Regarder le passé pour voir le futur

Première Conférence européenne de Thérapie Brève Stratégique et Systémique,
6 au 9 novembre 2003, Arezzo, Italie
Compte rendu par Irène Bouaziz et Chantal Gaudin

Le comité scientifique. de gauche à droite: S. Geyerhofer, G. Cecchin, C. Loriedo, M. Elkaïm, W: Ray, G. Nardone, T. Garcia, J.-J. Wittezaele ©Paradoxes

Le comité scientifique. de gauche à droite: S. Geyerhofer, G. Cecchin, C. Loriedo, M. Elkaïm, W. Ray, G.Nardone, T. Garcia, J.-J. Wittezaele ©Paradoxes

Une grande première et un grand événement

Si Arezzo se trouve au bout du monde, il y a bien eu cinq cents personnes pour considérer que cela valait le déplacement (héroïques Hongrois venus en voiture ou Norvégiens avec trois avions, un train, un taxi…)
Ayant survécu aux camions fous lancés sur les autoroutes sinueuses de Toscane, nous nous sommes donc retrouvées dans cet hôtel chic qui tentait d’abriter tant bien que mal la désorganisation de cette grande rencontre.

Quelques mots de la forme qui a eu un effet non négligeable sur le fond :
• faute de place, les participants étaient répartis en trois salles et, de ce fait, les francophones et les hispanophones ont dû suivre la conférence en vidéo,
• faute de traduction simultanée, les orateurs ont dû amputer le temps de leurs communications de moitié,
• faute de respect des horaires, ces mêmes orateurs ont encore dû accélérer le rythme et n’ont pu terminer leurs exposés,
• aucun temps de débat avec la salle n’a été prévu ce qui est un comble pour une conférence se réclamant d’une approche interactionnelle,
• les petits suppléments à payer en plus du prix déjà élevé du congrès (2,5 euros la pause café) ont mis bon nombre de participants dans des dispositions râleuses, d’autant que la rencontre était sponsorisée.

C’est donc dans des conditions matérielles un peu difficiles que nous avons passé quatre journées très intenses à pianoter frénétiquement sur nos mini-ordinateurs pour tenter de capter le plus de matière possible de la cinquantaine d’exposés souvent passionnants. Nous avions choisi de les suivre dans la salle en version originale (italien/anglais) pour ne rien perdre du non-verbal.

Si nous étions frustrées de n’entendre que des introductions alléchantes ou des résumés de résumés et choquées de voir à quel point des conférenciers, qui avaient manifestement beaucoup travaillé (et souffert pour arriver à Arezzo), se trouvaient aussi peu respectés, nous n’en avons pas moins beaucoup apprécié de rencontrer tant de thérapeutes brefs engagés et motivés.

Évidemment, d’un point de vue constructiviste et comme l’a rappelé l’une des oratrices, Monica BRÖCKER, nous savons que l’objectivité n’est que l’illusion qu’il peut y avoir une observation sans observateur (Ernst von Glasersfeld). Notre compte rendu sera donc éminemment subjectif, de parti pris et, bien sûr, sélectif parce que nous ne pouvons parler des cinquante et quelques communications, plus des tables rondes.

Bien que, dans le titre de la conférence « Les voies européennes de la Thérapie Brève Stratégique et Systémique » le pluriel laisse supposer plusieurs voies possibles, l’invitation, rédigée par son organisateur Giorgio NARDONE, directeur du Centre de Thérapie Brève d’Arezzo, n’évoque que les orientations stratégiques développées par lui ces dernières années (« protocoles de traitement pour des pathologies spécifiques ».)

Fort heureusement pour la cohérence et pour tous ceux qui ne sont pas adeptes des protocoles, d’autres points de vue ont quand même pu s’exprimer.

Pour dresser, au risque d’être réductrices, un tableau global des différentes orientations (sensibilités ? tendances ? idéologies ?) entendues lors de cette conférence, nous pouvons reprendre le schéma présenté dès la première journée par le psychologue autrichien Stefan GEYERHOFER qui propose une approche intégrative des trois modèles post-structuralistes (non pathologisants, non intra-psychiques, insistant sur l’importance du langage, les interactions et les explications des gens sur leur problème.)

Sur un axe horizontal : les approches centrées sur le problème à une extrémité et celles centrées sur la solution à l’autre, sur un axe vertical : à un bout les approches centrées sur les comportements et, à l’autre, celles centrées sur les cognitions.

Stefan GEYERHOFER situe ainsi sur son tableau la Thérapie Brève centrée sur le problème du Mental Research Institute de Palo Alto (MRI), la Thérapie Brève orientée vers la solution de Steve de Shazer et l’approche narrative.

Bien que, selon nous, il y ait bien d’autres modèles à placer sur un tel schéma, et en particulier l’approche « stratégique avancée » de Giorgio NARDONE qui ne peut être assimilée à celle du MRI de Palo Alto, nous dirions donc que cette Première Conférence européenne aura réuni de façon très inégale des représentants de l’ensemble du champ de la Thérapie Brève Systémique, et, même au delà, du champ plus large de la Thérapie Familiale Systémique.

Ainsi, nous avons principalement entendu des tenants de la Thérapie Brève Stratégique Avancée, qui jouaient à domicile (qui combattaient sur leur terrain, pour parler leur langage), des Palo Altiens « classiques » (retardés?), des narratifs ou constructionistes, des ericksonniens, des thérapeutes familiaux (résonants ou pas), deux intégratifs, une « orientée-solution » et tous ceux que nous n’avons pas su classer, les classifications étant par nature gravement réductrices.

Le MRI de Palo Alto était représenté par son actuel directeur, Wendell RAY, et, en vidéoconférence, par Paul WATZLAWICK auquel fut rendu un émouvant hommage.

Le programme des journées proposait six thèmes :
• Les cadres théoriques
• La logique des différents modèles
• Stratégies thérapeutiques et communication
• Techniques spécifiques pour pathologies particulières
• Approche systémique et stratégique dans le champ managérial des entreprises et organisations
• L’aire de la recherche

Suivait, le dernier jour, un atelier post conférence de Giorgio NARDONE (facturé en supplément) pour lequel nous avions été alléchées (en thérapie cela s’appelle : créer des attentes) tout au long des interventions de ses élèves/collaborateurs qui ne livraient jamais le secret des techniques si efficaces dont ils nous parlaient.

Dans tout ce foisonnement, par quoi avons nous été marquées?
Nous avons apprécié de retrouver ou découvrir, aussi bien certaines figures notables de la Thérapie Systémique, que des thérapeutes moins ou pas connus dont le travail témoigne d’un profond investissement dans le souci d’aider leurs patients.

Nous avons été réveillées et amusées par les interventions d’orateurs/comédiens :
Mony ELKAÏM, le Raymond Devos de la Thérapie Familiale, nous a parlé de son concept de résonance et de la fonction du symptôme, notions un peu éloignées de notre compréhension de la Thérapie Brève. Il est apparu, tout au long de la conférence, comme il sait l’être dans ses livres et dans la revue Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau (cf. bibliographie sur notre site) qu’il dirige, très fédérateur des différentes approches systémiques.

Stefan GEYERHOFER, le très sautillant intégratif, est celui qui s’est montré le plus en interaction avec les participants, le plus attentionné en s’adressant régulièrement aux pauvres exilés des deux salles qui suivaient la conférence en vidéo. Il nous a rappelé fort à propos, lors de l’annonce de la constitution du Réseau européen de Thérapie Brève Stratégique et Systémique, alors que les personnalités les plus voyantes manifestaient leur satisfaction et oubliaient la présence de la seule femme parmi eux (Teresa GARCIA, directrice de l’Institut Gregory-Bateson de Liège), que tous les praticiens présents étaient le réseau.

Mony Elkaïm, Teresa Garcia ©Paradoxes

Mony Elkaïm, Teresa Garcia ©Paradoxes

Nous avons été très intéressées par beaucoup d’interventions :

• Jean-Jacques WITTEZAELE, directeur de l’Institut Gregory-Bateson de Liège, a repris les propos de son dernier livre (L’homme relationnel, Seuil), qui replace les travaux de Gregory Bateson et l’approche de Palo Alto dans une perspective philosophique en faisant des liens avec la pensée chinoise. Nous sommes cependant restées sur notre faim, privées, faute de temps, de la dernière partie de sa communication dans laquelle il promettait d’aborder tout le profit que nous pouvions tirer de la coexistence de nos deux types de conscience, réflexive et processive, développement qui manquait, pour nous, dans son livre où la conscience réflexive n’apparaît que dans ses aspects négatifs.

• Desiderio BIRKAS, psychiatre hongrois de l’université de Semmelweis, nous a parlé de la position traditionnelle des psychiatres, des notions de symétrie, complémentarité, position haute ou basse, disqualification, coalition, à travers une expérience amusante : « Le triomphe du charabia ». Douze paires de psychiatres et autant de paires de psychiatre-patient devaient discuter pendant deux minutes de proverbes dont certains ne signifiaient rien. Il en résultait que, dans tous les cas, les psychiatres, s’instituant détenteurs de la vérité et de l’objectivité, trouvaient le moyen de disqualifier, de dévaloriser le discours des patients, alors que dans les paires psychiatre-psychiatre, ils formaient rapidement une coalition contre le proverbe incompréhensible. Au-delà de l’aspect amusant de l’expérience et de sa sympathique connotation ericksonienne, nous voilà incitées à une plus grande vigilance pour conserver cette position basse en accord avec les prémisses du modèle de Palo Alto.

• Gerrit LOOTS, de l’université de Bruxelles (Vrije Universiteit Brussel), a présenté une recherche sur les processus thérapeutiques dans les thérapies de couple conduites dans le cadre d’une approche collaborative (Goolishan et Anderson, cf. sur notre site le compte rendu d’un séminaire avec Harlene Anderson). Soulignant à quel point les changements épistémologiques changent les styles de psychothérapie, il a montré que la perspective du constructionisme social conduit le thérapeute à être de moins en moins interventionniste, à adopter une position de non-savoir dans laquelle la collaboration avec le patient conduit à la dissolution des symptômes. Les résultats de la recherche montrent que cette forme de thérapie constitue pour les patients un environnement sûr dans lequel ils peuvent exprimer chacun leur opinion, sans se sentir jugés, ni critiqués par le thérapeute. La conclusion étant que ce ne sont pas les techniques et les stratégies qui sont importantes mais la création d’un contexte interpersonnel dans lequel les techniques sont utilisées et la façon dont elles sont utilisées… Il y avait là largement matière à débat, et nous avons regretté que cela ne soit pas prévu dans le cadre de cette conférence.

• Teresa GARCIA, a évoqué (malheureusement à toute allure et partiellement seulement) les techniques de travail avec les couples en Thérapie Brève, domaine où il est évidemment nécessaire d’avoir une vision systémique et où le fait que les couples qui consultent sont au bord de la rupture, impose une démarche stratégique. Dans un domaine où, trop souvent à notre goût, stratégie rime avec normativité, elle a mis un accent bienvenu sur l’importance à accorder à la façon dont les partenaires se voient et s’aiment ou se sont aimés. Les quelques éléments du questionnement qu’elle a eu le temps de nous présenter, de même que l’ultra brève intervention (30 minutes condensées en 5!) qu’elle a fait plus tard sur le travail avec les patients réticents, ont été les rares démonstrations que nous avons eu l’occasion d’entendre sur le travail de clientélisation qui est pourtant l’un des apports les plus importants de l’Europe (enfin, de l’IGB de Liège) à la Thérapie Brève ces dernières années.

• Ida FLAMENT qui travaille comme Gerrit LOOTS à l’université de Bruxelles (Vrije Universiteit Brussel), a développé quelques implications du constructionisme social dans la recherche scientifique et la thérapie. Un petit rappel théorique a mis l’accent sur les différences avec le constructivisme. Alors que le constructivisme se focalise sur les constructions individuelles, pour le constructionisme social, les constructions des réalités se font dans les interactions avec les autres, elles doivent être partagées et pragmatiques pour être viables. Tout ce que nous savons est local et dynamique, résultat d’une négociation entre les gens à un certain moment, à travers le langage. De ce fait, la conception traditionnelle de la recherche est remise en cause, toute théorie étant considérée comme une construction locale. Pour la psychothérapie, dans laquelle le langage est central, cela implique une autre façon de penser et de poser des questions, centrée sur les histoires des gens dans leur communauté.

• Consuelo CASULA, psychologue, ericksonienne et pnliste, professeur à l’université de Milan, a décrit les sept positions ericksoniennes utiles pour la formation de formateurs. Le maître mot est la flexibilité : perceptive, relationnelle, évaluative, cognitive, émotionnelle, comportementale et linguistique qui nous a paru s’appliquer tout autant au coaching qu’à la thérapie. Ces flexibilités incitent l’intervenant à se montrer attentif aux visions du monde, à la qualité de la relation, au degré de motivation face au changement, à cultiver la passion pour l’incertitude, à laisser la place à l’expression émotionnelle… Et elle a terminé son exposé par un très bel exemple de double contrainte : l’allégorie de l’ élève qui cherche désespérément à imiter son maître et auquel le maître apparaît en rêve pour dire : « Fais comme moi, je n’ai jamais imité personne ».

Stefan Geyerhofer ©Paradoxes

Nous avons été interpellées par les interventions de Stefan GEYERHOFER, dont le discours intégratif est très fortement dans l’air du temps. Cette conception pose question, tant au niveau épistémologique que stratégique.
Si son exposé sur l’intégration des modèles post-structuralistes ne nous a pas convaincues, il nous a donné à réfléchir sur notre positionnement.
En reprenant la pertinente distinction proposée par Giorgio Nardone et Alessandro Salvini entre les trois niveaux logiques : a) théorie et épistémologie, b) stratégie et modèle, c) manœuvre singulière et technique thérapeutique, peut-on intégrer autre chose que des outils si l’on veut conserver la cohérence d’une théorie et d’une stratégie ?
(Pour plus de détails cf. Intégrer des modèles post structuralistes de thérapie familiale brève, Stefan Geyerhofer et Ysunaga Komori et Logique mathématique et logiques non ordinaires comme guides pour la résolution stratégique de problèmes, Giorgio Nardone et Alessandro Salvini, in Stratégies de la Thérapie Brève de Paul Watzlawick et Giorgio Nardone, Seuil).

Nous avons été émues et alarmées par les propos d’Eva BANYAI, professeur de psychologie et d’hypnose à l’université Eötvös Lorand, de Budapest, qui, à partir de son expérience personnelle du cancer, a étudié les suggestions non intentionnelles et les messages sociaux adressés aux patients cancéreux. Malgré ou grâce à la forte charge émotionnelle que représentait pour elle le fait de parler pour la première fois en public de cela, elle a considéré qu’il était de son devoir de faire partager cette expérience. Effectivement, son analyse de tout ce qui est véhiculé involontairement dans les messages, qu’ils proviennent du personnel médical, de la famille ou de la société, est remarquablement précieuse et ne manque pas de nous interroger sur nous-mêmes, aussi vigilants pensons-nous être sur notre façon de communiquer. Notant qu’elle était, dès le début des examens médicaux, dans un état de conscience modifié qui la rendait particulièrement sensible aux suggestions, elle a su se dissocier pour observer et noter les messages négatifs comme positifs qui lui étaient adressés. L’implicite des messages négatifs est tout à fait effrayant : « Peu importe qui vous êtes ou qui vous étiez, ce que vous sentez, pensez, souhaitez… » ; la seule bonne réponse à ces messages de désespoir est de mourir. Heureusement, il y a eu assez de contre suggestions, qu’elles soient venues d’elle-même, de son entourage ou de quelques personnes de l’équipe médicale, pour encourager l’espoir.

Gianfranco Cecchin ©Paradoxes
Gianfranco Cecchin ©Paradoxes

Nous avons été passionnées par les deux interventions de Gianfranco CECCHIN, figure historique de la thérapie familiale italienne, mais certainement le plus discret parmi les personnalités présentes. Dans son approche, maintenant stratégique à orientation narrative, il met un accent particulier sur la position du thérapeute qui doit se garder de se sentir un expert pour ne pas se comporter en enseignant ou en moraliste. Le risque étant alors de perdre de vue que, même dans les situations les plus désastreuses, les systèmes ont suffisamment de ressources pour être encore en vie. Ce positionnement du thérapeute permet à la famille de démontrer son expertise à survivre à des situations difficiles et de s’inventer, avec l’aide du thérapeute, une nouvelle histoire.
Il nous a aussi parlé du mystère du respect, notion complexe qui a bien d’autres significations que celles de l’étymologie (voir, être vu), significations qui doivent être explorées pour chaque patient pour ne pas entrer dans des malentendus. En thérapie, écouter, se montrer gentil avec un patient ne suffit pas pour lui témoigner du respect et c’est même parfois l’effet inverse qui est produit. Gianfranco CECCHIN a illustré cette idée en évoquant une situation dans laquelle son attitude gentille et protectrice, reflet d’un sentiment de pitié, avait rendu un couple dépendant de lui. Nous en avons retenu qu’il peut parfois être pertinent de demander aux patients comment ils perçoivent que nous les voyons.

Nous avons été captivées par les quelques éléments de la pensée de Heinz von Foerster, l’un des pères du constructivisme, évoqués par Monika BRÖCKER qui a écrit avec lui un livre dont nous attendons avec impatience la traduction (Teil der Welt. Fraktale einer Ethik. Ein Drama in drei Akten, Carl-Auer-Systeme Verlag. Heidelberg, 2002). Avec quelques notions étymologiques bienvenues, et un rappel sur l’influence de Wittengstein et les philosophes du cercle de Vienne dans la réflexion sur le langage, elle a présenté le choix axiomatique de Heinz von Foerster: adopter une position dans laquelle il considère qu’il fait partie du monde plutôt que de se vivre comme observateur extérieur. En attendant ce livre, nous pouvons toujours retrouver les grandes lignes de son parcours dans l’hommage que lui rend Mony Elkaïm dans les Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau, n° 29, 2002/2.

Nous avons pu prendre la mesure de quelques tendances divergentes au cours des rares débats qui eurent lieu entre les conférenciers dans le cadre des deux tables rondes.

• Un petit match Europe contre États-Unis pour la paternité de la Thérapie Brève: Giorgio NARDONE, dans son introduction :  » Regarder le passé pour voir le futur « , se juche sur les épaules de ceux qui sont juchés sur les épaules des géants (les fondateurs de la Thérapie Brève de Palo Alto sur les épaules de Bateson, Jackson, Erickson), pour développer un modèle  » Avancé  » et rappelle que la Thérapie Brève Systémique est née en Europe (von Foerster, von Galsersfeld, Watzlawick), est partie aux États-Unis et est revenue en Europe dans  » une interaction constructive « . Et Wendell RAY de répondre que, bien sûr ce sont les Européens qui ont inventé les Américains, mais que, de toutes les façons, même si des choses passionnantes sont présentées dans cette conférence, Don JACKSON avait déjà tout dit (« Rien de nouveau sous le ciel, seulement ce qui a été oublié « , titre d’une de ses interventions).

• Une petite polémique épistémologie contre technique : d’un côté Wendell RAY qui insiste sur le fait que l’équipe de Bateson (Jackson, Haley, Weakland, Fry) a inventé une nouvelle épistémologie qu’il s’agit de maintenir vivante pour changer le monde, Jean-Jacques WITTEZAELE qui rappelle que « rien n’est plus pratique qu’une bonne théorie » et Mariano BIANCA, philosophe, qui pose la question: « Quelle est la relation entre la règle et la vision du monde qui produit la règle? », de l’autre Giorgio NARDONE pour qui le concept d’épistémologie est une tentative de solution qui crée plus de problèmes qu’elle n’en résout et pour qui les thérapeutes sont des techniciens, pas des épistémologues (« La meilleure épistémologie est celle qu’on garde au frigo et que l’on goûte à certains moments, mais pas pour la thérapie où on a besoin de la logique efficace »).

Nous sommes restées perplexes devant la quinzaine d’interventions du courant « Stratégique Avancé » de Giorgio NARDONE. Lui-même et ses collaborateurs ou élèves ont évoqué quelques uns de leurs protocoles destinés à traiter spécifiquement, rapidement et simplement diverses « pathologies ».
Leurs présentations, toujours assurées et brillantes, sont apparues très séduisantes.

Toutefois, malgré l’argument selon lequel les catégories diagnostiques ne sont utilisées que pour parler un langage commun aux thérapeutes et aux chercheurs, on ne peut pas ne pas s’inquiéter de l’effet d’un tel langage sur la réalité qu’il construit, non seulement pour les patients mais aussi pour les thérapeutes.
A fortiori quand ces catégories sont encore affinées, subdivisées en « diagnostics opératoires » qui nous paraissent pour le moins dévalorisants (méprisants? cyniques?) comme : « boulimique : botérienne, yoyo, artichaut », « dépressif : radical, illusionné-désillusionné, moraliste », etc.
En fait, c’est tout le langage utilisé par les tenants de cette approche qui nous met mal à l’aise, un langage essentiellement guerrier (« capture du patient », « logique de guerre « , « stratagème » ) et implicitement normatif (« système perceptivo-réactif dysfonctionnel », « expérience émotionnelle corrective »). Et, au delà du langage, notre malaise s’accentue encore quand on voit le type de relation à l’autre qu’il génère: une position haute (« Je sais ce qui ne va pas chez vous, vous irez mieux à condition que vous exécutiez les tâches que je vous prescris » ), des interventions stéréotypées (ici on place le recadrage, là la métaphore et là la tâche qui correspond au stratagème numéro tant du livre des « trente six stratagèmes » chinois)…

Même en prenant en compte les différences culturelles, les « vérités locales » (miracles, machisme et tutti quanti), nous restons circonspectes face à ce qui évoque pour nous de « terribles simplifications », et nous reviennent à l’esprit les mots de Marie-Catherine Bateson :
« L’impératif éthique de Gregory mettait l’accent sur la complexité et sur les dangers d’une manipulation qui portât à son maximum quelque caractéristique isolée ou soutint quelque dépendance (…). » (dans : Regard sur mes parents (Notre propre métaphore, p 240) Le Seuil, Paris, 1989).

Cependant, si notre conception d’une approche systémique et constructiviste est incompatible avec les références à la pathologie, les typologies et les interventions standardisées, il n’en reste pas moins que les résultats spectaculaires annoncés par les cinquante centres qui utilisent les « Stratégies Avancées » à travers l’Italie ne peuvent que nous interpeller : si des méthodes aussi remarquablement efficaces existent, est-il éthique d’en priver nos patients ?

Comme nous avons fait le choix de promouvoir le modèle de Palo Alto, nous sommes aussi interpellées par la façon dont NARDONE est parvenu à développer son approche dans son pays, par la quantité impressionnante de thérapeutes qu’il forme. Plus un modèle est formalisé, codifié, protocolisé, plus il est enseignable et reproductible.

Aurions-nous le choix entre deux mauvaises solutions:
• d’un côté, développer une approche toute en subtilité, dans laquelle presque rien, au delà de la démarche de base (Qui est client? Quel est le problème? Quel est l’objectif? Quelles sont les tentatives de solution à arrêter?) n’est formalisable, dans laquelle nous prenons en compte la complexité de chaque être humain qui nous consulte, de façon à nous laisser inspirer par lui les tactiques à utiliser, donc une approche difficile à transmettre et ne permettant de former que peu de praticiens ;

• de l’autre, développer une approche hyper-structurée avec des critères diagnostiques et des protocoles spécifiques, codifiée séance par séance, facilement transmissible et qui permet de former beaucoup de professionnels (comme on forme des guerriers, selon l’analogie utilisée par Giorgio NARDONE)?

En tous les cas, nous sommes reparties de cette Conférence épuisées, chargées de questions et ravies de toutes ces rencontres.

La Thérapie Brève Stratégique et Systémique est bien vivante en Europe.
Un Réseau Européen de Thérapie Brève Stratégique et Systémique a été constitué, provisoirement (?) hébergé sur le site du Centro di Terapia Strategica http://www.centroditerapiastategica.org , il devrait permettre de mettre en contact les praticiens de toute l’Europe.

Différentes approches se développent, qui toutes présentent des points de vue intéressants, mais qui, pour nous, ne peuvent être, sous peine de manquer de cohérence, intégrées en une seule.
Nous espérons que cette variété, source évidente d’enrichissement mutuel saura être préservée dans l’avenir.
La tentation d’affirmer que sa thérapie est la meilleure n’épargne pas les constructivistes. Nous oublions trop souvent que, s’il est légitime de considérer, à l’intérieur de notre propre vision du monde, que telle chose est meilleure qu’une autre, nous ne pouvons en dire autant dans l’absolu. Encore un piège de la confusion de niveaux logiques…

Enfin, nous invitons les participants à cette Conférence qui souhaitent apporter la pierre de leur subjectivité à cette construction de la réalité à compléter notre compte rendu.
© I. Bouaziz/Paradoxes © C. Gaudin/Paradoxes

G.Cecchin, W. Ray ©Paradoxes

G.Cecchin, W. Ray ©Paradoxes

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