A l’origine

La Thérapie Brève Systémique est une approche psychothérapeutique pragmatique, non pathologisante et non normative.
Elle est centrée sur les problèmes vécus dans le présent et vise à obtenir des changements aussi rapidement que possible. Elle aborde les problèmes humains d’un point de vue systémique et constructiviste: les individus, les couples ou les familles sont pris en compte dans leur environnement et dans leurs relations les uns avec les autres, en respectant leur vision du monde.

La Thérapie Brève Systémique a été développée dans les années 1960 à Palo Alto (Californie) par une équipe de chercheurs dont les plus connus sont Paul Watzlawick, Richard Fisch et John Weakland. Ils ont été inspirés par les travaux de Gregory Bateson sur la communication et ses paradoxes, par la pratique de Donald Jackson avec les familles de psychotiques et par les stratégies thérapeutiques et l’hypnose de Milton Erickson.

Un peu de théorie

La Thérapie Brève Systémique repose sur deux types de prémisses.

  • Les prémisses systémiques et cybernétiques

La théorie des systèmes a été élaborée avant la Seconde Guerre mondiale par le biologiste Ludwig von Bertalanffy (1901-1972). Selon lui, un système est un «ensemble d’unités en interrelations mutuelles.»

La théorie systémique propose une nouvelle façon de voir le monde qui prend en compte, non plus les éléments isolés, mais des systèmes, c’est-à-dire des ensembles d’éléments en relation les uns avec les autres.

C’est un outil conceptuel nouveau capable d’aider à résoudre des problèmes complexes dans divers domaines scientifiques et humains comme, par exemple, l’écologie, la technologie, la médecine, la sociologie, la psychologie, l’économie, etc.

C’est un concept en rupture avec le rationalisme cartésien qui préconise de diviser les difficultés, de les simplifier et d’éliminer l’inconnu.
Ainsi, dans l’approche systémique, l’être humain est toujours étudié en prenant en compte l’ensemble des personnes avec lesquelles il est en relation et, ce, dans les différents systèmes dans lesquels il vit : sa famille, ses amis, son milieu professionnel, etc.
La complexité du comportement humain est comprise comme une résultante des interactions des relations des individus les uns avec les autres au sein de ces différents systèmes.
Pour les systèmes humains s’appliquent plus précisément les principes de la cybernétique, branche de la systémique, qui étudie les systèmes dont les interactions se font sous forme de rétroactions.

Le terme cybernétique (du grec kubernetes = pilote, gouvernail) a été proposé en 1948 par le mathématicien Norbert Wiener.

Gregory Bateson définit la cybernétique comme «une branche des mathématiques qui traite des problèmes de contrôle, de récursivité et d’information.»
Il a été le premier à appliquer les principes de la cybernétique à la communication humaine.

  • Les prémisses constructivistes

Le point de vue constructiviste dit qu’on ne peut pas connaître de réalité indépendante de nous.
Les théories constructivistes sapent en grande partie la conception traditionnelle du monde.
Depuis 2000 ans, presque toutes les philosophies occidentales ont considéré que ce que nous percevions constituait une réalité indépendante et objective.
Mais quelques philosophes, au cours de l’histoire, ont proposé une conception de la réalité radicalement différente:
Épictète (50-125): «Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais l’opinion qu’ils en ont.»
Giambattista Vico (1668-1744): «La vérité humaine est ce que l’homme connaît en le construisant.»
Emmanuel Kant (1724-1804): «L’entendement ne puise pas ses lois dans la nature mais au contraire les lui prescrit.»

Et, parmi les théoriciens contemporains, nous pouvons citer :
Jean Piaget (1896-1980, psychologue) : «L’intelligence organise le monde en s’organisant elle-même.»
Heinz von Foerster (biophysicien): «L’environnement, tel que nous le percevons, est notre invention.»
Ernst von Glasersfeld (épistémologue, professeur de psychologie) : le constructivisme «ne prétend pas décrire une réalité absolue mais seulement les phénomènes de notre propre expérience.»
Paul Watzlawick (philosophe, psychologue) : «Et si nous pouvons accepter la possibilité que, du monde réel, nous ne pouvons connaître avec certitude que ce qu’il n’est pas, alors la psychothérapie devient l’art de remplacer une construction de la réalité qui n’est plus « adaptée » par une autre qui l’est mieux.»

Pour les constructivistes on ne peut pas parler de réalité objective et il n’y a pas de vérité en soi.
Chacun construit ce qu’il nomme la réalité, sans avoir conscience qu’il s’agit d’une construction.
Les constructivistes distinguent :
• la réalité de premier ordre : ce que nous percevons ;
• la réalité de second ordre : le sens que nous attribuons à ce que nous percevons, la valeur que nous donnons à ces perceptions.

Il n’y a donc pas une construction de la réalité juste et une autre fausse. Il n’y en a pas une qui soit meilleure qu’une autre. Il y a simplement des constructions qui marchent et d’autres qui ne marchent pas selon l’objectif que l’on se fixe, qu’il s’agisse de chasser le dinosaure, d’envoyer des fusées sur Mars, de trouver l’âme sœur ou du travail. Ce qui importe pour vivre et réaliser nos objectifs c’est que nos connaissances conviennent à la réalité et non pas qu’elles lui correspondent.

La réalité construite par le constructivisme

Cette façon de penser, de voir le monde, a pour conséquences:

Le respect de l’autre : Comme aucune vision du monde n’est meilleure ou plus juste qu’une autre, on ne peut être que respectueux de l’autre dont on sait que la vision du monde, la construction de la réalité, n’est pas plus vraie que la nôtre.
C’est seulement si les autres ne respectent pas notre propre réalité que nous pouvons «au nom de la tolérance, revendiquer le droit de ne pas tolérer l’intolérance» (Karl Popper).

La responsabilité et la liberté : La vision constructiviste fait de l’humain un être pleinement responsable de ses constructions, de ses rêves, de ses décisions, de ses actes. L’être humain a aussi la liberté de changer ses constructions.

Un peu d’histoire

La Thérapie Brève a été initialement développée aux États-Unis, au Mental Research Institute, de Palo Alto (Californie), à la suite des travaux de l’anthropologue Gregory Bateson. Dans les années cinquante, Gregory Bateson a été le premier à étudier d’un point de vue systémique la communication entre des patients hospitalisés avec un diagnostic de schizophrénie et leurs familles.
Avec ses collaborateurs — Jay Haley, John Weakland, William Fry, Don Jackson — il a plus particulièrement observé le déroulement des interactions et mis en évidence le fait que la schizophrénie pouvait être comprise comme un trouble de la communication.

Donald D. Jackson, psychiatre, pionnier des thérapies familiales, a souhaité prolonger ces recherches dans une optique plus thérapeutique en fondant, en 1959, le Mental Research Institute (MRI) à Palo Alto. Aux premiers collaborateurs, Jules Riskin et Virginia Satir, se sont ensuite joints tous les participants du «projet Bateson».

En observant les résultats des thérapies, Jackson et son équipe ont constaté que certaines situations évoluaient rapidement, les patients se montrant capables de faire des changements importants, alors que d’autres situations semblaient rester dans l’impasse. Ils se sont donc questionnés sur ce qui, dans le processus thérapeutique, favorisait le changement.

Leurs observations et leurs réflexions étaient aussi fortement influencées par leur collaboration avec Milton H. Erickson, psychiatre particulièrement inventif qui obtenait des résultats spectaculaires et qui a profondément transformé la pratique de la thérapie et de l’hypnose.

À partir de 1967, quelques chercheurs du MRI (Richard Fisch, psychiatre, Paul Watzlawick, philosophe et psychologue, John Weakland, anthropologue et Arthur Bodin, psychologue), fondent, au sein de l’institut, un Centre de Thérapie Brève. Ils mettent ainsi en place un cadre de recherche rigoureux de façon à trouver les techniques les plus efficaces pour produire le changement souhaité le plus rapidement possible. Leur objectif était essentiellement pragmatique : identifier le problème du patient ou de la famille et rechercher la plus petite intervention thérapeutique permettant de le résoudre.

Les résultats de cette recherche ont permis l’élaboration des principes fondamentaux de la Thérapie Brève de Palo Alto.

Un peu de principes

Voici en résumé, au risque d’être schématique et réducteur, quelques uns des principes de la Thérapie Brève Systémique.

Cette thérapie est qualifiée de brève, bien que, en dehors du cadre particulier de la recherche, il n’y ait pas de nombre de séances prédéfini. Le thérapeute cherche cependant à aider le patient à résoudre son problème le plus rapidement possible.

Dans un premier temps, lorsqu’il est sollicité, le thérapeute va rechercher la personne qui est la plus motivée pour un changement, celle qui est prête à agir pour résoudre le problème.
Il s’agit le plus souvent de celui qui porte le symptôme, du patient, mais il peut aussi s’agir d’un membre de l’entourage (par exemple, des parents qui ont des difficultés avec un adolescent).

Le thérapeute aide le patient à définir clairement et concrètement ce qui le fait souffrir, dans le présent, sans se référer à des diagnostics. Il prend particulièrement en compte les aspects relationnels (la relation du patient avec son entourage et sa relation avec lui-même).
Il aide aussi le patient à fixer un objectif précis et réaliste, et à identifier tout ce qu’il a déjà tenté vainement de faire pour résoudre son problème et soulager sa souffrance.

En effet, les chercheurs de Palo Alto ont constaté que les problèmes sont souvent maintenus et même aggravés par tous les moyens auxquels on a recours — et qui se sont révélés inefficaces — pour les résoudre.
Il est donc nécessaire de cesser de «faire plus de la même chose» pour pouvoir procéder tout à fait autrement.

Pour cela, tout au long des entretiens, le thérapeute intervient en posant au patient des questions qu’il ne s’est pas posées et en lui proposant d’autres façons de voir les choses (recadrages).
Souvent, il «prescrit des tâches» à faire entre les séances afin d’observer plus précisément certaines manifestations du problème et de faire des expériences qui peuvent aider à avancer vers une solution.

Parfois, les interventions du thérapeute, qu’il s’agisse de recadrages ou de suggestions de «tâches» peuvent apparaître surprenantes, illogiques, paradoxales.
Ainsi, dans cette forme de thérapie, c’est une démarche paradoxale qui aide un patient à sortir du cercle vicieux dans lequel il est enfermé lorsqu’il tente vainement de résoudre son problème.

La Thérapie Brève Systémique de Palo Alto est donc une façon constructiviste et systémique de comprendre les problèmes humains et leur traitement.
Elle ne repose pas sur des normes ou des diagnostics, elle se focalise sur les problèmes du présent et elle sollicite une participation active de la personne en vue d’un changement défini selon ses propres objectifs.

Cette approche s’applique aussi bien à quelqu’un qui souffre directement d’un problème qu’à quelqu’un qui souffre du problème que lui pose un membre de son entourage.

Elle trouve également des applications dans d’autres champs que celui de la psychothérapie: dans les entreprises, les institutions, etc.

On le voit, le modèle de Palo Alto, relativement simple dans ses principes, est difficile à intégrer et à mettre en pratique tant il est à contre-courant de la plupart des approches auxquelles sont actuellement formés les thérapeutes. En fait, bien au delà d’une simple méthode de résolution de problèmes, la Thérapie Brève de Palo Alto est une autre façon de penser, une nouvelle vision de l’être humain et de ses problèmes dans son environnement.

© I. Bouaziz/Paradoxes © C. Gaudin/Paradoxes (2002)