La logique du paradoxe thérapeutique: de la provocation à la compréhension
Docteurs Irène Bouaziz et Chantal
Gaudin, psychiatres

Jeu de rôle introductif :
Version I
- La patiente : Docteur, je viens vous voir parce que je ne peux pas continuer comme ça. Je suis terriblement mal à l’aise quand je suis avec les gens. Je rougis, je tremble et je bégaie dès que je dois prendre la parole devant plusieurs personnes. Ça me gêne depuis toujours dans ma vie privée, je ne prends jamais la parole dans les réunions de famille ou avec les amis et c’est un calvaire à chaque fois que quelqu’un s’adresse à moi. Mais là, ça devient vraiment handicapant au travail; on m’a demandé de diriger une petite équipe et je vais devoir animer des réunions. J’ai essayé de contrôler mon malaise avec des techniques de respiration, j’ai fait de la relaxation, il m’arrive de prendre des tranquillisants, mais rien n’y fait. Si je n’arrive pas à assumer ce poste, ça va être terrible pour moi et mon avenir professionnel sera compromis.
- La psychiatre : Bon, si je comprends bien votre problème, vous êtes mal à l’aise en public, vous avez essayé diverses techniques pour vous détendre mais aucune n’a vraiment marché et vous souhaitez devenir capable d’être assez calme pour animer des réunions à votre travail. Il vous suffit d’exécuter précisément la tâche que je vais vous prescrire. Habituellement, nous obtenons 100% de réussite pour de tels problèmes, mais je ne sais pas si cela va marcher avec vous. Tous les jours, jusqu’à notre prochain rendez-vous, vous allez vous enfermer dans une pièce et pendant 30 minutes vous allez vous angoisser en imaginant tout ce qui peut mal se passer lorsque vous parlez devant un public. Il faudra que vous ressentiez tous les symptômes de malaise que vous ressentez habituellement. Faites cela très précisément chaque jour pendant ½ heure jusqu'à notre prochaine séance.
À la séance suivante:
- La psychiatre: Avez-vous bien suivi mes consignes?
- La patiente: Oui, Docteur, à la lettre. Et c’est incroyable, il y a eu une réunion à laquelle je n’étais pas obligée d’assister, mais j’ai voulu faire l’expérience. Je n’en revenais pas. J’étais beaucoup moins mal à l’aise que d’habitude! Dire que c’était si simple de se débarrasser de ce problème alors que je souffrais depuis mon enfance! Vous êtes vraiment très forte. Merci
Version II
- La patiente : Docteur, je viens vous voir parce que je ne peux pas continuer comme ça. Je suis terriblement mal à l’aise quand je suis avec les gens. Je rougis, je tremble et je bégaie dès que je dois prendre la parole devant plusieurs personnes. Ca me gêne depuis toujours dans ma vie privée, je ne prends jamais la parole dans les réunions de famille ou avec les amis et c’est un calvaire à chaque fois que quelqu’un s’adresse à moi. Mais là, ça devient vraiment handicapant au travail; on m’a demandé de diriger une petite équipe et je vais devoir animer des réunions. J’ai essayé de contrôler mon malaise avec des techniques de respiration, j’ai fait de la relaxation, il m’arrive de prendre des tranquillisants, mais rien n’y fait. Si je n’arrive pas à assumer ce poste, ça va être terrible pour moi et mon avenir professionnel sera compromis.
- La psychiatre : Je comprends qu’il soit particulièrement pénible pour vous d’être si mal à l’aise lorsque vous vous trouvez en public et que vous souhaitiez vous débarrasser de ce problème, au moins pour pouvoir animer des réunions à votre travail. Cependant, on peut aussi comprendre que vous soyez mal à l’aise. Dès qu’on se trouve en face des gens, ceux-ci vous jugent, critiquent intérieurement et parfois même ouvertement votre façon de vous habiller, de vous tenir. Ils trouvent toujours à redire à ce que vous venez de dire, et trouvent même à redire si vous ne dites rien. En fait, il n’y a aucun moyen d’éviter, dès qu’on est en présence des autres, le risque qu’on pense du mal de vous ou qu’on se moque de vous. Si vous êtes prête à affronter ce risque, si le jeu en vaut vraiment la chandelle pour vous, alors, nous pouvons chercher ensemble des façons de mieux contrôler votre malaise ou de faire avec. Mais vous êtes la seule à pouvoir décider si vous voulez affronter le risque qu’on vous juge, qu’on vous critique, qu’on se moque de vous.
- La patiente: Oui je tiens absolument à être à la hauteur de ce nouveau poste qu’on me propose.
- La psychiatre: Bien, mais alors, promettez-vous à vous-même de ne jamais vous imposer de supporter quelque chose d’insupportable. Si au cours de nos séances ou dans les expériences que vous ferez en dehors des séances, quelque chose vous apparaissait inacceptable, alors surtout, cessez tout effort pour poursuivre le changement. Je voudrais maintenant vous demander quelles est, à votre avis, l’origine de votre malaise.
- La patiente: Je crois que cela vient du fait que j’ai été surprotégée par mes parents dans mon enfance.
- La psychiatre: On pourrait alors faire l’hypothèse que vous n’avez pas pris assez de coups dans votre enfance et votre adolescence pour vous habituer à la méchanceté des autres. C’est une expérience qu’il est nécessaire de faire très tôt et de façon répétée, un peu comme pour se tanner le cuir, afin d’arriver à supporter les agressions dont on est forcément victime dès que l’on s’expose au regard des autres.
- La patiente: Vous voulez dire par là qu’il faudrait que j’aille prendre des coups pour m’habituer à en recevoir?
- La psychiatre : Oui, mais pas n’importe comment, tant que votre peau est aussi sensible, certains coups pourraient vous blesser gravement. Je peux vous proposer de faire l’expérience de commencer par vous tanner le cuir virtuellement. Pour cela vous pourriez consacrer 30 minutes tous les jours à vous imaginer prenant la parole face à un public en ressentant, aussi intensément que possible, tous les symptômes de malaise que vous connaissez. Vous pourrez ainsi évaluer s’il est souhaitable pour vous de poursuivre dans ce sens. Cela vous parait-il faisable?
- La patiente : Oui, c’est une expérience intéressante
Séance suivante:
- La psychiatre: Où en êtes-vous de vos expériences ?
- La patiente: C’est vraiment très étonnant. Après deux ou trois exercices virtuels, comme vous m’aviez dit, je n’arrivais plus tellement à faire venir le malaise, alors je me suis dit qu’il fallait que je m’exerce en situation réelle. J’ai commencé à prendre la parole à la pause café avec mes collègues et j’ai eu droit à quelques remarques désagréables et je les ai assez bien encaissées. Mais ça m’a fait réfléchir, je me suis rendue compte que je n’avais pas envie de prendre le risque de me faire agresser par certaines personnes et, dans ces cas là, j’ai préféré continuer à me taire. Je pense que je vais continuer à faire ce genre d’expérience encore quelques temps. Ça me montre que je ne dois pas changer du tout au tout. Et par rapport à mon nouveau travail au moins, il me semble que je suis en bonne voie pour arriver à animer les réunions avec la petite équipe qu’on va me confier.
Vous venez d’assister à deux façons différentes
d’utiliser le paradoxe dans une démarche de résolution
de problèmes. Toutes les deux donnent des résultats, mais
qui à nos yeux ne sont pas du tout les mêmes.
Notre propos sera de vous présenter nos réflexions sur ce
qui, au cours de nos années de pratique de la Thérapie Brève
de Palo Alto, nous a amenées à opter pour la seconde.
Historique: Mais comment en est-on venu à utiliser
le paradoxe pour amener des changements?
Un petit rappel historique s’impose.
En tant qu’outil de changement, le paradoxe est un grand classique
de la philosophie taoïste. Voilà plus de 2500 ans, Lao Tseu
mettait en avant le concept de non-agir comme plus sûr moyen
de provoquer un changement. Le Zen a, par la suite, eu recours aux koans,
petites énigmes paradoxales, pour amener les disciples à l’illumination
en sortant des cadres habituels de réflexion.
Dans cette même lignée, le philosophe Alan Watts évoquait
en 1951, dans son livre Bienheureuse insécurité,
la loi de l’effort inversé que l’on peut voir
à l’œuvre dans le fait que si l’on s’efforce
de flotter à la surface de l’eau, on coule, ou bien si l’on
veut retenir son souffle, alors on le perd.
Dans le champ du soin, de la thérapie, il s’est trouvé,
à toutes les époques, des praticiens témoignant de
l’efficacité de telle ou telle intervention paradoxale.
Hippocrate, ne disait-il pas déjà au IVe siècle avant
notre ère: similia similibus curantur, le semblable guérit
le semblable, principe repris par Hannemann au début du XIXe siècle
pour décrire l’effet de l’homéopathie.
Paul Watzlawick cite la publication d’un médecin anglais du
XVIe siècle qui décrit le traitement d’un cas d’impuissance
par la prescription, au patient, de l’abstention de tout rapport sexuel
pendant six nuits consécutives passées auprès de sa
compagne.
Plus proche de nous, le psychiatre viennois Viktor Frankl, a été
le premier à formaliser l’utilisation de ce qu’il a appelé
l’intention paradoxale dans la forme de thérapie qu’il
a développée à partir de 1939: la logothérapie.
Voici un petit exemple de ce qu’il faisait, tiré de son livre
Découvrir un sens à sa vie: «Un jeune médecin
me consulta parce qu'il éprouvait une crainte constante de trop transpirer.
Or, l'anxiété qu'il éprouvait rien qu'à y penser
suffisait à le faire transpirer d'abondance. Afin de briser ce cercle
vicieux, je lui conseillai, à chaque nouvel accès, de décider
de montrer cette capacité anormale à ceux qui l'entouraient.
À la suite de notre entretien, chaque fois qu'il rencontrait une
personne susceptible de déclencher en lui son angoisse d'anticipation,
il se disait: "Je n'ai sué qu'un litre d'eau jusqu'à
présent, mais maintenant, je vais en suer au moins dix!"»
Résultat: ayant souffert de sa phobie pendant quatre ans, il put,
après une seule consultation, s'en libérer de façon
permanente en moins d'une semaine. Le lecteur notera que cette technique
consiste à renverser l'attitude du patient en transformant sa peur
en un désir paradoxal. Ce traitement tire parti de l'anxiété
même du patient.»
Si nous citons Frankl un peu longuement, c’est qu’il est pour
nous un modèle de thérapeute qui, au-delà des techniques,
avait une vision globale des problèmes humains et du sens de la vie.
Il était de ceux qui disaient, comme Gregory Bateson: « Il
n’existe pas de psychothérapie sans théorie de l’homme
et philosophie de la vie qui la sous-tendent ».
Par la suite, le psychiatre américain Milton Erickson, a largement
utilisé dans ses thérapies avec ou sans hypnose, des tactiques
paradoxales. Dans le célèbre article publié par l’équipe
de Gregory Bateson en 1956, Vers une théorie de la schizophrénie ,
les auteurs citent en exemple une intervention paradoxale de Frieda Fromm-Reichmann
avec une patiente schizophrène et concluent sur l’espoir que
les «coups de génie» thérapeutiques
de ce genre soient un jour suffisamment compris pour devenir tout à
fait courants et systématiques».
Et c’est effectivement à partir des travaux de cette équipe
rassemblée à Palo Alto entre 1953 et 1962 autour de Gregory
Bateson que sont apparues les premières tentatives de compréhension
du mécanisme du paradoxe et les premières systématisations
de son application. Rappelons que leur recherche, s’appuyant sur les
principes de la cybernétique de Norbert Wiener, portait sur la communication
du point de vue de la théorie des types logiques de Whitehead et
Russell. Ces deux philosophes et mathématiciens anglais avaient,
au début du XXe siècle, résolu l’énigme
des paradoxes qui interrogeait les hommes depuis l’antiquité.
Leur théorie des types logiques a mis en évidence le fait
que les paradoxes résultaient d’une confusion entre le niveau
de la classe et le niveau des éléments de cette classe.
Depuis les travaux de l’équipe de Gregory Bateson plusieurs
courants thérapeutiques prônent l’usage du paradoxe sous
différentes formes. Citons rapidement les plus importants d’entre
eux: les thérapies familiales systémiques, les thérapies
stratégiques, dans la lignée de Jay Haley - qui fut un des
collaborateurs de Bateson,- avec Cloé Madanes, Jacques Antoine Malarewicz,
Giorgio Nardone, les thérapies dites Ericksoniennes, les approches
provocatives à la suite de Frank Farelly, et plus récemment
même les thérapies comportementales et cognitives.
Cependant, seule la Thérapie Brève développée
au Mental Research Institute de Palo Alto fondé par un autre collaborateur
de Bateson, Don Jackson, a fait de l’intervention paradoxale la base
de toute sa stratégie.
En 1967, John Weakland qui avait lui aussi fait partie de l’équipe
de Bateson, Richard Fisch, Paul Watzlawick et Arthur Bodin, démarrent
un projet expérimental au sein du Centre de Thérapie Brève
du MRI.
Ils n’ont pas, comme on aurait pu l’imaginer, démarré
leurs expérimentations en observant les effets des interventions
thérapeutiques paradoxales, mais en recherchant, de façon
plus large, quelle était la plus petite intervention susceptible
de produire le plus grand changement dans un système. Décodant
les situations d’un point de vue interactionnel, ils ont cherché
à utiliser les techniques productrices de changement des thérapeutes
géniaux comme Milton Erickson, Jay Haley et Don Jackson.
C’est presque par hasard, en donnant une tâche qui avait simplement
pour but, dans leur esprit, de préparer l'intervention en vue d'un
changement, qu’ils sont, en quelque sorte, retombés sur le
paradoxe. Ils ont en effet constaté que cette tâche préparatoire,
dans laquelle ils demandaient au client de cesser de faire ce qu’il
faisait pour résoudre son problème, était, à
elle seule, génératrice du changement. C’est ainsi qu’est
né le concept d’arrêt des tentatives de solution, marque
de fabrique de la Thérapie Brève de Palo Alto.
Après ce petit détour historique nous en arrivons aux recherches
que nous-mêmes menons depuis quelques années. C’est,
comme il est de bon ton de le dire dans le milieu Palo Altien, juchées
sur les épaules de tous ces géants, que nous avons nous aussi
découvert, avec surprise, que ce que nous faisions avant l’intervention
d’arrêt des tentatives de solution générait déjà
des changements.
Et ce que nous faisons relève d’une façon bien particulière
d’utiliser le paradoxe, tant dans la forme que dans le fond.
Différents types de paradoxes thérapeutiques
Avant d’aborder notre conception de l’utilisation du paradoxe,
rappelons ce dont il s’agit dans le champ de la thérapie. Ce
que les chercheurs de l’équipe de Gregory Bateson ont nommé
double contrainte thérapeutique est une variété
de paradoxe qui, dans le contexte bien précis d’une relation
d’aide, adresse au client deux messages en apparence contradictoires:
allez mieux et allez plus mal. Cette apparente contradiction
résulte de la confusion de deux niveaux, le niveau du cadre général
de l’intervention où l’intervenant dit, implicitement
et explicitement: Je vais vous aider à aller mieux et le
niveau de l’intervention tactique où l’intervenant dit:
Je vais vous demander d’aller plus mal tous les jours de 18h à
18h30. Ce type de paradoxe, contrairement au paradoxe dit pathogène
dans lequel on perd quoiqu’on fasse, permet d’être gagnant
dans tous les cas: si le client désobéit à la proposition
d’aller mal, alors il va mieux, et s’il y obéit, il va
mieux aussi puisqu’il se montre capable de contrôler son mal
être en allant mal sur commande.
Ceci posé, le paradoxe thérapeutique, comme tout outil, peut
être utilisé de différentes façons. Et ce sont
essentiellement les messages implicites qu’il véhicule qui
en feront une intervention plus ou moins violente, déstabilisante
ou respectueuse et témoignant d’une profonde compréhension.
Lorsque nous avons commencé, il y a plus de 15 ans, à travailler
avec le paradoxe, nous ne l’utilisions que du bout des lèvres,
quelque peu effrayées par la brutalité de la plupart des interventions
décrites dans la littérature. Notre pratique de psychiatres,
en particulier dans les hôpitaux, nous avait vaccinées contre
la position haute des thérapeutes et les abus de pouvoir en tout
genre. Contrairement à bien d’autres, nous n’étions
pas du tout séduites par ce qu’il était convenu d’appeler
la redoutable efficacité du paradoxe.
Il nous a fallu bien du temps et bien des interventions maladroites pour
arriver à faire le tri entre ce qui nous convenait et ce qui ne nous
convenait pas.
Ainsi, le paradoxe de l’approche provocatrice, -
que nous avons rebaptisé paradoxe diabolique puisque
son inventeur, Frank Farelly, explique qu’il consiste à se
faire l’avocat du diable,- ne nous convient pas du tout. Cette forme
d’intervention: «Puisque vous allez vous suicider, je vous
pique vos cigarettes, vous n’en n’aurez plus besoin»,
même faite avec une qualité de relation irréprochable
et un non verbal très bienveillant, véhicule pour nous un
implicite tout à fait dévalorisant pour le client en le projetant,
d’un coup de massue, vers l’objectif d’aller mieux. Il
revient à lui dire: «Vous êtes complètement
idiot d’être déprimé et de vouloir vous suicider».
La Thérapie Brève de Palo Alto, lorsqu’elle est pratiquée
sur un mode essentiellement comportemental, c'est-à-dire en mettant
l’accent sur les tâches, aboutit souvent à du paradoxe-coup-de-pied-aux-fesses.
Caricaturalement, cela donne quelque chose du genre: «Si je comprends
bien, votre problème est que vous êtes triste et sans goût
pour la vie, votre objectif est de retrouver la joie de vivre, pour y parvenir
vous avez essayé en vain de faire des choses qui vous faisaient plaisir
avant mais cela va de plus en plus mal. Si vous faites bien ce que je vous
demande, vous allez aller mieux: dans la semaine qui va suivre vous allez
pleurer tous les matins pendant deux heures.» La prescription
de symptôme arrête les tentatives de solution et projette, d’un
coup de pied aux fesses, vers la résolution du problème.
L’implicite de ce genre d’intervention, en insistant sur le
fait que la tâche va aboutir à la disparition du symptôme,
met l’intervenant en position haute et fait du client un incompétent
qui a persisté dans des tentatives de solution inefficaces. De plus,
une tâche absurde prescrite en position haute et vendue avec comme
seul argument : «Faites moi confiance», disqualifie
d’autant plus le client qu’elle provoquera un changement, lui
prouvant ainsi qu’il était vraiment un incapable puisque le
problème dont il souffre depuis si longtemps peut se résoudre
avec une seule intervention.
Un autre type de technique paradoxale, que nous nommons le paradoxe
stratagémique, repose sur l’utilisation de divers
stratagèmes inspirés de l’art chinois de la guerre ou
de l’art de la ruse de la tradition grecque. Giorgio Nardone, psychologue
italien, en a fait le fer de lance de son modèle de Thérapie
Brève évoluée.
L’idée même d’avoir recours à des stratagèmes,
avec tout le cortège de ruse, voire de moquerie que cela implique,
nous a immédiatement tenues à distance d’une telle approche.
D’autant plus que celle-ci nous apparaissait très ouvertement
normative. L’intervenant y est dans une position très haute
d’expert. Les recadrages et les tâches qui y sont utilisés,
dans le cadre de protocoles bien codifiés pour chaque pathologie,
véhiculent des implicites extrêmement dévalorisants
et même souvent injurieux pour les clients.
Bien évidemment, nous n’avons pas écarté toutes
ces manières de paradoxer d'emblée, au nom de l’analyse
que nous vous livrons ici.
Notre paradoxe
Notre façon d’utiliser le paradoxe aujourd’hui résulte
à la fois de notre sensibilité personnelle et d’un long
processus de réflexion, alimenté par les réactions
des clients à nos interventions, par l’influence de thérapeutes
particulièrement respectueux et par notre compréhension des
implications d’une vision systémique et constructiviste.
Les questions et les remarques des professionnels que nous formons à
cette intervention systémique et paradoxale sont également
un puissant stimulant pour notre recherche. Plus précisément,
certaines réflexions de stagiaires, qu’elles témoignent
de méfiance, de doutes, de craintes vis-à-vis de la technique
paradoxale ou au contraire qu’elles se montrent enthousiastes sur
ses effets, ont été le point de départ d’une
formalisation plus affinée de notre pratique.
Les objections de ceux qui n’osent pas utiliser le paradoxe font directement
pendant aux arguments de ceux qui en admirent la puissance. Effectivement
si certains considèrent, comme nous l’entendons parfois, que
le paradoxe est une façon de déstabiliser le client, de le
secouer, de le pousser dans ses retranchements, on ne s’étonnera
pas que d’autres trouvent le paradoxe brutal, irrespectueux et doutent
de son efficacité.
Avec les années et les va-et-vient entre pratique clinique, théorie
et enseignement, il nous est apparu que notre façon d’utiliser
le paradoxe a changé. Nous avons l’impression que nos interventions
paradoxales sont à la fois plus fréquentes et plus douces.
Elles secouent de moins en moins nos clients qui les trouvent même
parfois tout à fait logiques, ce qui est un comble pour un paradoxe.
Et, dans le même temps, nous avons remarqué que cette façon
de travailler offre plus souvent la possibilité aux clients d’accéder
à des issues inattendues et plus satisfaisantes encore que celles
qu’ils avaient imaginées au départ. De plus, ils deviennent
des maîtres en paradoxe, se prescrivant leurs propres tâches
dans certains cas et surtout devenant capables de traiter ensuite eux-mêmes,
par le paradoxe, d’autres problèmes auxquels ils se trouvent
confrontés. C’est ce qui nous fait penser que certains font
peut-être ainsi de nouveaux apprentissages, transposables à
d’autres situations.
Il nous semble que notre façon d’utiliser le paradoxe produit
des effets différents, même si, comme vous avez pu le voir
dans le petit jeu de rôle par lequel nous avons débuté,
les tâches que nous proposons ou les recadrages que nous faisons sont
semblables à ceux d’autres utilisateurs du paradoxe.
Nous avons donc cherché à préciser ce que nous faisons
maintenant différemment et il nous a semblé que nous avons
principalement changé notre façon de procéder sur quatre
points.
Le premier point est celui de l’intention dans laquelle
nous utilisons le paradoxe. Nous n’avons plus, comme auparavant, recours
au paradoxe avec l’intention d’atteindre un objectif précis;
nous ne nous disons plus: « Je vais lui prescrire d’avoir
peur pour qu’il n’ait plus peur.»
En effet, d’un point de vue systémique, la prise en compte
des interactions dans les systèmes nous amène à rejeter
toute idée de causalité linéaire et donc toute vision
déterministe. Nous ne pouvons pas penser: «C’est
parce qu’il aura cessé ses tentatives de solution qu’il
accédera à son objectif ».
Par ailleurs, les prémisses systémiques nous amènent
aussi à considérer que le changement auquel aspire un client
doit être compatible avec l’écologie des systèmes
au sein desquels il évolue. Cette compatibilité ne peut être
prévue à l’avance avec certitude, puisque tous les éléments
et tous les systèmes sont en perpétuel changement. Nous veillons
donc à laisser ouvertes les possibilités d’autres changements
et nous nous gardons de nous fixer et de fixer le client sur un objectif
par trop déterminé. Nos interventions viseront toujours à
laisser ouvert un maximum de possibles. De ce fait, nous adoptons plus facilement
une position de non vouloir, en accord avec l’idée de changement
coévolutif de Gregory Bateson et, plus récemment, avec l’idée
de liberté défendue par François Roustang. Nous ne
voulons pas que notre client change dans tel ou tel sens ou, plus précisément,
il nous est égal, au sens d’équivalent, qu’il
parvienne à être à l’aise en public dans toutes
les circonstances ou seulement dans quelques situations ou qu’il se
satisfasse de rester mal à l’aise.
Dans notre conception de notre travail, l’aide à apporter aux
clients se situe à un niveau général et pas au niveau
spécifique de tel ou tel résultat.
De plus, il nous apparait de plus en plus évident que de vouloir
atteindre un objectif précis avec le paradoxe va à contre
sens d’une démarche paradoxale. Comment amener un client à
cesser de tendre vers son objectif, si nous sommes nous-mêmes tendus
vers ce résultat parce que convaincus que le paradoxe est le moyen
d’atteindre l’objectif?
La seconde différence que nous avons identifiée est que nous
ne faisons plus du paradoxe une estocade finale plus ou moins théâtralisée
et spectaculaire. Dans l’idée de détendre progressivement
la tension que se met le client pour atteindre son objectif, nous utilisons
le paradoxe, non pas lors d’une intervention unique, comme le coup
qui va tout changer en arrêtant les tentatives de solution, mais tout
au long du processus, à toutes les étapes de la stratégie.
C’est pour cela que nous parlons de stratégie paradoxale. Toutes
nos interventions vont dans le sens du freinage du mouvement vers le changement.
Ainsi, qu’il s’agisse d’amener le client à se positionner,
de définir avec lui un problème ou un objectif, nous saisissons
chaque opportunité de faire de petites touches recadrantes allant
à contre sens du changement.
Ces petits recadrages incessants ont pour résultat de modifier progressivement
la configuration du problème et aboutissent parfois à ce qu’il
se dissolve en cours de route, avant même que nous soyons arrivées
à la dernière étape d’arrêt des tentatives
de solution. Cela permet de ne pas faire plus que ce dont le client a besoin.
Nous arrêtons l’intervention lorsqu’il est satisfait et
cela peut aussi bien être quand il considère qu’il peut
résoudre son problème sans notre aide ou qu’il décide
de se contenter de n’en résoudre qu’une partie ou encore
de ne rien changer. Dans les situations où nous arrivons au stade
de l’arrêt des tentatives de solution, celui-ci apparaitra d’autant
moins brutal que le freinage aura été progressif.
Le troisième changement est plus difficile à décrire.
C’est celui qui nous a donné l’idée du sujet de
cette communication. Lorsque nous faisons un recadrage paradoxal,
nous y croyons vraiment.
On demande souvent aux utilisateurs du paradoxe comment ils font pour garder
leur sérieux, pour rester crédibles en allant à ce
point à l’inverse de ce qui apparait logique. Effectivement,
si on paradoxe avec le sentiment d’être dans un rôle de
composition, d’être en train d’utiliser un truc, une ruse,
alors la question de la crédibilité peut se poser, faute de
congruence entre notre discours verbal et non verbal.
Cependant, un retour aux prémisses permet d’aborder le paradoxe
tout à fait autrement que comme un exercice de style.
D’un point de vue systémique un symptôme est compris
comme un comportement adaptatif à un contexte. D’un point de
vue constructiviste, on pense que il n’y a pas une bonne façon
de voir une situation, que chacun construit sa réalité, qu’il
n’y a pas de construction juste et de construction fausse, mais que
certaines sont mieux adaptées que d’autres à des contextes
donnés.
En adoptant ces points de vue, nous considérons que le client est
un être unique, compétent, responsable et nous cherchons à
comprendre la logique qui a présidé, pour lui, à l’apparition
de son problème. Autrement dit, nous essayons de comprendre dans
quel contexte son problème est un comportement adaptatif adéquat.
Cela nous conduit à adopter le point de vue du client sur la situation,
tout en conservant la métaposition nécessaire à notre
démarche stratégique. Nous le rejoignons là où
il se trouve et nous exprimons notre compréhension sans chercher
à le convaincre qu’il a tort de penser ce qu’il pense,
de faire ce qu’il fait, de souffrir comme il souffre.
Un petit exemple pour illustrer notre propos.
À un client qui appréhende sans cesse qu’une catastrophe
ne se produise, que le train dans lequel il se trouve déraille, qu’il
y ait une fuite de gaz dans son immeuble, que son entourage ne soit victime
d’un accident: « Je comprends qu’il soit pénible
pour vous de vivre dans cet état d’angoisse permanent, mais
on ne peut pas dire que vos craintes sont totalement absurdes. Il arrive
que les trains déraillent, que des immeubles explosent à cause
de fuites de gaz, que nos proches aient des accidents.» Nous
ne faisons pas cette intervention avec l’intention de lui donner un
bon coup de pied aux fesses pour qu’il cesse de s’angoisser
de façon inadaptée.
Rappelons l’un des cinq axiomes de la communication mis en évidence
par les chercheurs de Palo Alto: tout message contient deux niveaux, le
niveau explicite de l’indice et celui, implicite, de l’ordre.
Dans notre exemple, au niveau explicite nous rejoignons le client là
où il est, dans son monde dangereux où tout est menace et
nous comprenons bien que cela l’angoisse. Au niveau de l’ordre,
nous sommes en train de lui faire passer implicitement un message paradoxal:
«Ne cessez pas de vous angoisser!». Et nous accentuons
le freinage avec un paradoxe explicite: «Vous ne pouvez tout de
même pas aspirer à devenir totalement inconscient des dangers,
ce serait là vraiment dangereux!»
Mais nous ne sommes pas en train de jouer un rôle, de nous moquer
gentiment de lui, de lui jouer un tour pour son bien, comme le font certains
thérapeutes. Et cette congruence avec notre discours est fort bien
ressentie par le client, ce qui, de notre point de vue, crée dans
l’interaction une réalité totalement différente
de celle créée par une intervention paradoxale stratagémique
ou diabolique ou simplement mécaniste.
Le dernier changement dans notre pratique est l’attention
que nous accordons maintenant aux implicites de notre discours verbal et
non verbal. Parce que nous savons, et nous en avons la confirmation
tous les jours dans nos consultations comme au cours des formations, qu’on
peut faire beaucoup de dégâts avec les meilleurs intentions
du monde.
Deux catégories d’implicites sont particulièrement redoutables:
ceux qui dévalorisent, disqualifient les clients et ceux qui sabotent
notre stratégie paradoxale en augmentant la tension vers l’objectif.
L’ironie, la provocation, l’humour, l’exagération,
utilisés comme des interventions paradoxales peuvent aboutir, dans
bon nombre de cas, à blesser le client, même si celui-ci assure
qu’il comprend bien qu’on dit cela pour son bien.
Le célèbre: Comment réussir à échouer?,
de Paul Watzlawick contient malheureusement un implicite culpabilisant:
«Vous êtes responsable de vos échecs»
et de plus pousse violemment vers l’objectif de la réussite.
Le phantasme du pire poussé à l’extrême: «Que
pourrait-il se passer de pire? Pire encore que le suicide? Allez, faites-moi
vraiment peur» tourne en dérision les craintes du client.
Les tâches totalement absurdes, de la pirouette à faire tous
les cinq pas au geste de vérification répété
100 fois, ridiculisent complètement le client et son problème.
Or, même si la moquerie ou la dérision se veulent bienveillantes
et sont faites avec l’intention d’aider le client, le regard
que ce dernier aura sur lui-même sera sans indulgence. Il se sentira
parfaitement idiot d’avoir son problème et parfaitement incompétent
de ne pas l’avoir résolu tout seul. Alors qu’une pirouette,
c’est si facile! Voilà pourquoi nous nous attachons à
construire chaque recadrage, chaque tâche sur mesure pour le client,
voire, avec lui, en tenant compte de sa vision du monde et du contexte dans
lequel il vit.
Que fait le paradoxe?
Ce qui motive toute cette réflexion est bien sûr notre désir
d’aider au mieux nos clients, de la façon la plus efficace,
la plus respectueuse et la plus écologique qui soit. C’est
ainsi que nous nous trouvons dans le paradoxe de vouloir aider par le non
vouloir. Puisque ce n’est que dans cette position de non vouloir de
l’intervenant que toute liberté est laissée au client.
Mais ne rien vouloir pour les clients est difficile, particulièrement
quand nous sommes touchés par leur souffrance. Et puisque nous ne
poussons pas le client vers l’objectif, comment nous représenter
l’endroit où peut le conduire le paradoxe? Cette question nous
a amenées à rechercher des métaphores pouvant rendre
compte de la façon dont on comprenait l’effet d’une intervention
paradoxale. On sait à quel point les métaphores, qui, comme
le dit Bateson, offrent une représentation systémique de notre
réalité, sont une aide précieuse pour l’avancée
de la réflexion.
L’image la plus connue, empruntée aux contes et légendes
éricksonniens, est celle du jeune Milton, tirant sur la queue d'une
vache récalcitrante pour la faire avancer vers l'étable. Bien
entendu cette métaphore n’est pas compatible avec le non-vouloir.
Pour les inventeurs de la Thérapie Brève de Palo Alto l’arrêt
des tentatives de solution permet de redonner de la liberté au système.
Celui-ci peut se montrer alors plus créatif et trouver une autre
voie pour atteindre l’objectif. On pense alors à une analogie
célèbre entre toutes, utilisée aussi par certains pour
expliquer les effets de l’état hypnotique: Archimède
se relaxant dans son bain.
Cependant, il nous semble que le plus aidant pour chaque praticien est de
trouver sa propre métaphore. Nous avons ainsi, au cours des formations,
récolté quelques clairières, pages blanches, points
morts et autres espaces vides taoïstes propices à une ouverture
des possibles.
Dans notre esprit, toute diminution de la pression que se met le client
pour atteindre son objectif augmente sa disponibilité à lui-même
et à son environnement et, de ce fait, favorise sa capacité
à accéder à ses propres ressources et à celles
de ce qui l'entoure. Ainsi il devient plus à même de changer
dans le sens qui sera le plus favorable pour lui, compte tenu du contexte
dans lequel il se trouve. Et l'expérience nous a montré qu'alors
le client trouve des solutions pour changer dans le sens espéré
ou dans un autre sens ou encore trouve acceptable, voire satisfaisant de
ne pas changer.
Si, lorsque nous faisons une intervention paradoxale, nous avons cette idée
de disponibilité à l'esprit, il nous semble que l'effet ne
peut qu'être différent de celui que l’on produirait avec
une image de coup de pied aux fesses ou de coup de bâton sur la tête,
fussent-ils salutaires.
Pour le dire autrement, nous préférons penser, lorsque nous
utilisons le paradoxe, que nous sommes en train de faire couler un bain
relaxant à Archimède, plutôt que penser que nous sommes
en train de secouer le cocotier… pour faire tomber une pomme sur
la tête de Newton.
Voilà où nous en sommes de cette réflexion qui se poursuit
chaque jour. Si nous avons souhaité insister sur les différentes
façons d’utiliser le paradoxe, c’est que pour nous des
réalités différentes en résultent dans l’interaction
avec le client.
En concevant notre intervention comme un élément parmi d’autres
permettant de créer un contexte favorable à un changement
et en étant attentives à ce que le client porte sur lui-même
un regard par lequel il se sent compétent, responsable et respectable,
il nous semble que nous favorisons la possibilité d’apprentissages
de niveaux supérieurs, d’une plus grande adaptabilité
aux incessants changements de l’environnement.
Dans notre exemple, la cliente mal à l’aise en public saura
peut-être mieux se montrer à l’aise dans certains contextes,
masquer son malaise dans d’autres et rester en retrait dans les contextes
dans lesquels cette attitude est préférable. Pour utiliser
une métaphore médicale, il nous semble que cette façon
de travailler avec le paradoxe revient plus à renforcer les défenses
immunitaires de l’organisme qu’à prescrire des antibiotiques.
Ou, pour reprendre cet aphorisme attribué, entre autres, à
Lao Tseu: «Si tu donnes un poisson à un homme, il
mangera un jour. Si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours.»
Mais la critique est aisée et l’art est difficile. Nous avons
su nommer, quelque peu ironiquement, les formes de paradoxe qui ne nous
conviennent pas, nous n’avons pas trouvé de qualificatif pour
notre style de paradoxe.
Nous avons pensé, sans grande imagination au paradoxe systémique
constructiviste qui, il faut le dire, n’est pas très gracieux,
au paradoxe écologique, plutôt prétentieux.
On nous a soufflé: paradoxe bisou, paradoxe caresse…
Toute autre suggestion sera la bienvenue.
© I. Bouaziz C. Gaudin/Paradoxes