Danger de vie, danger de mort ?

Communication au quatrième Forum de la Confédération francophone d’Hypnose et de Thérapie Brève, les 2, 3 et 4 juin 2005, à Saint-Malo
Docteur Chantal Gaudin

Vers une écologie de la thérapie… Un intitulé qui a de quoi appâter une psychiatre praticienne de la Thérapie Brève Systémique de Palo Alto. En effet, chacun sait à quel point les travaux de Gregory Bateson et de son équipe sur la communication ont profondément influencé le développement des approches systémiques.

Une écologie de la thérapie ?
Qu’en dirait donc Bateson, lui qui s’est toujours méfié des applications pratiques de ses concepts. Lui qui était particulièrement attentif au danger des simplifications qui gomment la complexité des situations jusqu’à la caricature ?
Je ne me risquerai pas, dans cette présentation, à faire des hypothèses sur la question, mais je vais vous faire part des réflexions qui ont découlé de ces interrogations en illustrant mes propos avec une situation clinique que tout psychiatre qualifierait de difficile.

Chaque nouveau patient qui arrive à mon cabinet m’ouvre une porte sur un nouvel univers. Cela explique sans doute ma fascination sans cesse renouvelée pour ce merveilleux métier. Mais parfois, après une première séance, il m’arrive de me dire : cet univers-là, je préfèrerai ne pas m’y aventurer.
Et c’est exactement ce que j’ai pensé lorsque la porte s’est refermée sur Diane et ses parents après notre premier entretien.
Ils étaient arrivés, par un beau jour de printemps, Diane, 24 ans, petite vieille ratatinée et engoncée dans plusieurs couches de vêtements, ses parents, la cinquantaine vaillante mais la mine fatiguée et inquiète. Durant cette première séance, chacun à sa façon, m’a prise par la main et m’a entraînée dans une vertigineuse descente aux enfers.
L’enfer des parents, atrocement inquiets de la maigreur effrayante de leur fille, qu’ils ont l’impression de voir mourir sous leurs yeux un peu plus chaque jour, effrayés de leur impuissance alors que la situation s’aggrave depuis plus de 5 ans.
Et l’enfer de Diane qui est submergée d’angoisses, qui a abandonné ses études universitaires, qui est retournée vivre dans la maison familiale qui se délabre par inondations répétées à cause de ses rituels de lavage, Diane qui ressemble à une rescapée d’Auschwitz, sans âge, sans sexe, sans couleur ….

Je garde de cette première rencontre le souvenir d’un concentré de souffrance, une déferlante de peur, rage et impuissance, de culpabilité et de honte. Les accusations réciproques fusent :
Du point de vue des parents, l’atmosphère à la maison est horrible à cause de Diane, ses angoisses qui tyrannisent toute la famille, ses nombreux rituels, ses vols et ses mensonges;
du point de vue de Diane, si l’ambiance est bien horrible, c’est à cause des colères du père et de l’infantilisation que lui fait subir sa mère !

Et chacun de peindre quelques aspects de ce tableau d’un quotidien apocalyptique qui se complètera au fil des séances suivantes :
La mère, Christine, kinésithérapeute parle des angoisses de sa fille qui envahissent tout :
Diane est dans la demande permanente, elle téléphone 15 fois par jour à son travail, elle a des rituels de lavage qui commencent à dégrader la maison : lessives multiples, lavage de vaisselle, lavage des sols, tant et si bien que les murs moisissent et que la facture d’eau est multipliée par 1000.
Diane cumule de la nourriture dans trois congélateurs et dans le grenier de la maison, mais se nourrit si peu qu’elle pèse 36 kg pour 1m65.
Elle vole les affaires des uns et des autres au point qu’il a fallu mettre des cadenas sur toutes les portes, elle ment en permanence et il est impossible de lui faire confiance.
Tout ça est tellement horrible qu’elle, Christine, redoute de rentrer à la maison le soir.

Le père, Robert, artisan indépendant, confirme les propos de sa femme et surenchérit dans les détails des dégradations faites à la maison et dans l’ampleur des demandes de Diane :
intrusions pluriquotidiennes dans son atelier
demandes incessantes au grand-père de 90 ans, aux voisins, aux amis. Demandes de toutes sortes, attention, argent, nourriture, services, déplacements etc. auxquelles chacun s’efforce de répondre avec l’espoir d’un apaisement qui ne vient jamais.

Diane, quant à elle, est venue sous la contrainte : «Ils ont dit que sinon ils me coupent les vivres et me foutent dehors.»
De son point de vue, elle fait énormément d’efforts que les parents ne voient pas, elle a trop d’angoisses et être accusée de TOC et d’anorexie, ça ne va pas l’aider. Elle se dit terrorisée par les colères explosives du père et c’est pour se protéger qu’elle doit dire des mensonges…. et s’ils la foutent dehors il ne lui reste que le suicide.

Comment puis-je intervenir face à une situation si dramatique ? La détresse et l’appel au secours des parents, l’angoisse et la colère de Diane.
Les idées défilent très vite : ces parents sont-ils aussi monstrueux que le dit Diane ? Est elle aussi manipulatrice et machiavélique que le portrait qu’ils en font ?
Le fait est que tous semblent à bout. Cette situation évolue depuis des années. Diane a présenté des comportements anorexiques dès l’adolescence. A 19 ans elle est hospitalisée dans une unité spécialisée. Elle en ressort avec quelques kgs supplémentaires, un médecin traitant somaticien chargé de surveiller son état biologique, un psychiatre pour une thérapie individuelle et un thérapeute familial.
Si la thérapie individuelle se poursuit toujours au moment de notre rencontre, la thérapie de famille, qui avait réuni très classiquement Diane et ses parents, Richard le fils cadet et le grand-père, a rapidement tourné court. Elle a été, selon les parents une expérience inutile et douloureuse, ils en ont gardé l’impression qu’on plaquait sur eux des techniques stéréotypées.

Toute la panoplie des moyens thérapeutiques recommandés a donc été déployée, y compris quelques séances de thérapie de couple. Mais 5 ans plus tard la situation s’est tellement aggravée que les parents n’en peuvent plus et commencent à avoir peur de leurs propres réactions.
Il faut dire que quelques mois auparavant Diane avait cessé ses études universitaires et réintégré le domicile des parents parce qu’elle était trop angoissée pour supporter de vivre seule dans son studio qui est pourtant sur la propriété familiale.
Convaincus de la nécessité de faire quelque chose, les parents imposent l’idée d’une nouvelle tentative de thérapie de famille. Christine, voulant éviter de consulter un thérapeute qui la connaitrait du fait de sa profession, obtient d’autres noms par le bouche à oreille. Voilà comment ils ont atterri chez moi.

Je suis psychiatre en pratique libérale à Genève. Une psychiatre tout à fait ordinaire, spécialiste de rien du tout et sûrement pas des troubles du comportement alimentaire ou des troubles obsessionnels compulsifs.

Face à une telle situation, avant ma rencontre avec la Thérapie Brève Systémique je pense qu’il n’y aurait même pas eu de première séance et en aucun cas une deuxième. Je me serais sans doute dit : « C’est beaucoup trop lourd, c’est un cas qui doit être suivi en institution » et j’aurai passé la main.
Si j’avais vraiment, vraiment voulu relever un défi, alors peut-être aurai-je essayé, mais en multipliant les sécurités pour me couvrir :
faire un contrat précis avec la patiente et les parents, imposer des objectifs de reprise de poids, définir des changements de comportement, prévoir par le menu ce qui pourrait conduire à des hospitalisations, même forcées, insister, ou plutôt exiger la prise de médicaments, organiser la liaison avec tous les autres intervenants, etc…etc.
Il faut dire que du point de vue de la psychiatrie classique à laquelle j’ai été formée, cette patiente représente un beau condensé de DSM-IV à elle toute seule :
- Trouble du comportement alimentaire,
- Troubles obsessionnels compulsifs, qui sont même multiples chez elle
- Trouble d’anxiété généralisée, avec attaques de panique,
- Episode dépressif majeur et risque suicidaire.
Et pour faire bonne mesure des troubles de la personnalité de l’axe II, tel que : personnalité limite à traits abandonniques (diagnostic retenu au cours d’une hospitalisation ultérieure.).

Mais je suis imprégnée depuis plus de 10 ans des prémisses systémiques et constructivistes de l’approche de Palo Alto et de sa stratégie paradoxale d’intervention, ce qui a profondément changé ma conception de la relation d’aide et ma pratique de la thérapie.

Ne me considérant plus comme une experte en santé mentale, consciente de l’immense complexité des problèmes humains et de l’incroyable diversité de leurs solutions, j’ai appris la modestie et la prudence. C’est pourquoi mon intervention au cours de cette première rencontre a été très limitée, comme vous le verrez tout à l’heure.

Parce qu’à ce stade, pour que la suite du récit soit compréhensible, je dois vous expliciter brièvement comment je conçois la nature de mon travail de thérapeute aujourd’hui.
La Thérapie Brève Systémique est fondée sur des prémisses systémiques et constructivistes :
Les prémisses systémiques nous disent que les situations humaines sont regardées et comprises en termes interactionnels.
Les prémisses constructivistes nous disent que chacun construit sa réalité… d’où il découle que ma vision des choses n’est pas plus juste ni plus vraie que celle de l’autre.

Le modèle de Palo Alto propose, comme vous le savez, une vision interactionnelle, non pathologisante et non normative des problèmes humains. Quant au mode d’intervention, il est purement pragmatique et stratégique. Le problème, dans cette approche, est défini comme une difficulté récurrente qui persiste malgré tout ce qu’on tente de faire pour la résoudre.
L’intervention repose sur une stratégie paradoxale qui consiste simplement à faire cesser les tentatives de solution inopérantes, pour redonner au système toute sa souplesse et ses capacités d’adaptation. En bloquant l’accès à une voie sans issue, tous les autres chemins deviennent possibles.

Avec une telle approche, il n’est pas nécessaire d’élaborer des explications plus ou moins savantes sur l’étiologie des pathologies.
Ce qui guide notre démarche est d’identifier le système pertinent, c’est-à-dire les personnes qui participent au problème et sont prêtes à agir pour réaliser un changement. Il s’agit également de définir le ou les problèmes, les objectifs, et d’identifier les tentatives de solution mises en œuvre. Puis la démarche thérapeutique est parachevée par l’arrêt des tentatives de solution grâce à des recadrages et des prescriptions de tâches.

Voici, sommairement résumés, les aspects théoriques de l’approche de Palo Alto.

Ces prémisses déterminent des croyances et une attitude particulière du thérapeute.
Les patients sont ainsi considérés comme des personnes compétentes, responsables et dignes de respect. Etant constructiviste, le thérapeute ne sait pas quelle sera la solution à un problème donné. Il n’a donc pas de présupposé sur les issues possibles. Par exemple, il ne tient pas pour évident que la seule solution d’un rituel de lavage ou de comptage en soit l’éradication, ou que le seul objectif de traitement d’une boulimie soit de cesser les crises.

Comment cette conception des choses m’a-t-elle guidée dans une situation aussi complexe et aussi grave que celle de Diane et ses parents ?

Mon intervention et mes réflexions au cours de la première séance se sont limitées à quelques questions pour me représenter les problèmes et les positions de chacun.
Le tableau clinique apparaît très complexe. La pression émotionnelle est difficilement soutenable et l’urgence de la demande d’aide est quasi palpable avec les parents effondrés et Diane qui coupe la parole sans arrêt pour dire que personne ne la comprend, qu’elle n’en peut plus de faire des efforts que personne ne remarque.
Difficile de réfléchir tranquillement à la stratégie dans ces conditions.
Ce qui apparaît à l’évidence pourtant, à l’issue de cette première séance, c’est que Diane est là sous la contrainte, elle, elle ne me demande rien.
Par contre les parents, bien qu’à bout de force, semblent encore prêts à agir.

Deux interventions importantes prennent alors place : tout d’abord une sorte d’accusé de réception de la souffrance de chacun avec toute la compréhension et la compassion que peuvent communiquer le verbe et l’attitude, puis une question fondamentale pour comprendre les enjeux dans le système:
Qu’est ce qui va se passer si ça continue comme ça ?
Après un temps de réflexion, le père répond qu’il partira.
Pour la mère, en larmes : il n’en est pas question, c’est Diane qui doit partir.
Et Diane terrasse tout le monde en s’exclamant : « Voilà, je ne suis que de la merde, ce n’est que quand je serai 6 pieds sous terre que ma mère sera tranquille, elle n’aura pas à payer de studio. »
La tension est terrible et le bon sens inciterait à tenter de rassurer tout le monde et d’apaiser ces émotions pénibles. Mais la stratégie paradoxale de l’approche de Palo Alto nécessite d’être attentif à ne pas aller dans le sens de l’ordre implicite de réassurance donné par de tels messages.
Je termine donc cette première séance en déclarant aux parents :
Vous avez fait le maximum qu’il est possible de faire pour aider Diane. Malgré tout la situation reste dramatique et vous avez raison de craindre que votre fille en meure. Je comprends également que vous soyez effrayés de vos propres réactions, lorsque les émotions sont si intenses et si terribles il est parfois difficile de contrôler ses comportements.
A Diane, je passe le message suivant :
J’ai bien compris que vous êtes venue aujourd’hui sous la pression et sans rien attendre de cet entretien. Pour moi, vous n’avez pas besoin de participer à une thérapie familiale. Vos parents craignent que la famille courre à la catastrophe si rien ne change et je vais leur proposer un prochain rendez-vous pour soutenir leur réflexion sur la situation. Si vous voyez, pour vous, un intérêt à y participer, vous pourrez venir.

A la deuxième séance, à mon grand étonnement Diane est là avec ses parents. Toutefois son attitude renfermée et boudeuse ne laisse pas beaucoup d’espoir quant à la qualité de sa participation. Et effectivement elle reste quasiment mutique.
Christine signale qu’un changement significatif à ses yeux est survenu. Elle a giflé sa fille, et, pour elle, ce geste avait vraiment du sens. Elle s’est sentie moins ballotée par les angoisses de Diane, moins ambivalente.
Le plus étrange a été la réaction de Diane : elle qui ne sortait plus de la maison est partie dans une ville voisine pour ramener un chat, et au retour elle est allée dormir dans son studio, pour la première fois depuis plus de 6 mois. Mais bien sûr dès le lendemain elle est retournée dans la maison familiale.
Cette deuxième rencontre permet en quelque sorte une confirmation des premières impressions : la situation est grave, si rien ne change toute la famille est en danger. Vous savez ce genre de danger qui alimente les rubriques de faits divers des journaux : un père, une mère ou un enfant, « pris d’un coup de folie » tue toute sa famille…ou variantes dramatiques du même genre.

Clairement les parents sont prêts, malgré leur désarroi et leur épuisement à travailler encore en vue d’un changement.
Par contre, la position de Diane par rapport à cette démarche thérapeutique – quelle que soit par ailleurs sa souffrance – est de nature à compromettre toute possibilité de changement.
Je conclus donc cette deuxième rencontre en déclarant à Diane que je suis bien d’accord avec elle qu’il n’y a aucune raison qu’elle vienne ici contrainte et forcée. Et à Christine et Robert, je propose quelques séances pour les aider à mieux repérer et poser leurs limites à eux face à leur fille, ce qui répond à un aspect de leur demande.
Ils sont d’accord et semblent plutôt soulagés, alors que Diane part fâchée et plus tard dans la journée elle me laissera un message téléphonique disant : «Je n’ai pas l’intention de revenir, de toute façon que je sois là ou pas ça ne changera rien.»

Dans l’approche de Palo Alto, il n’est pas nécessaire de réunir tous les membres d’un système donné. L’objectif de l’intervention thérapeutique étant d’aider un système à retrouver un équilibre satisfaisant, forcément tous les éléments du système doivent y trouver leur compte.
Par contre, pour le processus thérapeutique, la présence constante d’une personne non-cliente au sens palo altien du terme, c’est-à-dire dans la situation de cette famille, la présence de la fille, qui ne demande rien et n’est pas prête à un changement, risque de contrarier irrémédiablement une démarche qui s’annonce déjà difficile.

Aussi, il est non seulement légitime de laisser Diane poursuivre son chemin avec le psychiatre qu’elle voit trois fois par semaine et son médecin somaticien qu’elle voit une fois par semaine, mais il est également tout à fait indispensable, pour pouvoir avancer avec les parents, que les choses soient posées ainsi :
Ce sont eux qui sont demandeurs d’une aide, c’est avec eux, principalement, que cela va se passer et Diane garde la possibilité de participer aux séances les fois où elle aura quelque chose à dire. Possibilité dont elle ne manquera pas de faire usage à quelques reprises.

Mais avant de vous raconter la suite de cette aventure, quelques mots encore sur le processus :
Pour pouvoir intervenir efficacement dan l’extraordinaire complexité des situations humaines, et celle-ci en est un bon exemple, le modèle de Palo Alto propose de recourir à ce qu’on a nommé des réducteurs de complexité. Ce sont les quatre grandes questions :
- Qui est client de l’intervention ? autrement dit le demandeur ;
- Quel est le problème ?
- Quel est l’objectif ?
- Quelles ont été les tentatives de solution inefficaces ?
Ainsi, après avoir déterminé, comme nous l’avons vu, que les « clients » étaient les parents, voici en résumé les réponses aux trois autres questions de cette grille de décodage :
- Quel est le problème pour les parents : La maladie de Diane qui la détruit et nous détruit.
- Quel est leur objectif : qu’elle aille mieux et devienne autonome.
- Quel est le thème des tentatives de solution des parents (c’est à dire le message qui résume l’ensemble de leurs comportements face à cette situation): Nous devons aider Diane à se soigner et s’autonomiser.

Bien entendu, cette formulation des choses est le résultat d’une co-construction avec les parents, chaque élément est vérifié avec eux et validé. Il est essentiel d’avoir bien compris tous les aspects et de reformuler les choses d’une façon acceptable et qui sonne juste pour eux parce que c’est ce qui va me servir de guide pour déterminer la stratégie d’intervention.
Il s’agit donc d’arrêter les tentatives de solution inopérantes, mais comment ?
L’approche de Palo Alto, très pragmatique, préconise que le plus sûr moyen de les stopper est de faire en quelque sorte un virage à 180°, autrement dit, d’aller tout à fait à contresens. Dans ce cas particulier cela signifie qu’il faut conduire les parents de Diane à cesser de vouloir aider leur fille.
Imaginez donc ! Voilà une tâche difficile qui exige du thérapeute à la fois beaucoup de souplesse pour adapter ce message à la vision du monde des parents et le rendre acceptable pour eux, et beaucoup de rigueur, parce qu’il s’agira de tenir le fil conducteur de cette stratégie tout au long de la thérapie.
Et puisqu’il s’agit d’une intervention dans un système complexe il faut garder à l’esprit qu’il est impossible de dissocier la progression de la réflexion des parents dans les séances de l’influence des divers événements survenus parallèlement dans leur vie.
S’ils sont arrivés, au bout des trois premiers mois de la thérapie, à prendre la décision d’imposer à Diane de quitter la maison c’est autant du fait des réflexions sur les conséquences de cette décision que des péripéties de leurs interactions avec Diane et avec leur entourage.

Durant les séances suivantes, ils ont envisagé dans le détail tout ce qui pouvait se passer y compris et même surtout le pire…. et ils ont décidé d’en assumer les conséquences quelles qu’elles soient : un suicide de Diane, la culpabilisation par la famille et par les amis, leur réputation dans le village ….
Et ils réussissent, malgré toutes les pressions, à aller au bout de leur décision.
Diane finit par déménager à l’échéance prévue.
Une étape essentielle est ainsi franchie pour eux. Pour la première fois depuis des années ils ont l’impression d’avoir de nouveau prise sur leur vie.
Mais bien sûr, ils ne réussissent pas pour autant à cesser totalement leurs tentatives de solution pour aider Diane.
Ils interviennent en écrivant à son médecin traitant pour l’alerter sur l’état physique toujours très préoccupant de leur fille, en soulignant sa grande habileté à tromper les résultats d’analyse. Cette intervention est restée sans effet. Ils continuent de pousser Diane à se soigner, à se nourrir.
On voit bien à quel point l’ensemble des interactions et la vision du monde de chaque protagoniste ne permet pas de raisonner de façon simpliste et d’imaginer qu’un seul type d’intervention peut modifier le système.
Même si les parents ont fort bien compris intellectuellement la démarche paradoxale, au point qu’un jour le père a déclaré: « On devrait lui dire : ne mange pas », ils ne peuvent pas s’empêcher de tenter de l’aider.

Le maintien de la ligne stratégique dans la thérapie est dont passé par des interventions recadrantes du type :
«L’aide que vous continuez à tenter d’apporter à Diane montre bien à quel point il est difficile et peut-être même impossible pour des parents de faire ce sacrifice suprême : pour aider son enfant, cesser de tenter de l’aider.»

Les événements se précipitent environ trois mois après le retour de Diane dans son studio. Elle-même est effrayée par son état physique et décide de se faire hospitaliser : sa vie est en danger, elle a un indice de masse corporelle à 13 et des troubles électrolytiques gravissimes.

Pour les parents il s’agit là d’un tournant déterminant. Christine va jusqu’à dire : « Diane a choisi entre la vie et la mort, c’est un sursaut avant la tombe. » A partir de ce moment les interactions entre eux commencent à changer, avec des hauts et des bas.
Au bout de quatre mois et demi d’hospitalisation, Le projet de sortie étant conditionné, entre autres, par la reprise d’une thérapie familiale, Diane me sollicite à nouveau.
Pour évaluer et préparer cette éventuelle reprise je la reçois en entretien individuel et je peux alors constater à quel point elle est spectaculairement transformée, aussi bien physiquement que psychiquement. Elle m’apparaît plus responsable, elle investit très bien les projets qu’elle a elle-même choisi comme la poursuite de son traitement par hypnose et la reprise de ses études. Cependant il apparait évident que, même si elle semble adhérer au projet de thérapie familiale sans lequel elle n’obtiendrait pas facilement sa sortie, elle n’est toujours pas « cliente » pour cette démarche, ce dont elle convient d’ailleurs volontiers.
Pour leur part, Les parents ont décidé de l’étape suivante : à partir de son 25ème anniversaire, dans 6 mois, Diane, qui en a largement les moyens, devra s’assumer financièrement.
L’unique séance familiale qui a lieu alors après la sortie d’hôpital est l’occasion pour eux d’annoncer cette décision à leur fille. Diane a écouté sans dire un mot, l’air émue, triste, et eux ont maintenu et argumenté leur position.

Aujourd’hui Diane est stable au niveau de son poids. Les TOC ont considérablement diminué, même si elle continue à stocker la nourriture. Elle a fait quelques petits boulots, elle a un projet professionnel. Elle reste encore très harcelante dans ses demandes vis-à-vis de ses parents.
Christine reconnait les progrès énormes de Diane. Elles passent parfois ensemble de très bons moments, mais elle se sent encore trop souvent envahie et agressée par le ressentiment de sa fille. Malgré une forte culpabilité elle maintient alors des distances en refusant à certains moments de la voir.
Robert a adopté une position distanciée, il voit presque quotidiennement sa fille, parle volontiers avec elle de la pluie et du beau temps, mais il refuse toute entrée en matière quand elle veut parler de ses problèmes et il la renvoie sur sa thérapeute.
Les séances avec les parents se poursuivent a un rythme plus espacé, ils ressentent encore le besoin de ce moment privilégié de réflexion sur leur attitude envers leur fille. On peut s’attendre à de nouvelles péripéties, l’échéance du 25e anniversaire de Diane approche et elle vient de me solliciter pour la recevoir avec sa mère.

Au moment de conclure, j’aimerais vous dire encore mille et une choses sur la richesse et la complexité des interactions dans et avec cette famille. Je pourrais vous dire mille et une choses aussi du décodage systémique de la situation. Mais je vais me limiter à trois remarques:
Le respect de l’écologie en thérapie implique une grande attention portée aux interactions et la nécessité d’envisager chaque perspective de changement dans ses conséquences sur l’ensemble du système.
La modestie doit imprégner notre pratique. Bateson insistait sur le fait que penser qu’un élément d’un système peut contrôler le tout relève d’une erreur épistémologique et d’une grande arrogance. C’est pourtant le piège dans lequel tombent les thérapeutes qui croient que ce sont leurs techniques qui provoquent le changement.
Grâce à mes patients j’ai la chance d’en apprendre chaque jour un peu plus sur l’extraordinaire complexité des systèmes humains. Je dois tout particulièrement à Christine, Robert et Diane de m’avoir éclairée sur cette notion si chère à Bateson : la coévolution. J’ai pu constater les incroyables ressources des systèmes quand on ne cherche pas le changement, quand on renonce aux buts conscients pour laisser faire la coévolution.

Finalement, les compétences, les ressources et la créativité de cette famille continuent de m’émerveiller et je vais leur laisser le mot de la fin avec cette sympathique anecdote.
Le petit chat que Diane était allée chercher, vous vous en souvenez, à la suite de la gifle de sa mère, après notre première séance familiale, et bien c’était une chatte qui a eu sa première portée il y a quelques mois. Robert et Christine avaient alors décidé de garder l’un des chatons. Lors de notre dernière séance Robert rapporte comment il a pris Diane à témoin de la scène suivante : le chaton devenu grand cherchait à téter encore sa mère, la chatte l’a fermement repoussé d’un feulement et d’un bon coup de patte. Robert a simplement dit à sa fille : « Tu as vu ? »

© C. Gaudin/Paradoxes

Texte publié dans  « Recherches et succès cliniques de l’hypnose contemporaine » ouvrage collectif sous la direction du Dr Claude VIROT, éditions Le Souffle d’Or,2007

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