Séminaire d'Ernest Rossi : Psychobiologie
de l’expression
génique, neurogénèse et guérison en psychothérapie
Organisé par l’Institut
Milton H. Erickson de Paris, 21 et 22 juin 2003, Paris http://www.merickson-paris.asso.fr
Compte rendu d'Irène Bouaziz et de Chantal
Gaudin
(Enerst Rossi, docteur
en psychologie, exerçant à Los
Osos, Californie)

Ernest Rossi et Kathryn, sa femme, et avec Pauline Guillerd, sa
traductrice (Photos I. Bouaziz) Ernest Rossi a la particularité d’être à la fois un grand praticien de l’hypnose et un chercheur en neurosciences particulièrement pointu.
Il fut l’élève, puis le collaborateur de Milton H.
Erickson durant les huit dernières années de la vie de celui-ci.
C’est à Ernest Rossi que l’on doit la publication de l’intégrale
des articles de Milton H. Erickson (Collected Papers, version française
: Intégrale des articles de M. H. Erickson sur l’Hypnose, éditions
SATAS).
Nous n’avions pas eu le plaisir de le voir à Paris depuis 11 ans et nous attendions sa venue avec d’autant plus d’impatience que nous savions que ses recherches sur l’hypnose s’étaient enrichies des extraordinaires progrès des neurosciences ces dernières années.
Ernest Rossi fait figure d’extraterrestre parmi les thérapeutes ericksoniens; délaissant les métaphores fleuries, les contes de fée et les paraboles lourdes d'enseignements, il a choisi une approche géno-neuro-physiologique pour proposer, d'une part, des hypothèses explicatives sur les changements induits par les thérapies et, d'autre part, une épure de la pratique de l'hypnose.
Ce séminaire, remarquable en bien des points, a commencé très
fort par l’évocation de ce que lui avait enseigné l’accident
vasculaire cérébral dont il a été victime il
y a plus d’un an.
Nous avons retraversé avec lui le choc d’une atteinte cérébrale,
les handicaps qui s’en sont suivis et le long processus de rééducation
dans lequel la pratique de l’auto-hypnose, les rêves et les émotions
esthétiques ont joué un rôle important. Cette terrible
expérience lui aura permis, nous a-t-il expliqué, de mieux
comprendre certains des propos de Milton H. Erickson, lui-même lourdement
handicapé par la poliomyélite et qui avait, toute sa vie durant,
utilisé des techniques hypnotiques pour surmonter ses difficultés
(en 1948 Erickson parlait déjà de processus neuro-psycho-physiologique à propos
de l’hypnose).
Tout au long de ces deux journées des exposés théoriques sur les différents facteurs influençant l’expression des gènes, et par là les réorganisations possibles au niveau des cellules cérébrales, ont alterné avec des mises en pratique par des techniques hypnotiques visant à activer cette expression génique dans un but thérapeutique ou créatif.
Si Ernest Rossi a largement étayé ses exposés par
des citations tirées des écrits des premiers théoriciens
de l’hypnose comme des résultats des plus récentes recherches
sur la neurogénèse, les ponts qu’il propose avec la pratique
clinique ne sont pas toujours faciles à comprendre.
Cependant, les techniques hypnotiques qu’il nous a présentées
sont toutes d’une grande simplicité, représentant une
sorte d’épure de la pratique de Milton H. Erickson dans l’utilisation
des processus naturels de transe et de guérison. Nous sommes loin
de l’idée que l’hypnose se résume à un phénomène
de suggestion.
Erickson dénonçait déjà les limites de la suggestion
directe et comprenait la thérapie comme le résultat d’une «re-synthèse
interne du comportement du patient, accomplie par le patient lui-même.»
Rossi va maintenant plus loin en se référant aux neurosciences
pour comprendre les mécanismes des ré-associations permises
par la psychothérapie.
La génomique (à ne pas confondre avec la génétique qui concerne l’hérédité et n’est pas influencée par les facteurs extérieurs, sauf dans les cas exceptionnels de mutation) nous apprend que l’expression des gènes est influencée par d’innombrables facteurs environnementaux au rang desquels comportements, pensées et psychothérapie ont maintenant droit de cité, même pour les psychopharmacologues les plus reconnus. Ernest Rossi cite Stephen M. Stahl qui dans son dernier livre, paru l’an dernier en France, a sidéré bien des psychiatres en affirmant : « (…) Les expériences humaines, l’éducation et même une psychothérapie peuvent changer l’expression des gènes qui modifient la répartition et la " force " de connexions synaptiques spécifiques. (…) On peut donc dire que les gènes modifient le comportement et vice versa.» (Psychopharmacologie essentielle, Flammarion, 2002, p.21)
Ainsi, les souvenirs, les pensées, les émotions, les comportements
qui correspondent à une organisation neuronale donnée peuvent être
en permanence modifiés en agissant sur l’expression des gènes
qui commandent la synthèse des protéines et les connexions
synaptiques.
De récentes recherches ont montré que chaque fois qu'un souvenir
de peur revient la nature nous donne une opportunité de le remanier,
recadrer, réorganiser en activant l’expression des gènes
concernés.
Ce phénomène ne se produisant pas quand on essaye de chasser
ce souvenir, nous voilà confortés dans notre utilisation préférentielle
de techniques paradoxales : le fait de ressentir la peur permet de la recadrer.
Même si nous ne savons pas encore quels sont les gènes activés ou désactivés dans tel ou tel symptôme, par telle ou telle intervention, notre pratique de la thérapie nous a depuis longtemps permis de mesurer à quel point un recadrage, une prescription de tâche ou une séance d’hypnose peuvent, lorsqu’ils «conviennent» au patient, l’aider à changer de façon profonde et durable. D’un point de vue systémique, nous ne sommes donc pas surpris par l’idée que ces changements soient, dans une relation circulaire, causes et conséquences de changements structurels au niveau neuronal.
En tous les cas, l’optimisme thérapeutique de Milton H. Erickson,
très largement repris par les praticiens de l’école de
Palo Alto, trouve là des bases neurophysiologiques, qui, qu’on
les considère ou non comme des métaphores, ouvrent de multiples
possibilités prenant en compte toute la complexité d’un
système humain, loin du déterminisme linéaire qui a
trop longtemps prévalu en psychologie.
L’apport remarquable d’Ernest Rossi, tout au long de ce séminaire,
aura été d’associer à ces exposés scientifiques
des démonstrations sur leurs applications cliniques.
Partant du principe ericksonien selon lequel le rôle du thérapeute
est de fournir au patient les conditions qui permettent les ré-associations
et les changements internes, il nous a présenté différents
modèles d’intervention visant à mettre en place la possibilité pour
le patient d’activer pluri-quotidiennement sa propre créativité.
Se référant au processus créateur en quatre étapes
(recueil d’informations, incubation, illumination, vérification)
décrit par le mathématicien Henri Poincaré, Rossi l’utilise «comme
paradigme pour faciliter l’expression génique, la neurogénèse
et la guérison en rejouant les systèmes de la mémoire,
de l’apprentissage et des comportements qui encodent les expériences
de vie significatives.»
Il insiste sur le parallèle que l’on peut faire entre ce processus
créateur et les cycles biologiques ultradiens qui rythment notre vie éveillée
comme notre sommeil. Pour Rossi, qui attire depuis longtemps notre attention
sur ces cycles ultradiens, apprendre à les reconnaître et les
utiliser nous permet d’optimiser nos performances externes et nos processus
de guérison internes.
Les deux journées de ce séminaire ont ainsi été ponctuées de démonstrations de séances d’hypnose, collectives ou individuelles, et d’exercices dans lesquels la transe hypnotique est comprise comme un état de focalisation intense permettant le changement.
L’apparente simplicité de la pratique clinique d’Ernest Rossi la rend d’autant plus impressionnante : par des suggestions minimalistes et une extrême attention portée aux indices non verbaux, il met en route des processus internes dont on peut mesurer l’ampleur à travers les émotions et les mouvements idéomoteurs des mains du sujet. Le plus souvent, dans le cadre de ces démonstrations, il n’a pas besoin de connaître le problème que le sujet est en train de traiter, preuve, s’il en fallait une, que c’est le patient qui se «soigne» lui-même et que le rôle du thérapeute se limite à la mise en place du contexte favorable aux reconstructions internes.
Rossi a d’ailleurs précisé qu’en dehors de la
thérapie, ont été identifiés de nombreux autres
contextes favorables à ces processus d’activation de l’expression
génique permettant des changements dans une optique de guérison
: la surprise de la nouveauté, les rêves, la répétition
dans l’apprentissage, la prière et la méditation (et
plus précisément le dénominateur commun des expériences
spirituelles: la fascination, la grandeur, le mystère désignés
par le philosophe des religions Rudolf Otto par le terme de «numineux» qui
sera repris par Jung).
Notons qu’Ernest Rossi, de formation jungienne à l’origine,
insiste sur cette «expérience psychologique de la beauté du
numineux» comme ayant joué un grand rôle dans le processus
de sa propre guérison après son accident vasculaire cérébral.
L’ensemble de ce séminaire a comporté pour nous tous les ingrédients nécessaires à l’activation de l’expression génique : nous venions pour apprendre quelque chose de nouveau, nous avons été fascinées par les exposés scientifiques, nous avons eu dans les démonstrations et les séances collectives de multiples occasions d’exercer la technique…
En rédigeant ce compte rendu, avec quelques semaines de recul, nous
pouvons déjà mesurer les changements dans notre pratique de
thérapeutes : un optimisme thérapeutique renforcé, une
conviction encore plus grande dans l’idée que les ressources
se trouvent chez le patient et que notre rôle n’est pas de trouver
des suggestions ou des tâches ingénieuses pour l’aider à changer,
mais plutôt de lui offrir un contexte lui permettant d’accéder à ses
propres capacités de changement.
Ces notions, pourtant affirmées et répétées dans
les discours ericksoniens et palo-altiens, restent trop souvent théoriques
tant il est difficile de renoncer au rôle d’expert tout puissant.
Dans la pratique de l’hypnose, comme dans celle des stratégies
paradoxales, on voit bien à quel point il est difficile d’adopter
et de conserver cette position basse qui seule peut permettre au patient
de changer, comme cela lui convient, dans le sens qui lui convient.
Nous savons que le travail d’Ernest Rossi n’est pas toujours
très facile d’accès, tant pour ce qui concerne les recherches
en neurosciences que pour sa pratique clinique épurée.
Cependant, à une époque où les thérapeutes sont
de plus en plus souvent à la recherche de techniques codifiées
et de protocoles thérapeutiques reproductibles, il est intéressant
de se pencher sérieusement sur les apports des neurosciences pour
voir à quel point l’extraordinaire complexité de notre
monde ouvre la porte à la créativité de chacun.
Irène Bouaziz, Chantal Gaudin
© I. Bouaziz/Paradoxes © C. Gaudin/Paradoxes
Bibliographie
Ernest Rossi est un auteur prolifique, pas moins de vingt et un livres et
cent vingt-quatre articles sont recensés sur son site internet : http://www.ernestrossi.com
Traductions
françaises
Rossi E.L., Nimmons D., 2O minutes de répit, Éd.
de l’homme, Montréal, 1992
Ross E.L., Psychobiologie de la guérison,
Desclée de Brouwer, Paris, 1993, 2° édition Éd.
Le Souffle d’or, 2002
Rossi E.L., Du symptôme à la lumière. La nouvelle dynamique
des systèmes auto-organisés en hypnothérapie. Le germe,
(Éd. SATAS), Bruxelles, 2001
Et sa dernière publication non encore traduite :
Rossi E.L., The psychobiology of gene expression
: Neuroscience and Neurogenesis in Therapeutic Hypnosis and the Healing Arts.
NY: W.W. Norton Professional Books, 2002
Il est possible de se procurer ces livres en contactant les librairies
suivantes :
- L’attente de l’oubli, 46, av. de la république, 52100
Saint-Dizier. Tél.: 03 25 56 46 49.
Fax 03 25 56 94 70
- SATAS, Chaussée de Ninove, 1072, B-1080 Bruxelles, Belgique.
Tél.
: 00 32 569 69 89.
http://www.satas.be