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Introduction modératrice

docteur Georges Elkan, pédopsychiatre

Avez-vous déjà assisté à un congrès de psychiatrie ?. Les congressistes sont en moyenne de trois à quatre cents mais les salles qui les accueillent comptent rarement plus de deux cents places et, bizarrement, on trouve toujours où s’asseoir, étaler son imper et poser les kilos de prospectus offerts par les labos pharmaceutiques qui font antichambre.

Les sessions de l’après-midi sont remarquables par la répartition de l’assistance : une dizaine de personnes sur une estrade ou une scène, une autre dizaine éparpillée dans la salle. Le déficit en congressistes découle du choix des villes qui accueillent les congrès et de leurs richesses culturelles et commerciales.

Il est quinze heures trente, avec hésitation, un personnage souvent âgé, depuis l’estrade déclare : «On devait reprendre à quatorze heures, il va falloir commencer et respecter le temps prévu pour les interventions si l’on veut entendre les huit papiers tous très riches prévus avant dix-sept heures.» Cette personne est le président de séance. Il est assisté par le modérateur qui devra faire respecter le temps de parole des intervenants. Ces deux personnes garderont pendant toute la durée de leur prestation un aspect attentif et bienveillant, trouveront de l’intérêt et de la qualité à tout et feront preuve d’une discrétion et d’une modestie si remarquables qu’on ne remarquera qu’eux.

Le rôle du modérateur m’a toujours fasciné. Il doit rester éveillé, malgré un déjeuner copieux et souvent arrosé, appuyer de mouvements approbateurs et discrets ce que disent les orateurs, et, à la fin de chaque intervention, trouver une question de secours à poser, les spectateurs qu’il aura sollicités pour cela se mettant alors à fixer avec une concentration encore accrue les notes qu’ils ont prises presque mot pour mot, histoire d’être sûrs de ne pas être passés à côté d’une information qu’ils seraient les seuls à ne pas avoir assimilée.

Ce qui me plaît le plus cependant, dans le rôle de modérateur, c’est de rappeler avec délicatesse et discrétion au conférencier, embarqué et concentré dans son exposé comme un pilote de F1, qu’il lui reste deux minutes pour conclure. Souvent il commence à plier une feuille pour la découper en quatre(les psychiatres sont écologistes et compatissent avec les arbres) puis il dévisse avec des gestes aussi retenus qu’un lanceur de marteaux le capuchon d’un stylo si fin qu’il pourrait servir de balise au milieu de la Manche. Il trace alors avec des mouvements auprès desquels ceux d’Olivier Debré peignant une toile géante auraient eu l’air menus quelques mystérieux caractères. Il colle ensuite le papier qu’il voulait le plus discret possible devant le nez de l’orateur qui montre alors, selon son tempérament, de la confusion ou de la mauvaise humeur et assure qu’il a bientôt fini. Souvent, la salle partage la frustration du malheureux qui doit réorganiser le plan de son texte instantanément. Certains le font avec élégance et retombent sur leurs pieds. Ca m’est arrivé, je me suis alors trouvé dans un blanc étouffant, aussi disert qu’une carpe hors de l’eau.

Selon notre vision du monde, le président et le modérateur font tous leurs efforts pour adopter une position basse, ils veulent éviter à tout prix de heurter l’orateur ou le public. Ils savent que s’ils sortent de la neutralité attendue par tous, s’ils déstabilisent l’orateur ou son public, une sensation de malaise désastreuse va s’abattre sur la salle.

Vous connaissez la position basse, cette attitude qui découle des principes de base de la thérapie brève. C’est le client qui sait quel est son problème, comment il tente de le résoudre, et ce que deviendrait son monde s’il évoluait. Le thérapeute est là pour apprendre, puis permettre l’émergence des ressources qui interrompront les tentatives de solution. Elles cesseront ainsi de perpétuer et aggraver le problème. Le strict respect de la vision du monde du client, enfin, au delà d’une position simplement éthique, est essentiel pour rendre opérants les recadrages ou les tâches proposées.

Que dire aussi du freinage et des prescriptions de rechute ? La cerise sur le gâteau, c’est le fait que le plus souvent nos patients ne nous attribuent presque jamais aucun rôle dans l’amélioration de leurs difficultés. Vous le voyez, il faut se résoudre à en arriver bien bas pour pratiquer la thérapie brève systémique. Ce n’est pas la peine de chercher la position basse, elle est constitutive de notre approche.

Il me semble que plus on cherche une attitude modeste, comme le modérateur qui me fascine tant, plus on s’enfonce dans une situation paradoxale du type «soyez spontanés» et plus on apparaît, comme le modérateur, faussement modeste. Les clients le perçoivent instantanément et la tension s’installe dans les échanges.

Si par contre, on a la chance d’être dans un bon jour, d’avoir l’esprit suffisamment fluide et précis pour suivre son plan de thérapeute bref en oubliant les efforts intellectuels que son assimilation nous a demandé, alors il peut arriver qu’on écoute le client en ayant la sensation de discerner son point de vue sans chercher à l’évaluer ni à le cataloguer. C’est peut-être la notion de lâcher prise qui rend le mieux compte pour moi de ces moments si particuliers de notre art. De mon point de vue, dans ma pratique quotidienne, c’est la façon la plus pertinente d’être en situation basse.

Mais assez déblatéré ! il est temps de nous réveiller pour démarrer vraiment nos travaux d’après-midi.

© G. Elkan/Paradoxes


Troisième Journée d’Etude, octobre 2004
- Allocution d'ouverture, docteur Chantal Gaudin
- Modération, docteur Manuela Guillot
- Qu’est-ce qui nous amène à croire que l’approche systémique permet le changement en entreprise?, Yves Djorno
- Une approche paradoxale des pyschotraumatismes, Stéphane Keller, Jean-Curt Keller
- Jeunes en crise et Thérapie Brève, François Bernard, Line Cogné, Estelle Templier
- Allocution de clôture, docteur Irène Bouaziz

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