
comme ça, je devrais réagir, j'ai déjà surmonté des
coups durs dans la vie».
Son mari ne comprend pas, lui non plus, son état; il lui reproche
de se laisser aller, l'incite à reprendre son travail dans lequel
elle s'est toujours beaucoup investie et qui l'a toujours aidée à surmonter
les périodes difficiles.
Françoise explique qu’en 20 ans de carrière, elle n’avait
jamais été en arrêt de travail avant ces derniers mois,
même lorsqu’elle avait dû subir une intervention chirurgicale,
elle s’était arrangée pour le faire pendant ses vacances.
Malgré tout ce qu'elle a fait pour son entreprise personne ne l'a
soutenue lors des négociations.
Ces nouvelles informations me donnent l'occasion de lui proposer un recadrage
plus satisfaisant: si elle souffre à ce point de la situation, c'est
justement parce qu'elle s'est beaucoup investie dans son travail, si elle
avait accepté facilement l'injustice dont elle est victime, on aurait
pu douter de la qualité de son investissement.
Cette nouvelle signification donnée à son état est une
première intervention paradoxale. Sa dépression, jusque là témoin
pour elle d'un dysfonctionnement la rendant incapable d'accepter une injustice,
devient la preuve de l'investissement de toute sa vie dans son travail.
Ce recadrage permet de la soulager un peu de la pression qu'elle s'impose
pour s'en sortir et prépare le terrain pour une prescription de symptôme.
Celle-ci est alors introduite par une métaphore assez classique, mais
qui dans le cas de Françoise s’avérera particulièrement
efficace, comme elle me le précisera plus tard. J'évoque une
plaie profonde et infectée dont il est nécessaire d'évacuer
régulièrement le pus pour lui permettre de cicatriser et je
propose à Françoise de laisser de la même façon
s'évacuer son chagrin en s'accordant au moins une heure par jour pour
pleurer.
La semaine suivante, Françoise revient spectaculairement transformée:
elle se trouve beaucoup mieux depuis qu'elle a fait la tâche prescrite
et elle pense que c'est ce qui l'a déculpabilisée.
Elle a eu l'impression d'être autorisée à ce laisser-aller.
Son mari s'est tout d'abord montré furieux qu'elle ne reprenne pas
le travail et elle lui a expliqué la métaphore du pus qui devait
sortir de la plaie.
Elle a repensé à son travail, s'est dit qu'elle avait été naïve,
a décidé de couper les liens affectifs et de ne plus le considérer
que comme un gagne-pain pendant les deux années qu'il lui reste à faire
avant sa retraite.
Elle a arrêté le traitement antidépresseur qui s’est
révélé inefficace et qu’elle rend responsable
de sa prise de poids, et elle espère maintenant reprendre rapidement
son travail.
Revue trois semaines après, Françoise va toujours bien, mais
elle est un peu déçue; elle explique qu'elle a vu le médecin
du travail mais, en lui parlant, elle a pleuré comme elle a pris l'habitude
de le faire dès qu'elle en ressentait le besoin; elle a été déclarée
inapte à reprendre son poste pour l’instant et doit être
revue dans 15 jours.
Elle remarque qu'elle a encore ce qu'elle appelle des bouffées de
malheur et, en même temps qu'une prolongation de son arrêt de
travail, je lui propose une nouvelle tâche paradoxale: provoquer ces «bouffées
de malheur» une fois par jour.
Au quatrième et dernier entretien, la semaine suivante, Françoise
reconnaît qu'elle ne se sentait pas vraiment prête à retravailler
lors de la précédente visite à la médecine du
travail, la douleur était encore trop forte.
Elle s'était obligée à le faire par culpabilité et
parce que son mari lui reprochait de se laisser aller.
Maintenant elle se sent vraiment prête, elle n'a plus envie de pleurer,
elle a même pu parler sereinement avec une ancienne collègue
de tout ce qui lui est arrivé; elle s'intéresse de nouveau à ce
qui se passe dans son entreprise.
Nous préparons l'entretien qu'elle va avoir avec le médecin
du travail pour le convaincre qu'elle est apte à reprendre et terminons
la séance sur ses projets d'avenir.
L'année suivante, Françoise m'a envoyé ses vœux
en me précisant que tout allait bien et j'ai su par la suite, par
les collègues qu'elle m'a adressées, qu'elle a tranquillement
terminé sa carrière et profite maintenant d'une retraite active.bashaut
Et maintenant, un peu de théorie
Palo Alto et les déprimés
La Thérapie Brève Systémique s'est développée à Palo
Alto dans le prolongement des travaux de Gregory Bateson sur la communication
et a été largement inspirée par la pratique clinique
de Milton Erickson.
Cette vision interactionnelle, non pathologisante, non normative des problèmes
humains, comprend le symptôme comme un trouble de la communication.
Le modèle de résolution de problèmes élaboré par
l’école de Palo Alto propose une approche pragmatique et stratégique.
Elle repose, d'une part, sur un questionnement rigoureux visant à réduire
la complexité d'un problème et qui aboutit à le poser
de façon à ce qu'il devienne accessible à une solution
et, d'autre part, sur des interventions thérapeutiques comme les recadrages
et les prescriptions de tâches pour introduire un changement dans le
système.
Je ne développerai pas plus avant les principes généraux de ce modèle que beaucoup d'entre vous connaissent déjà, et j'aborderai d'emblée son application dans la dépression.
Il peut paraître paradoxal, lorsque l'on se réclame d'une
théorie non pathologisante, de faire référence à un
diagnostic psychiatrique tel que l'état dépressif.
Aujourd'hui, la notion de dépression est devenue un phénomène
de société qui dépasse très largement le cadre
de la nosographie et une multitude de difficultés humaines sont regroupées
sous cette rubrique.
Souvent les patients ou leur famille arrivent chez le médecin en annonçant
d'emblée le diagnostic et une des particularités de l'approche
de Palo Alto consiste justement à dépathologiser la situation
en traduisant cette étiquette en description de comportements observables
concrets et actuels.
Dans un premier temps le thérapeute identifie le membre du système,
en général un système familial, prêt à agir
pour aider à résoudre le problème, et qui n'est pas
toujours le porteur du symptôme.
Cependant dans les situations que je vous présente, le "client",
pour reprendre le jargon de Palo Alto, se trouve être toujours le patient
déprimé.
Ayant bénéficié d'une formation de psychiatre classique, je reste capable de décoder les symptômes avec la grille de lecture du DSM IV et je tiens à préciser que les cas en question correspondent au diagnostic d'épisode dépressif majeur sévère sans caractéristiques psychotiques.
Cette précision a son importance parce que cette approche n'a aucune pertinence si elle est appliquée dans un contexte où le patient ne vous demande pas une aide de façon explicite ce qui est fréquemment le cas dans les états mélancoliques.
Ainsi, une fois établi que le patient est bien demandeur d'une aide
et, autre élément indispensable, prêt à collaborer
avec le thérapeute en vue du changement, il s'agit d'élaborer
avec lui une définition concrète de ce qui lui pose problème à lui
particulièrement, en le différenciant bien de ce qui peut poser
problème à son entourage ou de ce qui relève d'une référence
nosographique.
Cette description du problème conduit à faire traduire les émotions
en faits observables, en séquences interactionnelles, et permet d'obtenir
des éléments pour définir, selon le même principe,
l'objectif à atteindre.
Cet objectif est, lui aussi, déterminé par le patient en fonction
de ce qu'il considère comme un état satisfaisant, et non au
nom d'une définition médicale de la bonne santé mentale,
ni d'une quelconque norme sociale.
Un objectif minimum est négocié afin de rendre le changement
plus accessible.
L'idée de l'effet boule de neige du changement, chère à Erickson,
a conduit l'équipe de Palo Alto à rechercher quel type d'intervention
minimale sur le système pouvait produire le changement souhaité.
Ils ont observé que les solutions tentées par le patient comme
par son entourage pour résoudre le problème, toujours répétées
sous différentes formes malgré leur inefficacité, contribuaient à maintenir
le problème.
Les interventions du thérapeute vont donc viser à empêcher
le recours aux tentatives de solutions habituelles au moyen de recadrages
et de prescriptions de tâches thérapeutiques de façon à permettre
au système de retrouver suffisamment de souplesse pour que le patient
accède enfin à une solution efficace.
Ce modèle thérapeutique, simple dans son principe et difficile
dans sa mise en pratique, est en soi un cadre de référence,
une façon de penser les problèmes humains et d'aider à les
résoudre.
La notion d'arrêt des tentatives de solution, marque de fabrique de
Palo Alto, est difficile à intégrer et à faire passer
parce qu'elle va à contre-courant du mouvement général,
celui du bon sens commun, celui de notre logique cartésienne.
Elle peut être rapprochée du lâcher prise bien connu des
hypnothérapeutes.
Comprendre un tel modèle comme une série d'outils, de trucs
qui viendraient agrémenter d'autres approches, fait courir le risque
d'une pratique thérapeutique incohérente et même nuisible
pour ce qui est de la prescription de tâches.
Certaines tâches, hors contexte, hors relation thérapeutique,
peuvent effectivement apparaître totalement farfelues, et particulièrement
les interventions paradoxales dont il faut bien comprendre qu'elles ne sont
pas paradoxales en elles-mêmes, mais seulement dans un contexte particulier.
Du bon usage du paradoxe : n'est pas paradoxal
qui veut
En effet, ce qui est paradoxal, dans une prescription de symptôme par
exemple, est précisément le fait qu'un thérapeute, dont
l'objectif, clairement explicité, est d'aider son patient à aller
mieux, lui suggère d'aller mal.
Dans un autre contexte, cette prescription serait purement et simplement sadique, qu'elle soit le fait d'un quelconque péquin ou d'un thérapeute n'ayant pas encore établi une bonne qualité de relation, n'ayant pas très clairement fait passer au patient qui vient lui confier son problème le message qu'il comprend sa souffrance et va tout faire pour l'aider à en sortir.
J'ai le pénible souvenir d'un jeune interne s'essayant aux techniques paradoxales; en recevant dans le service un patient dont l'habitude était de se taillader les avant-bras pendant ses séjours à l’hôpital ; il lui a prescrit, de but en blanc et dans le contexte tout à fait rejetant d'un service de psychiatrie accueillant un psychopathe, de s'auto-mutiler tous les jours à 16h. Les infirmiers étaient paniqués et le patient a eu la bonne idée de quitter l’hôpital contre avis médical pour échapper à ce médecin fou.bas haut
La qualité de la relation thérapeutique
La mise en pratique d'une stratégie paradoxale impose donc, plus encore
que dans n'importe quelle démarche thérapeutique, d'établir
avec le patient une excellente qualité de relation.
Celle-ci peut être schématisée en différents
points:
• le thérapeute adopte une attitude alliant reconnaissance de
la souffrance et reconnaissance de son bien fondé.
C'est justement parce qu'une telle attitude rejoint le patient sur le terrain
de sa douleur, par exemple en disant: «Oui, c'est terrible d'être
quitté, il y a même des chagrins d'amour dont on ne se remet
jamais», qu'elle est bien plus compatissante, compréhensive
et respectueuse que n'importe quelle tentative de consolation du genre «une
de perdue, dix de retrouvées».
• Un autre élément fondamental d'une bonne qualité relationnelle,
est, comme l'a largement souligné Milton Erickson, la capacité à comprendre
la vision du monde du patient et à parler son langage.
Il faut donc le questionner sur ce qui le gêne le plus dans son état,
quelle signification il donne à ce qui lui arrive, comment il explique
le fait qu'il ne parvient pas à s'en sortir malgré tous ses
efforts et, éventuellement ceux de son entourage, comment pense-t-il
que la thérapie va l'aider.
Toutes ces informations sont ensuite utilisées dans le cours de l'entretien
pour rendre acceptables pour lui les recadrages et les prescriptions de tâches
qui vont pourtant aller à contre courant de tout ce qui avait été fait
jusqu'alors pour l'aider à retrouver la joie vivre.
• Et enfin, la qualité de l'interaction demande que le thérapeute
adopte une position basse dans la relation, c'est-à-dire qu'il ne
se pose pas en spécialiste ayant la solution au problème, mais
en praticien qui a absolument besoin de l'expert en dépression qu'est
le patient déprimé pour l'aider à aller mieux.
Pour parvenir à cette qualité de relation, l'extrême
attention que l'on apprend à porter à l'autre dans l'hypnose
est particulièrement utile.
Une approche paradoxale des problèmes demande que le thérapeute
soit au plus près de ce que le patient voit, sent, reçoit,
de façon à ajuster ses interventions au fur et à mesure.
Le prêt-à-porter thérapeutique peut s'avérer inefficace,
voire nocif.
Un bon paradoxe impose du sur mesure.
C'est bien pour cela qu'il ne peut y avoir de recette, de catalogue de recadrages
ou de tâches.
Autres cas cliniques
J'aimerais pouvoir illustrer cet exposé d'un grand nombre de cas cliniques:
ils sont à la fois remarquablement démonstratifs des techniques
paradoxales et dangereux parce que le résumé d'une situation
ne peut être que terriblement réducteur par rapport à la
complexité et à la subtilité des interactions en œuvre
dans une relation thérapeutique.
Les limites de temps ne me permettent d’évoquer qu’une
autre situation.
Celle de Julie, 35 ans, qui présentait un accès dépressif
aigu réactionnel à une situation de stress professionnel sur
un terrain de dépression évoluant de façon chronique
depuis 15 ans. Elle avait vécu, en l’espace de quelques années,
une succession de deuils particulièrement pénibles : son père,
sa mère, puis sa sœur étaient morts de cancers.
Julie, qui avait passé 4 ans à soigner sa mère jusqu’à sa
mort, menait depuis une existence solitaire, ne voyant que quelques membres
de sa famille, très peu d'amis, sans aucune relation amoureuse, et
régulièrement assaillie de terribles angoisses.
Lors de la première séance, elle était en arrêt
de travail depuis une semaine du fait d'un grand état d'épuisement
avec crises de larmes et insomnie; elle a rapidement évoqué ses
problèmes professionnels et plus longuement ses différents
deuils, ce qui a donné l'occasion de faire quelques petits recadrages
visant à dépathologiser ses réactions.
Comme pour la plupart des gens, ses tentatives de solution habituelles pour échapper
aux angoisses et à la tristesse étaient d'essayer d'éviter
d'y penser. Dans le but de les freiner et en même temps d'obtenir des
informations supplémentaires sur la façon dont elle se représentait
une éventuelle relation entre l'accès dépressif aigu
et cette longue histoire de deuils, il lui est prescrit une tâche d'observation
simple: observer au jour le jour ce qui, dans ses difficultés actuelles,
lui parait lié aux deuils.
À la seconde séance, quatre jours plus tard, Julie se trouve
un peu mieux: elle dit avoir été soulagée par la discussion
sur les deuils et a noté sur un petit carnet ses observations sur
les moments difficiles de ses journées; elle a remarqué que
chaque fois qu'elle se sentait épuisée, angoissée, tout
devenait confus dans sa tête et elle repensait aux deuils. Les insomnies
pénibles persistent et la question du deuil lui apparaît prioritaire à traiter.
Quelques interventions paradoxales viennent alors freiner son élan:
puisqu'elle pense pouvoir tenir encore quelques mois à son travail
malgré les conditions pénibles, veut-elle traiter la question
des deuils rapidement ou lentement ? Cette question étrange la laissant
un peu perplexe et sans réponse, je poursuis en lui rappelant qu'elle
vit depuis 15 ans avec ces deuils et qu'il est nécessaire d'être
prudent dans une intervention visant à changer cet état; je
lui demande donc de profiter de ses insomnies pour réfléchir
aux inconvénients qu'il pourrait y avoir à ne plus être
en deuil.
La troisième séance a lieu un mois plus tard et cette fois
Julie est bien mieux: elle dit qu'un déclic s'est produit, elle ne
pense plus aux deuils de la même façon et sur un plan général
se sent plus en harmonie avec les petits événements de la vie;
elle supporte mieux la situation à son travail et ses collègues
ont remarqué l'amélioration; elle a effectué la tâche
demandée et a réfléchi en prenant des notes pendant
ses insomnies.
Elle donne maintenant une nouvelle signification à son deuil: intense
et absolu, il lui permet d'échapper à la réalité banale,
ennuyeuse; elle a pense que pour elle le dialogue obsédant avec les
morts ne comporte pas le risque de désaccord comme les échanges
avec les vivants, il est plus confortable.
Cette réponse à la question des inconvénients au changement
appelle une nouvelle intervention paradoxale: compte tenu de tout ce qu'elle
vient d'exposer, cela vaut-il la peine de changer?
Julie est vraiment déterminée, pour elle, il est indispensable
de sortir du deuil et de rejoindre la vie, même si elle doit affronter
des relations conflictuelles avec les vivants; ses angoisses ont déjà beaucoup
diminué, mais elle voudrait arriver à faire face à des
flashes persistants d'images très douloureuses.
Une nouvelle prescription de symptôme est justifié par l'argument
suivant: il est nécessaire de déclencher volontairement un
phénomène spontané pour arriver à en comprendre
le mécanisme: il lui est donc demandé, dans le cadre d'un rituel à mette
en place quotidiennement à une heure déterminée à l'avance,
de se concentrer intensément sur les images douloureuses pendant 15
minutes précisément comptabilisées par un réveil
dont la sonnerie marquera l'arrêt de l'exercice. Elle devra noter ses
observations et les idées qui lui sont venues par association sur
la base des images douloureuses.bashaut
Ce type de tâche, très proche d'une auto-hypnose négative,
est, comme toutes les prescriptions de symptôme, une façon particulièrement
efficace de mettre fin aux tentatives habituelles d'évitement et de
permettre aux patients d'effectuer eux-mêmes leurs propres recadrages.
Dans le cas de Julie, le résultat a été d'autant plus
intéressant qu'elle était à la recherche de techniques
de «contrôle mental» et qu'elle a pris la peine d'analyser
et de me décrire soigneusement le déroulement de ses expériences.
Ainsi, à la quatrième séance, deux mois plus tard, Julie, qui se trouve beaucoup moins triste et sent la vie plus légère, explique qu'elle a consacré chaque semaine 15 minutes à déclencher les flashs d'images douloureuses de deuil. Lors de ces séances elle a observé que sa présence devenait différente, elle se sentait spectatrice, les images étaient plates, elle entendait sa voix intérieure. Tout ceci lui est apparu éloigné et elle a réalisé que beaucoup de temps s'était écoulé; les flashs ont cessé d'être spontanément envahissants et le seul qui soit survenu pendant ces deux mois lui a permis de comprendre qu'elle associait toute sensation d'inconfort au deuil; elle sait que maintenant elle est capable de faire la part des choses et cela change tout, elle a l'impression d'avoir renoué le contact avec un état antérieur aux deuils et que la parenthèse est fermée.
La cinquième séance a lieu six semaines plus tard et Julie
confirme qu'elle va de mieux en mieux. Elle n'a refait la tâche que
deux fois et a trouvé à chaque fois l'exercice très
fructueux: elle arrive à retrouver la sensation tactile de ce qu'elle
vivait dans ces périodes d'angoisse et de deuil. Elle a ainsi pu revivre,
comme si elle y était précise-t-elle, les derniers jours de
la vie de sa mère et cela lui permet de mieux comprendre les choses
et les gens.
Une seule fois elle s'est trouvée plongée malgré elle
dans une bouffée d'angoisse, alors qu'elle souffrait d'une stomatite
qui lui a rappelé les dernières heures de sa mère: elle
entendait précisément la voix de sa mère se plaignant
d'une sensation de sable dans la bouche. Elle a alors pensé que, si
dans les exercices la sonnerie du réveil pouvait mettre fin à ces
réminiscences, elle pouvait y arriver aussi et, sans réveil,
elle a procédé au rituel final en se disant que c'était
fini et en allant se faire du thé. Elle a été surprise
d'y parvenir facilement alors que depuis 15 ans elle n'arrivait pas, malgré tous
ses efforts et malgré les conseils de son entourage, à arrêter
ce genre de pensées.
Julie précise que son sommeil reste encore perturbé mais est
moins tourmenté, dans son dernier rêve on lui disait que les
autres étaient tous partis et elle prenait cela très calmement,
se disant au réveil que c'était une façon d'accepter
que la vie continue.
De petits changements sont toujours perceptibles dans sa vie quotidienne:
elle apprécie de plus en plus les moments agréables et elle
supporte assez bien le climat pourtant difficile de son travail, son entreprise étant
en train de faire faillite. Elle a commencé à chercher un autre
travail et se sent dans une meilleure attitude pour rencontrer des gens et
même, peut-être, pour tomber amoureuse.
Elle est d'accord pour poursuivre de temps à autre les exercices dans
lesquels elle se replonge volontairement dans les périodes d'angoisse
et qu'elle considère comme une forme de méditation.
Conclusion métaphorique
Je ne sais pas à quel point les techniques paradoxales présentées
ici peuvent vous apparaître surprenantes ou périlleuses.
Il n'est jamais facile d'aller à contre-courant, à l'encontre
du bon sens commun, mais, si l'on admet que dans la dépression une
certaine proportion de souffrance vient du fait de ne pas se sentir autorisé à souffrir,
même si cette proportion n’est que de un pour mille, au moment
où la balance est sur le point de basculer du côté du
suicide, ce un pour mille peut constituer toute la différence entre
vivre et mourir.
On peut se représenter la dépression comme un déséquilibre
qui fait dangereusement pencher à un tournant difficile de la vie.
En poussant la métaphore plus loin, on peut imaginer que, dans un
virage particulièrement serré, on se sent à tel point
en danger qu'on cherche désespérément à rétablir
l'équilibre en essayant de pencher vers l'extérieur; souvent
l'entourage est aussi là pour tenter de faire office de force centrifuge.
Mais, dans certains tournants tous ces efforts se révèlent
vains et la force centripète fait de plus en plus pencher vers l'intérieur
de la courbe.
Comme à moto, dans un virage difficile à négocier, il
faut savoir accélérer et accompagner le mouvement centripète,
parce qu'en penchant vers l'extérieur le risque de se casser la figure
est bien plus grand.
On peut alors comprendre l'intervention paradoxale comme
une façon
pour le thérapeute de prendre le patient avec bienveillance et fermeté dans
ses bras pour l'accompagner dans ce virage périlleux et l'aider à en
sortir en accélérant et en penchant avec lui vers l'intérieur.
Fermement, parce que pour utiliser le paradoxe il faut être sûr
de soi, l'utiliser avec réticence, avec l’arrière-pensée
qu'il pourrait être néfaste, le rend dangereux.
Avec bienveillance, je dirais même tendresse, parce que la plus petite
once d'hostilité ou même d'indifférence chez le thérapeute ôte
au paradoxe tout caractère paradoxal et en fait une injonction sadique.
Ainsi, l'approche paradoxale demande à la fois de la rigueur et de la créativité: c'est en étant extrêmement attentif au patient, proche de sa vision du monde, que l'on peut inventer des interventions sur mesure pour l'aider, de façon respectueuse et efficace, à résoudre ses problèmes.
© I. Bouaziz/Paradoxes
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