Jeunes en crise et Thérapie Brève
François Bernard, psychologue, Line Cogné, psychosociologue, Estelle Templier, animateur socioculturel
A/ Le contexte de l’intervention
Le service d’accueil d’urgence est mandaté pour évaluer
des situations et travailler à l’orientation de jeunes (13-21
ans) placés pour toutes raisons relevant de la protection de l’enfance,
jusque et y compris en alternative à la prison.
Les jeunes sont reçus en urgence, après avoir été l’objet
d’une ordonnance de placement par le tribunal des enfants, pour un
séjour que nous essayons de maintenir à deux mois maximum.
Le jeune arrive en rupture (de sa famille, d’un foyer, de la rue…).
La prise en charge est assurée 24h sur 24 par dix intervenants qui
se relaient, avec des passations d’informations trois fois par jour.
Les intervenants ont des formations d’éducateur spécialisé,
d’assistant social, de psychologue… Il n’y a pas de spécialisation
dans les tâches. Tout le monde fait tout : entretiens, démarches, … les
plages horaires sont réparties de façon uniforme sur tout le
monde : jour, soirée, nuit.
Durant le temps de son séjour, le jeune reste ou est remis en activité.
Il peut rester dans son établissement scolaire ou être inscrit
dans un autre, mis en stage... Les contacts avec le réseau familial
sont maintenus, voire repris s’il n’y en avait plus. Parallèlement à la
tentative de maintien d’un rythme quotidien, un travail avec les parents
et le réseau familial est effectué.
Le jeune est donc placé en urgence dans la journée suite à un
appel téléphonique. L’urgence détermine le cadre
d’intervention. C’est une action circonscrite dans le temps et
les effets pour déterminer une orientation rapide et adaptée
en fonction de critères spécifiques à chaque situation.
Compte-tenu de la complexité des situations et de la dégradation
des relations, compte-tenu du cadre institutionnel, notre travail ne peut être
que modeste. Il vise à ce que de nouveaux possibles puissent se rejouer
ailleurs, en famille ou en foyer ; que le jeune (et/ou sa famille) (ré)intègre
un lieu avec des attentes qui lui appartienne.
Les situations sont extrêmement différentes tant dans les circonstances
que dans le positionnement des individus par rapport à ce qu’ils
vivent. Ils n’ont en commun que la volonté de ne pas laisser
les adultes s’ingérer dans leur vie. Ce positionnement, à travers
leurs patterns, s’exprime de façon différente, de la
passivité à la violence.
Le placement peut être vécu également comme la solution.
La famille reprend sa vie sans le jeune et se rééquilibre sans
lui. On peut également penser que, lorsque le jeune a été exclu
d’une structure d’accueil, trouver un autre lieu d’accueil
plus adapté, avec d’autres personnes, soit une solution. Le
risque est alors que le jeune se retrouve en situation de répétition
si rien ne change en lui.
Il faut donc aller très vite et saisir ce moment d’instabilité.
De plus, nous devons éviter que le jeune ne «s’installe».
Les modalités et les conditions de la prise en charge favoriseront
donc sa volonté d’aller construire ailleurs.
L’objectif du séjour est bien sûr de trouver l’orientation
la plus adaptée, et le lieu qui accepte d’accueillir le jeune,
sachant que tous les lieux demandent l’adhésion du jeune à son
projet. Ainsi, notre intervention vise des petits changements pour que, dans
l’accueil suivant (foyer ou famille), de nouvelles postures rendent
possible une reprise de cheminement.
B/ L’utilisation du modèle
Nous ne sommes pas dans un contexte qui permette une application pure du
modèle. Dans la mesure où nous transposons un modèle
d’intervention dans un autre contexte, il faut analyser les concepts
du modèle de Palo Alto pour tenter de les adapter à notre travail.
Dans ce cadre, par exemple, la notion de client, capitale dans la méthodologie
du modèle, peut être revendiquée par plusieurs protagonistes
: le juge qui a ordonné le placement, l’aide sociale à l’enfance à qui
le jeune est confié, la famille, le jeune même, parfois… Se
pose alors la question de déterminer qui est le client, et pour quel
problème…
Si ces interrogations sont indispensables tant au niveau du positionnement
qu’au niveau de l’utilisation de l’outil, nous ne rentrerons
pas ici dans les détails de la technique. Nous préférons
aujourd’hui illustrer comment nous utilisons les principes liés à l’approche
de Palo Alto.
L’application du modèle ne va donc pas de soi. Mais la prise
en charge permet d’avoir plusieurs angles d’interventions possibles
:
- les entretiens avec toute personne intervenant dans la situation (parents
, famille élargie, réseau…)
- les entretiens avec le jeune en saisissant des moments propices et souvent
inattendus, par exemple dans la voiture lors d’un accompagnement en
chambre d’hôtel
- la gestion du quotidien.
Les entretiens
Nous partons de ce que le jeune et sa famille apportent sur leur situation,
et de leur demande ou non-demande. Les attendus du magistrat sont intégrés
dans le contexte.
L’utilisation de la grille permet un recueil d’informations sur
le système, de repérer si quelqu’un est client, de quoi,
les tentatives de solution, … et de toute façon de saisir les
interventions d’opportunité, de recadrage, … Les entretiens
permettent de travailler directement sur le système quand cela est
possible.
Le repérage des particularités propres à chaque situation
permet de mettre en place des stratégies et éventuellement
de faire des liens avec la gestion du quotidien.
Un exemple :
Dans la vie d’Éric (14 ans) il y a un frère jumeau, un
petit frère, ses parents, ses grands-parents, une tante. Éric
est le seul de la fratrie qui pose vraiment des problèmes : il pique
des crises où il casse tout, il est déscolarisé… Les
parents ont « tout essayé » et demandent le placement
; c’est le couple et l’éducation des deux autres enfants
qui sont en jeu.
Il y a toujours un des protagonistes pour penser que les autres n’ont
pas su faire et se proposer de prendre les choses en main jusqu’à ce
que la main tourne. Éric a toujours quelqu’un dans sa poche
: ce n’est pas de sa faute, tout le monde sait bien que la gémellité pose
des problèmes…
Les entretiens familiaux ont permis de travailler avec les uns et les autres,
de proposer des tâches.
Dans la gestion du quotidien au SAU, les règles de vie de sa famille
sont respectées ; qu’Éric casse ne nous dérange
pas. La seule fois où il s’est énervé et a renversé violemment
la table, c’était lors d’un entretien avec sa famille
; devant eux, ses patterns étaient encore opérants. Nous avons
laissé faire, puis Eric est sorti en claquant la porte. Nous avons
repris l’entretien avec les grands-parents et la tante comme s’il
ne s’était rien passé. Quand ils sont partis, Éric
est venu les enlacer pour leur dire au revoir comme si rien ne s’était
passé, au grand étonnement de sa famille.
Par rapport à l’école, Éric avait un désir
dont sa famille souriait gentiment, car c’était irraisonnable
: il aurait aimé être avocat. Dans la semaine, Éric était
attendu dans un cabinet d’avocats pour effectuer un stage. Cette revendication-là a été entendue.
La gestion du quotidien
Au quotidien, de façon systématique, nous installons un mode
interactionnel qui vise à saisir chaque interaction comme occasion
de faire vivre des expériences différentes. Il s’agit,
soit en s’appuyant sur la relation elle-même, soit en utilisant
la prise en charge qui permet de jouer sur l’environnement, d’expérimenter
des situations dans lesquelles les patterns ne sont plus opérants.
En concomitance, il s’agit de mettre en œuvre à travers
les interactions proposées, les principes de base de la thérapie
brève, tels que la prise en charge individualisée, l’utilisation
de tout ce que le jeune apporte, le développement de la responsabilité,
la définition d’une stratégie, la communication avec
les émotions, l’attente positive (c’est-à-dire
l’attitude neutre et confiante à la fois des intervenants)…
C/ Un fonctionnement et une organisation au service de
l’interaction
Pour que les interactions in vivo et la gestion du quotidien puissent être
des supports d’interventions possibles et opérantes, certaines
conditions sont nécessaires.
- La prise en charge doit être individuelle et individualisée.
-
Pouvoir jouer sur l’environnement suppose d’être le
moins possible limité par des protocoles, par des modalités
internes, et d’être inventif sur les possibilités d’accueil
et d’actions. La gestion du quotidien est réinventée
tous les jours, en fonction des besoins ou des opportunités.
Par exemple, il y a plusieurs modes d’hébergement possibles
(l’internat, la chambre d’hôte, la chambre d’hôtel).
Le mode d’hébergement peut changer en cours de séjour.
De même, les activités sont spécifiques à chaque
jeune.
- Comme nous nous appuyons sur ce que le jeune propose à l’instant
présent, il n’est pas possible de différer la réponse.
Nous nous devons d’être réactifs.
Les jeunes n’ont pas de référent. Chaque intervenant
présent et disponible reçoit le jeune ou effectue les démarches
avec lui. Il n’est pas question d’attendre les horaires ou le
jour de travail d’Untel. Chacun doit être à même
de saisir toute opportunité d’intervention spécifique.
Quelques exemples :
Sabrina a 14 ans ; elle est placée depuis l’âge de 3 ans
; elle n’a plus de contact avec sa mère et voit son père
lorsqu’il sort de prison. Elle arrive au service suite à son
renvoi d’un foyer. Sabrina ne supporte pas d’attendre, les éducateurs
doivent être immédiatement à sa disposition, et si nous
ne répondons pas assez vite, elle préfère ensuite tout
refuser.
Comme nous l’avons fait attendre, Sabrina vient nous informer qu’elle
part en fugue ; saisissant cette proposition, nous décidons de la
suivre et nous lui proposons de partir avec elle en voiture : nous aussi
nous en avons marre d’attendre… Sabrina, intriguée, accepte
de fuguer avec notre collègue. Ils roulent pendant une demi-heure.
Sabrina ne sachant vraiment où aller, demande d’être raccompagnée à sa
chambre d’hôte. Arrivée à destination, Sabrina
remercie l’intervenant ; celui-ci lui fait part de sa déception
: ce n’est pas si marrant que cela la fugue… Et Sabrina lui
a répondu que parfois c’était même triste.
Djamel a 17 ans, il arrive accompagné de trois policiers en civils.
Il ne veut pas du placement, le magistrat lui a imposé de quitter
le domicile de sa mère. Djamel est déscolarisé depuis
plus d’un an, sa mère n’arrive plus à savoir ce
qu’il fait de ses journées et ne sait pas quand il va rentrer.
Rien à son arrivée ne pose de problème à Djamel,
sauf que le Magistrat s’immisce dans sa vie. Nous décidons, à l’accueil,
d’une mise en activité rapide. Pas le temps de parler des raisons
de son placement, Djamel est attendu par l’équipe de prévention
des CRS pour encadrer les activités nautiques et sportives pour des
enfants de 10 à 15 ans. Le stage a duré une semaine, Djamel
est décrit comme un jeune sérieux qui applique les règles
de sécurité et sur qui les encadrants peuvent compter.
Une semaine pour se dire que le monde peut tourner autrement. Djamel s’est
trouvé dérangé par ses sautes de violence et il a pu
rencontrer un professionnel. Il était demandeur.
- Un travail en articulation est indispensable :
• Avec les partenaires extérieurs sollicités (collège,
lycée, les entreprises, les lieux d’accueil pour des activités
ou rencontres ponctuelles, les structures spécialisées …).
Ces personnes sont toutes différentes, elles ont leur cadre, leur
avis et leur façon d’être. Nous devons le prendre en compte.
S’articuler avec elles est leur permettre d’avoir un rôle à jouer
en leur donnant les éléments dont elles ont besoin pour que
l’expérience à vivre par le jeune puisse être différente.
• Avec le jeune : tout est fait et dit devant lui. Tout ce qu’on ne peut pas partager avec lui, on préfère ne pas le savoir. Pouvoir, en sa présence, le présenter en donnant les éléments dont les gens ont besoin pour se positionner (et ce de façon telle qu’il puisse l’entendre) permet de jouer sur plusieurs axes (le recadrage, la responsabilité, l’orientation vers…) et de changer de niveaux d’interaction. Changer une seule carte peut modifier toute la donne.
• Entre les intervenants eux-mêmes : c’est un travail de relais qui nécessite la synthèse et la transmission des informations pertinentes. En amont, c’est partager un positionnement commun par rapport à notre rôle, et maintenir le cap grâce à une culture partagée des principes de la systémique. Nous ne sommes ni dans l’éducatif, ni dans le relationnel, ni dans la thérapie. L’objectif est de faire vivre aux usagers des expériences vivantes au plus près d’eux-mêmes, sans rien vouloir pour eux et sans rien en attendre.
© F. Bernard/Paradoxes, © L. Cogné/Paradoxes, © E. Templier/Paradoxes
Troisième Journée d’Etude,
octobre 2004
- Allocution d'ouverture, docteur
Chantal Gaudin
- Modération, docteur Manuela
Guillot
- Qu’est-ce qui nous amène à croire
que l’approche systémique permet le changement en entreprise?, Yves
Djorno
- Une approche paradoxale des pyschotraumatismes, Stéphane
Keller, Jean-Curt Keller
- Modération, docteur Georges
Elkan
- Allocution de clôture, docteur
Irène Bouaziz