Par delà la douleur et la souffrance : le paradoxe créatif
Communication aux troisièmes Transversales de Vaison-la-Romaine
« Douleur, souffrance et hypnose. Empreintes et chemins. 25-27
mai 2006 »
Docteur Irène Bouaziz
«S'il est un domaine où l'on n'ose rarement s'aventurer
avec le paradoxe, c'est bien celui de la souffrance et de la douleur. Plus
qu'ailleurs, la crainte de faire du mal tend à pousser le thérapeute
dans la voie du réconfort, de la réassurance. Pourtant, aussi
difficile cela puisse-t-il être, le paradoxe est un moyen précieux
pour rejoindre le patient dans sa souffrance et lui offrir des opportunités
de soulagement inédites.»
Ce jour là, la souffrance incarnée est entrée dans
mon bureau : faciès tragique, corps ratatiné et tremblant,
parole difficile.
Immédiatement le diagnostic de mélancolie me vient à l’esprit.
Un diagnostic…à moi qui depuis des années ne les utilise
plus que pour remplir des certificats.
Faire face à tant de souffrance est insupportable et le formatage
de mes études reprend le dessus : prendre du recul en posant
un diagnostic d’une part et en raisonnant en termes de « conduite à tenir » d’autre
part.
En l’occurrence : une hospitalisation en urgence
Voir les choses autrement me demande un effort : me souvenir que je
ne fonctionne plus comme ça, regarder l’être humain, même
terriblement souffrant, qui se trouve devant moi et non pas le cas clinique…
Cette femme est bien venue jusqu’à moi toute seule, sur ses
deux jambes, elle survit bien à la terrible souffrance de la mort
de sa fille, survenue il y a 5 ans, me dit la lettre du confrère qui
me l’adresse, elle travaille même.
Bien la regarder, même s’il est difficile de regarder la souffrance
de l’autre en face, plus encore, me rendre disponible à tout
ce qui émane d’elle, même si cela peut être douloureux,
afin de me représenter ce qu’elle vit.
Ce n’est que de cette position là que peut venir une aide juste.
Et voilà : une partie de moi s’installe dans cette souffrance
avec elle, pendant qu’une autre la regarde avec une certaine admiration :
une femme extraordinaire, je ne sais pas encore pourquoi, mais je le pressens…
Me voilà apaisée, je suis dans la bonne posture pour l’écouter.
Michèle a consacré beaucoup de temps et d’énergie,
pendant plusieurs années, à son enfant leucémique. Les
hospitalisations, les traitements, la peur au quotidien, les rémissions,
les rechutes…et puis sa fille a guéri, est devenue une pré adolescente
désireuse de vivre comme les autres enfants. Toujours terriblement
inquiète pour elle, Michèle la protégeait, la surprotégeait
disaient les médecins, les amis…
Le jour où elle s’est rendue à leurs arguments et l’a
laissée aller se promener avec sa sœur aînée, un
accident bête, comme il en arrive parfois, une mauvaise chute et l’enfant
meurt.
Michèle travaille avec des enfants, elle n’a pas voulu se
montrer égoïste, elle ne s’est autorisée qu’un
mois d’absence et elle a repris son travail à mi-temps ;
elle a poursuivi, plus intensivement quatre ans durant, le travail analytique
entrepris au début de la maladie de sa fille...
Elle a fait le tour de la question, comme elle dit, elle a compris que la
perte de sa fille réactivait sa culpabilité d’exister.
Elle n’a pas supporté les antidépresseurs qui lui ont été prescrits.
Cinq ans après, elle n’a pas retrouvé le goût de
vivre. Et ses amis, ses médecins, s’étonnent, s’inquiètent… Tout
le monde lui dit que le temps du deuil devrait être terminé…elle
se rend trop souvent au cimetière, sa vie sociale est réduite à l’extrême
et elle parle sans cesse de son sentiment de culpabilité…si
seulement elle n’avait pas laissé sa fille sortir sans elle…
C’est l’un des anciens médecins de sa fille qui, comptant
sur l’efficacité d’une nouvelle méthode, la thérapie
brève, lui conseille de consulter de nouveau.
Michèle n’y croit pas trop ; en fait, elle n’imagine
pas sortir de la dépression, la seule chose qui l’ennuie, c’est
de manquer d’énergie au travail et d’avoir des problèmes
de mémoire. Elle doit vraiment se forcer pour faire son mi-temps et
elle ne trouve pas cela juste pour les enfants dont elle s’occupe ni
pour ses collègues.
Oui, si une nouvelle méthode pouvait lui redonner un peu de forces… mais
elle a déjà fait tant d’années de thérapie…
Quelle histoire tragique…je me demande si j’aurais pu survivre à ça.
Mais je suis une professionnelle, et qui plus est, une thérapeute
qui travaille avec une nouvelle méthode, remarquablement efficace… n’est-ce
pas ainsi que le confrère bienveillant m’a présentée à cette
patiente ?
Encore un petit effort…pour reprendre la bonne posture : ni psychiatre
dégainant son certificat d’hospitalisation, ni femme effondrée
comme elle…
Première étape : comprendre.
Questionner méticuleusement Michèle sur ce qui est difficile
pour elle aujourd’hui, sans me laisser envahir par tout ce que j’ai
appris sur la dépression, ni tout ce que j’imagine de ce qu’elle
doit vivre.
Pour elle, en dehors de ses problèmes de mémoire et de son
manque d’énergie au travail, ce qui est difficile est son inquiétude
permanente pour son autre fille, elle craint de se montrer sur protectrice à son égard
et de ne pas la laisser vivre sa vie ; elle a déjà fait
un énorme effort en la laissant quitter la maison pour faire ses études
et doit se retenir de l’appeler sans cesse et de lui reprocher de ne
pas venir la voir plus souvent. Quand sa fille part en vacances, elle ne
vit plus.
Elle souffre aussi beaucoup de l’attitude de ses amis et de sa famille,
qui, après une période de compassion réconfortante,
trouvent maintenant que son deuil se prolonge excessivement et ne cessent
de la pousser à se soigner plus efficacement et à reprendre
une vie normale : ne plus aller aussi souvent au cimetière, sortir,
voyager…
Seul son mari, qui ne parle pourtant pas beaucoup de sa propre souffrance,
comprend sa façon de réagir et ne lui fait aucun reproche…
Deuxième étape : compatir.
Le deuil, voilà une notion qui a des significations bien différentes
selon les cultures, mais aussi selon les personnes. Si faire le deuil signifie
ne plus être malheureuse d’avoir perdu sa fille, alors il est
probable qu’elle ne le fera jamais ; une mère ne peut pas
se consoler d’avoir perdu son enfant. Je comprends bien qu’elle
ne puisse plus vraiment concevoir de prendre plaisir à la vie…
Et je comprends encore mieux qu’il lui soit coûteux de travailler
dans ces conditions.
Michèle reste figée, peut-être se détend-elle
un tout petit peu face à quelqu’un qui ne cherche pas à la
convaincre d’aller mieux.
Michèle est vraiment très mal, tellement noyée dans
sa douleur que je ne suis pas certaine qu’elle perçoive réellement
mes propos.
Mais, malgré mes doutes, je sens que je dois continuer, même
si j’en arrive à la phase difficile du paradoxe.
Troisième étape : douter.
Lui dire que oui, j’entends bien qu’elle n’imagine pas
sortir de la dépression et que, quand on vit ce qu’elle vit,
tout acte, aussi anodin soit-il, ne peut être que source de fatigue.
Lui dire que, même si je travaille avec une technique très différente
de celle à laquelle elle a eu recours jusqu’à présent,
avec ce qu’elle a vécu, peut-être ne peut-elle pas espérer être
mieux.
« Pensez-vous vraiment que cela pourrait être autrement
pour vous ? »
A ma grande surprise, alors que j’étais si mal à l’aise
de tenir un discours aussi pessimiste, Michèle semble se montrer un
peu plus présente.
« Non, répond-elle, je n’imagine pas que cela pourrait être
autrement. »
Mais, d’un autre côté, explique-t-elle, elle a très
peur que la dégradation de son état ne lui permette plus de
travailler. Et puis il y a toute cette pression autour d’elle des gens
qui lui disent : « la vie est devant toi ». Et
puis il y sa fille aînée qui souffre de la voir ainsi.
Un psychiatre classique trouverait Michèle ambivalente, mais cette
appréciation n’aide pas à avancer. Encore un petit effort
pour rester dans le paradoxe :
« Mais pourquoi tenez-vous tant à travailler ? »
Michèle explique que c’est la seule chose qu’elle ait à peu
près réussi dans sa vie, si elle arrêtait, elle ne serait
vraiment plus capable de rien.
Cette petite pointe d’optimisme ne doit pas me faire lâcher le
paradoxe :
« Mais en dehors du travail, vous n’êtes plus capable
de rien. Dans ce genre de situation, soit on se consume de chagrin, soit
on décide de vivre autrement avec sa douleur. Là, il me semble
que vous faites un peu des deux. Vous n’êtes plus capable de
rien et, en même temps, vous vous épuisez à faire bonne
figure.»
Je suis un peu ébranlée par ma tirade, comment puis-je dire des choses aussi dures à une femme aussi malheureuse ? Mais que dire d’autre sans tomber dans la réassurance illusoire ? Cela m’a coûté.
Et de nouveau, Michèle, du fond de son désespoir, me surprend en répondant un peu plus fermement encore: « oui, je dois faire un choix. »
Voilà le résumé des deux premières séances,
celles qui ont été les plus difficiles pour moi.
La suite s’est déroulée plus tranquillement, je veux
dire que je n’ai plus eu de mal à paradoxer.
Il était acquis entre nous que la thérapie n’allait pas
sortir Michèle de son chagrin, ni lui faire retrouver une vie normale.
Il s’agissait simplement de l’aider à vivre ce qu’elle
avait choisi de vivre : poursuivre son activité professionnelle
dans les meilleures conditions possibles, être une mère disponible
et confiante pour sa fille ainée et une épouse capable de soutenir
son mari dans les épreuves professionnelles qu’il traversait.
Mon rôle a consisté à adopter une posture témoignant
de mon acceptation de sa façon de vivre avec sa douleur et de ma confiance
en ses compétences.
Au fil des séances, lorsque l’opportunité s’en
présentait, je glissais de petites touches paradoxales.
Un recadrage des cauchemars récurrents sur l’accident de sa
fille : « Pour certaines personnes, retrouver les êtes
chers disparus dans des rêves, même tragiques, vaut mieux que
de ne plus les voir du tout », et Michèle d’approuver : « c’est
exactement ça, ça me fait du bien de la revoir, j’avais
peur d’oublier sa voix. »
Ou encore, lui proposer, à la quatrième séance, de penser à sa
fille et à sa culpabilité toutes les heures en évaluant
l’effet que ces pensées avaient sur sa fatigue.
Michèle a été progressivement mieux, c’est à dire
que sa présentation s’est faite moins tragique, elle s’est
apaisée en acceptant de vivre sa douleur comme elle l’entendait,
elle s’est sentie moins fatiguée. La partie de la thérapie
concernant cette demande initiale, la fatigue, a duré quatre mois.
Elle s’est organisée, avec son mari, une vie dans laquelle la
fille qu’ils ont perdue a sa place tout en laissant de la place pour
le reste. Elle va toujours beaucoup au cimetière, passe des journées
entières, à certaines périodes, à penser à sa
fille, à écrire à son sujet. Elle fait attention à ce
qu’elle dit à son entourage pour ne pas s’attirer des
remarques d’incompréhension.
Les entretiens ont de plus en plus souvent porté, en dehors de quelques
dates anniversaires particulièrement douloureuses, sur les relations
avec son aînée et avec les autres membres de sa famille.
Nos rencontres se sont espacées pour cesser au bout de deux ans et
demi.
J’ai revu Michèle trois ans plus tard pour un problème
professionnel.
Elle vit aussi bien que possible avec son chagrin et considère qu’elle
a retrouvé toutes ses capacités intellectuelles et toute son énergie.
Dans les moments difficiles, il lui arrive de rêver de nouveau à l’accident
de sa fille et elle l’accepte bien.
Elle peut même parler avec ironie de la réaction de son nouveau
médecin traitant qui lui a suggéré de faire une psychothérapie
pour terminer son travail de deuil.
Cette histoire un peu longue campe le
décor de mon propos.
Le paradoxe est un outil délicat à manier. Adopter une stratégie
thérapeutique paradoxale dans son ensemble est encore plus difficile.
Point n’est besoin de rappeler que pour qu’une intervention soit
paradoxale, elle doit prendre place au sein d’une relation thérapeutique
de bonne qualité dans laquelle le cadre de la démarche d’aide
a été explicitement posé.
C’est à dire qu’il faut être passé par les étapes
décrites précédemment : comprendre la souffrance
du patient et lui faire savoir qu’on la comprend, compatir à cette
souffrance en montrant qu’on considère qu’il est légitime
de souffrir de ce dont il souffre. Ce n’est que dans un troisième
temps que l’on peut se risquer à introduire le paradoxe.
Qui plus est, le paradoxe nécessite de croire à ce que l’on
dit, c’est à dire, par exemple, d’accepter l’idée
que les choses pourraient bien ne pas aller mieux.
Il faut donc aussi se départir de la tentation, fréquente quand
on se sent démuni, d’utiliser le paradoxe comme un scalpel affûté pour
extirper rapidement et radicalement le mal.
Et quand il s’agit d’utiliser le paradoxe dans des situations d’extrême souffrance, il peut arriver qu’on se trouve confronté à ses propres limites.
J’ai beaucoup appris de ces situations où le paradoxe m’a été difficile à utiliser.
Parce que cette difficulté, et sans doute le sentiment d’impuissance
qu’elle a généré, ont été pour moi
l’occasion de découvrir à quel point, lorsqu’on
ne se focalise pas sur l’idée que le patient doit aller bien,
celui-ci peut faire preuve d’une étonnante créativité pour
se construire une autre vie avec sa douleur.
Bien sûr, souffrance, douleur, inspirent à tout être
doué de compassion, et particulièrement au soignant, un besoin
quasi irrépressible de réconforter, rassurer, apaiser.
Heureusement que ce premier mouvement existe, il est à la base de
la démarche thérapeutique, il ne se discute pas face à une
douleur physique aigue.
Mais dans certains cas de douleurs chroniques ou morales, s'y laisser aller
risque d'augmenter la souffrance plus que de la soulager.
Tout d’abord parce que les paroles de réconfort qui viennent
spontanément à l'esprit peuvent être perçues par
celui qui souffre comme une incompréhension de ce qu’il vit.
Ensuite, parce que face à certaines souffrances, l’idée
même de soulagement est tout à fait inconcevable.
Qu’il s’agisse d’un parent qui vient de perdre un enfant, d’un malade atteint d’une maladie mortelle ou définitivement invalidante ou encore d’un amoureux quitté, certaines grandes souffrances apparaissent comme une perte irrémédiable. Dans ces cas là, pour celui qui souffre, toute parole de réconfort devient, au mieux, dérisoire, et bien souvent, une insupportable sous-estimation de ce qui lui arrive.
Ainsi le thérapeute devrait se sentir alerté lorsqu'une trop vive envie de soulager lui fait prendre la souffrance du patient à bras le corps en proposant telle ou telle technique : antidépresseur, suggestion hypnotique, métaphore, EMDR…
L’histoire qui va suivre, mêlant souffrance physique et morale, a été pour moi un précieux apprentissage de la modestie.
Contrairement à Michèle, Isabelle n’arrive pas seule,
ni sur ses deux jambes, dans mon bureau.
Ce sont deux ambulanciers qui l’accompagnent dans son fauteuil roulant,
et portent l’encombrante machine à respirer qui lui est indispensable.
Isabelle était une jeune femme joyeuse et sportive lorsque se sont
manifestées, à l’âge de 20 ans, les premières
dystonies au niveau des pieds. A l’époque, cette maladie était
mal connue et ses troubles ont longtemps été qualifiés
de psychologiques.
A partir de là, sa vie n’a plus été que souffrance :
horribles douleurs de ces crampes qui lui déformaient le corps, incompréhension
du corps médical, érysipèles et lymphoedèmes
récidivants, handicap physique aggravé au fil des années.
Après de multiples arrêts de travail, Isabelle a été mise
en invalidité à l’âge de 25 ans et le mal a continué de
progresser, touchant les muscles respiratoires, ceux des bras et des jambes.
Les articulations de ses chevilles soudées par des arthrodèses,
elle bénéficie depuis 6 ans d’injections régulières
de toxine botulique dans ses muscles les plus touchés, ce qui la fait
vivre entre contracture et paralysie.
Aujourd’hui, à 57 ans, elle réussit tout de même à vivre
seule, avec des soins infirmiers et kinésithérapiques quotidiens
et une aide ménagère. Elle devrait passer 15 heures par jour
sous assistance respiratoire, ce qu’elle ne fait pas afin de rester
aussi active que possible. Un fauteuil roulant électrique lui procure
une certaine autonomie.
Parce qu’Isabelle est une femme incroyablement volontaire, animée
d’une foi à déplacer des montagnes, elle aide autant
qu’elle le peut sa mère et sa tante, toutes deux très âgées,
ainsi qu’une de ses sœurs, handicapée mentale. Elle rend
visite, deux fois par semaine, aux pensionnaires d’une maison de retraite.
Venue me consulter après une hospitalisation particulièrement
pénible en service de neurologie pendant 5 mois, Isabelle avait déjà été grandement
aidée par l’hypnose pratiquée par une consoeur, quelques
années auparavant. Elle avait appris à se réfugier dans
une grotte pour échapper à sa réalité trop douloureuse.
Nous avons donc repris le travail entamé.
Isabelle s’installe sur l’un des fauteuils de mon bureau, le
corps plus ou moins déformé selon les jours. Sa jambe gauche,
la plus tordue, repose en partie sur un autre fauteuil, sa main droite, à distance
de l’injection de botuline, est crispée dans une flexion impressionnante.
Pendant la séance, elle enlève le masque à oxygène
pour pouvoir parler, ce qui provoque rapidement une hypoxie qui accentue
sa pâleur et lui donne de sévères maux de tête.
Regarder Isabelle est douloureux. Point n’est besoin de gros efforts
d’imagination pour se représenter ce qu’elle endure. Le
premier mouvement, naturel quand on dispose d’un outil comme l’hypnose,
serait de la soulager en l’accompagnant dans un souvenir agréable.
Et pourtant, comme j’en avais déjà fait l’expérience
avec d’autres patients douloureux chroniques, c’est bien de la
douleur qu’il faut partir.
C’est bien de la concentration sur cette douleur, de l’absorption
dans cette douleur, que viendra peut-être un léger soulagement,
même si l’envie est grande de lui suggérer immédiatement
de se plonger dans un bain de bien être.
Ainsi, les séances débutent-elles toujours par une phase d’exploration
de la douleur, avant de proposer d’attendre que quelque chose de nouveau
se passe.
Isabelle considère que l’hypnose a transformé sa vie
et tient une sorte de journal de ses expériences hypnotiques. Elle
aimerait que son témoignage puisse aider d’autres patients.
Le mieux est de lui laisser la parole :
Tout d'abord je cherche la position dans laquelle mon corps est le mieux
pour le travail que j'ai à faire sur la douleur. Douleur de la main
gauche qui remonte dans l'avant bras, douleur des deux membres inférieurs,
de la colonne vertébrale, de la tête à cause du gaz carbonique.
Pour le moment je n'ai rien d'autre à faire que d'être là,
dans ce fauteuil, attentive à ce que je ressens, à la lumière
qui passe à travers mes paupières closes, à la couleur
rouge et à l'odeur acide dans la bouche représentée
par la douleur acide de mon pouce gauche. Les images courent dans ma tête
: le stress de la semaine, la douleur encore plus ressentie par l'arrêt
de l'activité et par le fait que je suis à l'écoute
de ce mal qui me ronge et me gâche la vie. Mais la douleur est soulagée
par l'apparition d'un papillon jaune source de légèreté et
de liberté. Cela me permet le survol des choses, me permet le recul
et dédramatise la douleur.
Ma position est bien physiquement mais quelques ajustements sont à faire à l'intérieur
de mes cellules. Une fois la position définitive agréable,
je recherche à l'intérieur une des parties de mon corps intéressante.
Comme l'autre fois il s'agit de mes mains, complémentaires et de connivence.
La force positive de la main droite encore contracturée par les dystonies
et la main gauche souffrante mais plus solide que la main droite. L'une apaisant
l'autre et réciproquement. Rien que le fait de leur contact l’une
avec l’autre constitue un soulagement certain. La douleur de la main
gauche s’apaise. Ce qui est très intéressant, c'est que
des forces négatives comme les contractures de ma main droite créées
par les dystonies se transforment en forces positives pour venir en aide à cette
autre main, mise en position de négativité. Sitôt le
contact établi entre les deux mains, une impression de chaleur s'élève
de cette main droite et une couleur rouge, orange, jaune s'élève
de cette partie du corps et va au secours de l'autre. Cette chaleur si agréable
porte des ondes qui se propagent sur tout le corps, partout où la
douleur est présente et partout où il faut venir au secours
des membres atteints, en état de souffrance et de manque de chaleur.
Car c'est cette complémentarité qui permet l'union du corps
même si la souffrance n'est pas accessible ou même visible. La
pensée est le véhicule pour atteindre les parties non visibles
et le toucher pour les parties visibles de l'iceberg. Tout concourt à la
recherche d'une unité parfaite retrouvée, un apaisement certain,
un refuge, une échappatoire à ce qui fait que la vie est dure
et que le corps souffre de tout cela.
A la fin de chaque séance, lorsqu’Isabelle me fait partager
son expérience, je suis émerveillée de son courage pour
regarder la douleur en face et de la créativité dont elle a
fait preuve.
Je n’aurais jamais eu l’idée d’utiliser l’énergie
de l’horrible contracture de sa main droite pour réchauffer
et soulager le reste de son corps souffrant.
Illustration on ne peut plus parlante de la très belle phrase de François
Roustang : « La souffrance (…) est passée dans
toutes nos fibres comme un onguent précieux qui assouplit nos mouvements ».
Isabelle m’a expliqué que pendant des années, avant
de commencer l’hypnose, elle évitait de penser à son
corps qui la faisait tant souffrir.
Il n’a pas été facile pour elle d’accepter les
suggestions de concentration sur ses sensations corporelles, mais maintenant
qu’elle débute toutes les séances ainsi, elle découvre
de nouveaux horizons totalement insoupçonnés : elle devient
arbre, bulles d’air, papillon, fleur…ou alors son corps se confond
avec l’univers infini et elle puise dans les étoiles l’énergie
pour faire tourner son moteur.
Ecoutons Isabelle après une autre séance :
Je ressens aussi bien la douleur, la lourdeur de mon bras droit que crée
le lymphoedème, que la jambe gauche sur l'autre fauteuil qui, elle
aussi, est très douloureuse. Ma colonne vertébrale depuis les
vertèbres cervicales jusqu'aux sacrées et bien d'autres points
encore restent du domaine de la souffrance plus ou moins grande. Ces douleurs
accumulées agissent, certains jours, sur le moral, mais aussi sur
le caractère.
Tout mon corps n'est pas qu'une douleur (heureusement), quelques parties
de moi-même restent calmes. Ce n'est pas la majorité, c'est
pour cela qu'elles ne se manifestent guère.
C'est en étant passive, à l'écoute de mon corps que
j'ai trouvé la solution à mon problème : comment
faire pour l'aider à enrayer l'inflammation et la douleur du bras
droit.
Mon membre supérieur gauche est celui qui se porte le mieux. Je me
suis laissé faire. Aussitôt une attirance, comme un aimant,
s'est produite tout d'abord par l'index qui est entré en contact avec
la main droite, puis le reste s'est déroulé de la même
manière.
Le sang, régénéré du côté gauche,
est allé rejoindre le circuit du bras droit. Cela formait un circuit
fermé, autonome, pouvant se régénérer automatiquement
par le coeur et tout ce qui l'entoure.
Un bien être s'est tout de suite fait sentir. Le membre droit est devenu
plus léger. Cette brève sensation m'a soulagée, reposée
un court et bon instant. Cela n'a pas duré longtemps, mais, mon Dieu,
que cela était bon !
Isabelle a aussi son lot de souffrances morales.
Lors des attentats du 11 septembre 2001 son frère se trouvait à New
York et elle est restée plusieurs jours sans nouvelle de lui, dans
les pires appréhensions. Tout le monde a le souvenir des images impressionnantes
de ces avions percutant les tours ; Isabelle a vu ces scènes à la
télévision dans l’angoisse pour son frère et en
est restée fortement marquée. La semaine qui a suivi, bien
qu’elle ait reçu des nouvelles rassurantes, elle était
encore en larmes en m’en parlant. Nous avons donc fait une séance
d’hypnose en partant de ces émotions et Isabelle a, comme elle
dit, « revécu la scène comme si les avions la percutaient
directement » avant de s’apaiser progressivement pour arriver à un
sentiment de bien être et de plénitude dans des paysages qu’elle
aimait.
Isabelle souffre depuis 37 ans, 37 années d’horreur, mais aussi 37 années riches d’expériences humaines et spirituelles. C’est dans cette richesse qu’elle puise l’inspiration de ses multiples voyages intérieurs.
On imagine bien qu’avec Isabelle, il n’est pas question de
thérapie brève, nous nous voyons depuis presque 5 ans et avons
fait, à ce jour, 96 séances d’hypnose qu’elle enregistre
et réécoute chez elle, prenant des notes sur ses expériences
dont la créativité ne se dément pas.
En quoi le paradoxe permet-il d’être créatif ?
Le paradoxe peut être compris comme une incitation au « non
agir », au lâcher prise, dans une situation dans laquelle
les efforts déployés se sont révélés vains.
Après les philosophes taoïstes, voilà longtemps que les
hypnothérapeutes en connaissent les vertus.
L’approche paradoxale de la douleur a comme première vertu d’être respectueuse. Elle rejoint le patient là où il se trouve dans sa souffrance sans chercher à l’attirer, à partir d’une position distanciée de bien portant, vers un bien être, certainement désiré, mais qui lui apparaît inatteignable.
Pratiquée dans une posture d’acceptation sereine d’un état de fait : « oui, ce que vous vivez est très douloureux, prenez le temps de vous installer dans cette douleur et voyons ce qui se passe », elle ouvre des portes sans chercher à pousser le patient vers une sortie prédéterminée.
Face à une douleur persistante, le paradoxe arrête le mouvement
inefficace vers le soulagement, interrompt cette tension qui, dans le refus,
les tentatives d’y échapper, paralyse dans la souffrance.
Le paradoxe remet, en quelque sorte, au point mort.
Etre juste là, avec sa douleur.
Le thérapeute qui utilise le paradoxe accepte la situation telle quelle.
Il ne veut rien pour le patient. Il ne veut pas le sortir de son deuil, il
ne veut pas l’anesthésier, il ne veut pas lui rendre la joie
ou le désir de vivre, il ne veut pas le remettre dans une « vie
normale ».
Parce qu’il sait que ce n’est pas de son ressort et que tout
cela semble totalement inaccessible au patient souffrant.
Et là, à partir de ce point mort dans lequel on ne fait que
constater que la douleur est là, terrible, à partir de cette
page blanche, au bout de quelques temps, quelques minutes, quelques jours,
quelques mois, d’autres possibles apparaissent. Parce que chaque être
humain est riche des milliers d’expériences qu’il a vécues,
une richesse oubliée sous l’effet des habitudes, des redondances
rigidifiantes, et plus encore sous l’effet de la lutte vaine contre
la douleur.
Aujourd’hui, je ne suis qu’au début d’un
long chemin d’apprentissage de cette posture de non savoir, non vouloir
et de confiance dans les ressources des patients. De cette posture dont il
me semble qu’elle contribue à favoriser l’émergence
de leur créativité.
Il m’a d’abord fallu désapprendre les certitudes médicales
qu’on m’avait enseignées, puis remiser les outils thérapeutiques
que j’avais été chercher ici et là pour me « perfectionner »,
pour enfin commencer à être capable d’apprendre de la
souffrance de ceux qui venaient chercher chez moi un soulagement.
Merci à Michèle et à Isabelle dont je viens de vous
parler.
Merci encore à Frank qui, écrasé par l’annonce
d’une séropositivité lui faisant entrevoir une terrible
déchéance physique, m’a appris à ne pas tenter
de le rassurer, comme le fait vainement son médecin traitant, sur
les progrès de la médecine…
Merci encore à Florence qui, face à une récidive de
cancer du sein, m’a appris à accepter l’idée qu’elle
ne fasse pas une thérapie pour mieux combattre sa maladie, mais pour
lui donner un sens…
Merci encore à Anne-Marie qui, en s’énervant contre les
amis qui lui demandaient comment elle allait après la mort de son
fils, m’a appris à quel point les meilleurs intentions peuvent
apparaître comme une absence totale de compassion.
Merci à tous les autres patients, aux collègues, aux étudiants,
qui m’apprennent à affiner cette posture.
© I. Bouaziz/Paradoxes