Qui influence qui? La relation thérapeutique revisitée

Communication présentée au sixième forum de la Confédération francophone d’hypnose et de thérapies brèves, Voyages extraordinaires entre stratégies et intuition, Nantes les 7, 8 et 9 mai 2009
Docteur Irène Bouaziz

La communication que je présente aujourd’hui devant vous est le résultat de multiples influences.
Tout d’abord l’influence de mes patients qui m’ont appris, au fil des années, qu’ils en savent plus que nous sur ce qui est bon pour eux et qu’il peut être fructueux de se laisser influencer par eux.
Cette communication résulte bien sûr de l’influence de mes maitres, des mes collègues et aussi, plus spécifiquement, des organisateurs de ce Forum qui ont su se montrer incitatifs dans leur présentation du thème de ces journées.
J’ai aussi été fortement influencée par vous tous qui êtes là devant moi dont je connais ou dont j’imagine les positions.
Je dois enfin citer l’influence de ma collègue, le docteur Chantal Gaudin qui, au fil des mille et unes relectures de ce texte, m’a incitée, avec plus ou moins de succès, à le rendre plus compréhensible.

La communication est un phénomène circulaire.
L’évocation de toutes ces influences introduit l’influence qu’à mon tour je vais tenter d’exercer sur vous.
Je vais essayer de vous persuader du bien fondé de mon point de vue sur la question de l’influence réciproque.

J’imagine que vous êtes tous bien d’accord avec les théoriciens de Palo Alto lorsqu’ils disent: «On ne peut pas ne pas communiquer, donc on ne peut pas ne pas influencer».
Oui, nous influençons nos patients pour les aider à aller mieux, mais eux aussi nous influencent.

Je me propose donc de montrer comment la prise en compte de la réciprocité de l’influence dans l’interaction thérapeute/patient amène à concevoir autrement la relation thérapeutique.
Après un petit tour de manège dans le monde de la circularité, je développerai les implications de cette conception dans la pratique de la thérapie brève de Palo Alto.
Je montrerai ensuite pourquoi il est précieux de savoir se laisser influencer par les patients et comment le faire. Une vignette clinique illustrera mes arguments.

Mais qui donc influence qui ?
Il est impossible de rendre compte d’un phénomène circulaire au moyen du langage verbal qui, par sa structure linéaire, impose de séquencer ce que l’on veut transmettre.
Ainsi, pour parler de l’influence réciproque dans la relation thérapeutique, il me faudra évoquer alternativement l’influence de l’un sur l’autre; donc ponctuer l’échange en le faisant débuter quelque part.
La ponctuation des séquences interactionnelles est un autre des axiomes de la communication énoncé par l’École de Palo Alto.

Cette inévitable ponctuation favorise la tendance à raisonner en termes de relation de cause à effet et les désaccords sur la façon de ponctuer sont à l’origine de bien des conflits.

Ceux d’entre nous qui ont une formation médicale ont appris à ne pas se laisser influencer par les patients afin de pouvoir poser un diagnostic «objectif».
Et en nous formant à l’hypnose et/ou à une thérapie brève, nous avons appris à nous défendre de l’influence que le patient ne manque pas d’exercer sur nous. Nous avons appris à garder une certaine distance pour rester en méta position. Nous avons appris à résister au flux de l’empathie pour ne pas être submergés par le désespoir. Et, surtout, nous avons appris à contrer ou à contourner les «résistances au changement» avec des stratégies aux connotations guerrières plus ou moins marquées selon les écoles. Que nous pensions que ces «résistances» résultent d’un processus inconscient ou d’un phénomène homéostatique, nous avons appris à les combattre.

Si l’on tente d’adopter un point de vue systémique et de se départir, autant que faire se peut, de la vision linéaire, notre conception de ce qui se passe dans la relation thérapeutique devient très différente.

Dans cette construction de la réalité là, il n’y a pas un patient qui vient demander à changer tout en résistant au changement, il n’y a pas un thérapeute expert qui élabore des techniques sophistiquées pour produire un changement. Il y a une relation circulaire qui génère des qualités nouvelles.
Et ces qualités, dites émergentes, par exemple le changement ou l’absence de changement chez le patient, ou encore l’efficacité ou l’inefficacité des suggestions du thérapeute, ne préexistent pas intrinsèquement chez l’un ou l’autre des protagonistes.

Dans cette construction de la réalité là, on ne considère pas que le patient est, en lui-même, disposé ou résistant au changement, on ne considère pas que le thérapeute est, en lui-même, habile ou malhabile. Pas plus qu’on ne considère qu’il y a de l’eau dans l’hydrogène ou dans l’oxygène avant que leurs molécules ne se combinent.

L’influence pour quoi faire?
Je vais maintenant décrire rapidement comment, à partir de telles prémisses systémiques et en optant pour un modèle de thérapie brève qui repose sur une stratégie paradoxale, je comprends ce qui se joue dans les influences réciproques entre patient et thérapeute.

Ponctuons arbitrairement l’interaction en commençant par décrire l’influence du thérapeute sur le patient.

Dans la relation thérapeutique je cherche à influencer le patient pour atteindre un objectif bien précis: qu’il arrête de faire ce qu’il fait habituellement, sans résultat, pour résoudre son problème. J’influence le patient pour qu’il cesse ses tentatives de solution inefficaces parce que faire «plus de la même chose» contribue à maintenir le problème.
Si j’ai recours au paradoxe, c’est parce que je pense que le relâchement de la tension inopérante vers l’objectif, le relâchement de la tension vers les buts conscients dirait Gregory Bateson, contribue à créer un contexte dans lequel le patient se trouve plus disponible à lui-même et à son environnement, et par là, plus à même d’accéder à d’autres ressources. Le relâchement de cette tension, le lâcher prise diraient les hypnothérapeutes ou le « savoir attendre pour que la vie change » dirait François Roustang, produit un contexte favorable à un changement écologique.
Or, comme chacun sait, le paradoxe va à l’encontre de ce que le bon sens dicte de faire. On imagine donc bien qu’il est nécessaire d’user de multiples techniques d’influence pour convaincre le patient de renoncer à des tentatives de solution qui lui apparaissent logiques.

Par ailleurs, il est bien connu que la qualité de la relation entre le thérapeute et le patient joue un rôle majeur dans la réussite d’une thérapie. Si l’on regarde l’interaction d’un point de vue systémique, ce que l’on appelle qualité de la relation résulte des messages échangés entre les protagonistes. Ces messages sont transmis par le langage verbal, plus particulièrement dans sa dimension implicite, par le langage non verbal et sans doute par d’autres modes de communication encore mal identifiés. Ainsi, parallèlement aux messages que j’adresse au patient pour l’amener à arrêter ses tentatives de solutions, je l’influence aussi par des messages implicites et non verbaux qui expriment ce que je pense de lui. Ces messages-là, justement parce qu’ils ne sont pas explicites, lui renvoient l’image que j’ai réellement de lui bien plus efficacement que toutes les déclarations que je peux faire. En étant particulièrement attentive à cette dimension implicite de la communication, j’ai donc la possibilité de créer, dans le temps de l’entretien, une nouvelle réalité dans laquelle le patient peut se sentir plus compétent, plus respectable, plus responsable.

Passons maintenant à l’autre versant de l’interaction: l’influence du patient sur le thérapeute.

Le patient use de son influence pour tenter de nous faire comprendre son problème, pour nous amener à le voir comme il le voit et pour nous convaincre du bien fondé de sa plainte.
Il cherche aussi, de façon implicite, à nous amener à agir dans le sens de son objectif, à faire, comme lui, plus de la même chose, c’est-à-dire à aller dans le sens de ses tentatives de solution.
En effet, tout message, et c’est là un autre axiome de la communication que l’on doit à Gregory Bateson, comporte deux dimensions: une dimension explicite, dite indice, et une dimension implicite, dite ordre. Cet ordre implicite contenu dans tout message commande à son destinataire de faire quelque chose. Et, élément particulièrement important, la signification donnée à cet ordre varie selon le contexte dans lequel est énoncé le message.
Donc, dans le contexte d’une thérapie, en même temps que le patient nous décrit sa souffrance, il nous commande de la soulager. Le message «Je suis angoissé» adressé à un thérapeute donne un ordre implicite: «Délivrez-moi de cette angoisse».

Dans la démarche paradoxale de l’approche de Palo Alto, telle que je la conçois, il est extrêmement important d’être attentif à toutes ces influences.
Il nous faut savoir nous laisser suffisamment influencer pour bien comprendre la plainte, puisque l’on considère que c’est le patient qui définit ce qui ne va pas et non pas le thérapeute qui pose un diagnostic. Il nous faut aussi accepter de nous laisser influencer pour repérer l’ordre que nous donne le patient afin de résister à ce mouvement qui tend à nous entraîner dans le sens des tentatives de solution inefficaces.

Une petite vignette clinique pour illustrer mon propos
Thérèse vient me consulter parce qu’elle se considère handicapée par sa terreur des araignées.
L’ordre implicite dans sa plainte est rapidement évident: «Aidez-moi à ne plus avoir peur des araignées».
Je sais donc déjà que je ne dois pas aller dans le sens de la rassurer pour ne pas renforcer ses tentatives de solution.
Si le problème de Thérèse est une phobie classique, il n’en n’est pas moins nécessaire que je comprenne bien quelle forme il prend dans le contexte spécifique de sa vie, de son histoire. Thérèse est un être humain singulier et je dois être attentive à ne pas occulter cette singularité avec ce que je crois connaitre des phobies.
Pour cela, je dois me laisser suffisamment influencer par le discours de Thérèse pour pouvoir me représenter ce qu’elle vit. Je dois entrer, en quelque sorte, dans son film d’horreur.
Je mets donc de côté ce que je crois savoir sur la phobie des araignées et j’invite Thérèse, par mes questions et une écoute attentive, à me décrire précisément sa peur et les circonstances dans lesquels elle se manifeste.
Elle m’explique que les week end à la campagne sont de véritables cauchemars, qu’elle a renoncé à aller en vacances dans les pays tropicaux et qu’elle craint que cette peur ne soit en train de contaminer son fils de 6 ans.
J’ai tendance à penser, comme la plupart des gens, que la peur des araignées est peu invalidante à Paris. Mais justement, Thérèse m’explique que l’autre soir, en rentrant chez elle, elle a trouvé une énorme araignée sur le digicode de la porte de son l’immeuble. Heureusement qu’elle a pu utiliser sa clé magnétique pour entrer, sinon, elle aurait dû passer la nuit dehors.
Je lui dis qu’il me parait peu probable de rencontrer une araignée en plein hiver, sur un grand boulevard parisien sans végétation. Peut-être était-ce une araignée factice posée sur le digicode par un plaisantin. Thérèse avait bien pensé aussi à cette hypothèse, mais le lendemain, en sortant, elle a vu l’araignée écrasée sur le sol près de la porte. Et elle me raconte, ce qui m’impressionne beaucoup, qu’elle a été vérifier sur Internet que cette variété d’araignée, une grosse toute plate, précise-t-elle, existe bien en France. Peu de personnes terrifiées par les araignées sont capables de cela. Thérèse m’explique qu’elle tente de combattre sa peur en l’affrontant.
Elle a demandé à une amie écolo qui vit à la campagne de lui parler de son amour des araignées, elle s’est forcée à dormir une nuit dans une chambre qui en était pleine. Elle a réussi à supporter tout cela, elle en est très fière … mais depuis, elle a encore plus peur.
Thérèse s’est donc déjà prescrit elle-même des tâches dans lesquelles elle se confrontait à sa peur.

Dans la façon dont je comprends l’approche de Palo Alto, il ne s’agit pas de s’exposer à la peur pour arriver à ne plus avoir peur, contrairement à ce qui se fait dans la thérapie comportementale et cognitive. Il s’agit de faire en sorte que le patient cesse de se dire qu’il ne doit pas avoir peur. Si on lui propose une tâche dans laquelle il doit s’exposer à la peur, c’est au contraire et paradoxalement, pour bien la ressentir. Toute la difficulté, pour le thérapeute, est de trouver des arguments pour convaincre le patient du bien fondé de ce type d’expérience.

Avec Thérèse, j’ai, dans un premier temps pris le soin de faire quelques recadrages paradoxaux, c’est-à-dire allant à contre sens du message qu’elle adresse à elle-même: «Je ne dois pas avoir peur».
Je lui ai proposé de distinguer la peur du désagrément. Les araignées ne sont pas, pour la plupart des gens, même ceux qui n’en n’ont pas peur du tout, des animaux spécialement agréables à fréquenter. Il n’est pas particulièrement normal de cohabiter avec elles, pas plus qu’avec les cloportes, les papillons ou les moustiques dont pourtant peu de gens ont peur; à chacun son territoire. D’ailleurs, les chiens eux-mêmes ne prennent-ils pas le soin de faire plusieurs fois le tour de l’endroit où ils vont se coucher pour s’assurer de l’absence de colocataires indésirables? Et ce n’est pas pour rien qu’il y a des insecticides; dans les bons hôtels sous les tropiques on en met partout, c’est aussi une question d’hygiène.
Je lui ai en particulier fait remarquer que de ne plus en avoir peut du tout serait inadéquat, voire risqué. Bien que les araignées soient rarement venimeuses sous nos climats, on peut faire de graves allergies à leur morsure. La peur n’est-elle pas, comme le titrait justement un récent numéro de Science et Vie Junior, notre meilleur garde du corps?
J’ai dit à Thérèse que, si elle se promettait à elle-même d’éviter, autant que faire se peut, de cohabiter avec des araignées, alors elle pourrait peut-être arriver à se débarrasser de la partie de la peur qui lui parait excessive et handicapante.
Thérèse m’a écoutée attentivement. Son visage, sa posture, témoignaient progressivement d’un certain soulagement. Elle se sentait comprise. Ella a promis de se promettre de se tenir aussi loin que possible des araignées.
Je lui ai alors proposé une tâche: puisqu’elle avait pu constater que de combattre la peur l’avait aggravée, on pouvait faire l’hypothèse qu’il était nécessaire de mieux en comprendre le mécanisme. Elle allait donc commencer par faire l’expérience de s’exposer à sa peur pour en étudier toutes les composantes, toutes les nuances.
L’étonnant épisode dans lequel Thérèse avait été étudier les araignées m’a fortement influencée pour construire la tâche. Je lui ai suggéré d’aller voir sur Internet les différentes variétés répertoriées et de noter pour chacune d’entre elles l’intensité de sa peur sur une échelle qu’elle déterminerait elle-même. Elle pourrait, si elle le jugeait bon, faire cela avec son fils, comme un jeu.
Thérèse s’est mise à sa tâche et, avant même le rendez-vous suivant, m’a envoyé quelques photos d’araignées particulièrement monstrueuses pêchées sur Internet.

Lorsque nous nous sommes revues, elle m’a expliqué qu’elle avait imprimé les photos de différentes variétés d’araignées et en avait fait des cartes à jouer, comme un jeu des sept familles. Son fils a participé à la démarche et ils ont prévu de jouer avec en mettant différentes couleurs selon l’intensité de la peur qu’elles provoquent.
Le jeu débutera dans l’avion qui les conduira en vacances en Tunisie. Elle y emportera aussi, me précise-t-elle, un insecticide.
Les vacances en Tunisie se sont très bien passées, mais ils n’ont rencontré aucune araignée au cours du séjour. Ce ne sera que quelques semaines plus tard, lors d’un nouveau week end dans une maison de campagne, que Thérèse et son fils pourront mesurer les progrès que leur jeu de cartes leur a permis de faire dans leur capacité à cohabiter avec les araignées.

Un an plus tard, j’ai raconté cette étonnante expérience à Nelly venue, elle aussi, me consulter pour traiter une phobie des araignées. J’ai eu la très mauvaise idée de lui proposer d’aller, comme Thérèse, étudier les araignées sur Internet pour mieux connaitre sa peur. L’expérience lui a été insupportable et l’a plongée dans un terrible état d’angoisse.

Cette erreur est venue me rappeler que les techniques thérapeutiques doivent toujours être taillées sur mesure.
Même si nous pouvons être séduits par une tâche particulièrement ingénieuse, il faut garder à l’esprit que ce n’est pas la technique en elle-même qui est efficace, mais une multitude de facteurs associés au contexte dans lequel elle est proposée. A côté des recadrages qui visent à donner un caractère logique à une tâche (les arguments de vente), le fait que le patient participe à son élaboration et par là, se vive comme quelqu’un de compétent, est extrêmement important.

Pourquoi donc se laisser influencer?
En travaillant avec le modèle de Palo Alto j’ai donc un objectif bien précis qui est d’amener le patient à arrêter ses tentatives de solution inefficaces. Aujourd’hui, je considère que la thérapie consiste aussi, dans le même temps, à créer une nouvelle réalité au cours de l’entretien. Et pour cela, il est fondamental de savoir se laisser influencer par le patient.

En effet, et cela a déjà été dit par de nombreux thérapeutes, les recadrages que nous faisons sont d’autant plus efficaces qu’ils sont faits sur mesure, en s’appuyant sur la vision du monde du patient, formulés dans son langage. Les métaphores portent d’autant plus qu’elles sont celles du patient. Savoir utiliser tout ce qui vient du patient est même considéré comme un des grands apports de Milton Erickson à la thérapie.
Un néologisme assez disgracieux a été créé pour décrire cette technique: être utilisationnel.

Mais il m’importe de préciser ici que savoir utiliser ce qui vient du patient n’est pas la même chose que savoir se laisser influencer.
Ce sont pour moi deux actions qui relèvent de postures très différentes.
Quand je cherche à saisir ce qui peut être utilisé dans le discours du patient, je me perçois comme penchée en avant, à l’affut, et de ce fait, moins disponible.
Quand je me laisse influencer, je me perçois comme confortablement installée dans le fauteuil, attendant tranquillement d’être touchée par ce qui viendra, quand ça viendra.
Il me semble alors que, dans cette posture, je suis prête à me laisser impressionner.
Impressionner comme une pellicule photographique est impressionnée par la lumière, mais aussi au sens figuré du terme, prête à me laisser impressionner par les qualités du patient, par ses compétences.

Il s’agit d’abord de se laisser influencer par la description que le patient fait de son problème pour en avoir une représentation aussi proche que possible de l’expérience qu’il vit. Laisser donc libre cours à notre aptitude à l’empathie pour entrer, à partir de ce qu’il nous dit par son discours, ses gestes, l’expression de ses émotions, dans son monde. Réussir à comprendre quelle est la logique de sa pensée. La logique qui lui fait, d’une certaine façon, trouver normal d’être triste tout en souhaitant mettre fin à cette tristesse. La logique qui lui fait trouver dangereux de prendre l’avion, tout en considérant qu’il devrait être capable de se rassurer.
Il s’agit aussi de se laisser influencer par le patient pour parvenir à se le représenter dans son contexte, en relation avec son environnement : sa famille, ses amis, ses collègues, son animal familier, sa maison, son jardin… Se laisser influencer pour se représenter aussi ce qu’il pense de son histoire passée, présente, et future.

Si notre empathie nous permet de nous représenter ce que vit le patient, l’empathie du patient lui permet de se représenter, à son tour, ce que nous nous représentons de ce qu’il nous dit, son impact sur nous. L’empathie, dans le cadre d’une interaction est, comme la communication, un phénomène circulaire.
Lorsque vous racontez quelque chose à quelqu’un, vous pouvez voir sur son visage s’il suit bien votre discours, s’il se représente bien ce que vous lui dites. Plus un patient est en détresse, plus il est sensible, souvent de façon non-consciente, à ce que le thérapeute lui renvoie ainsi.

Se laisser influencer permet aussi de poser les bonnes questions au bon moment, de faire des recadrages adéquats, des suggestions hypnotiques sur mesure, de co-construire des tâches avec le patient et même de prescrire le médicament qui convient.

Et, en retour, le patient, en voyant qu’il peut nous influencer, que l’on accepte son point de vue, que l’on comprend ses réactions, que l’on utilise ses idées, devient plus confiant dans sa propre valeur, dans ses propres compétences. Il ne se voit plus comme un pauvre être démuni incapable de se tirer d’affaire dans une situation dont la plupart des autres se sortent facilement. Il se perçoit comme quelqu’un qui a de bonnes raisons d’avoir le problème qu’il a, de bonnes raisons souffrir comme il souffre. Il se voit aussi comme quelqu’un qui donne au thérapeute les moyens de l’aider à trouver des solutions qui lui conviennent vraiment.

Se laisser influencer et laisser le patient voir l’impression qu’il fait sur nous, c’est lui faire vivre dans l’interaction une réalité dans laquelle il est un être humain digne d’estime, compétent, responsable de sa vie.
C’est autre chose qu’une simple déclaration dans laquelle on dit au patient: «C’est vous l’expert de votre problème, c’est vous qui avez les ressources pour en sortir».

J’ai la croyance que cette expérience là, l’expérience de cette nouvelle réalité, contribue, comme le paradoxe, à créer un contexte dans lequel le patient pourra accéder plus facilement à ses ressources.

Cette disposition dans laquelle le thérapeute se laisse influencer peut même être formulée explicitement: Harlene Anderson, psychologue américaine qui développe l’approche collaborative, demande à ses patients: «Que pouvez-vous me dire pour m’aider à vous aider?».

Comment donc se laisser influencer par les patients?
François Roustang, dans son livre Influence, écrit que le thérapeute doit être, le temps de la séance, «à la disposition entière du patient». Il dit, reprenant les termes de Louis Jouvet, que le thérapeute doit être, tel le comédien «vide et creux, disponible, accessible, vacant, habitable».

Pour se laisser influencer, il s’agit donc d’être d’abord dans une certaine disposition.
Une disposition à la vacuité; ce que d’autres, comme Harlene Anderson, appellent une position de non-savoir, de non-vouloir.
Il n’est pas facile d’être dans une véritable disponibilité au patient, pas facile de laisser de côté tout ce que l’on a appris, tout ce que l’on croit comprendre, tout ce que l’on peut souhaiter pour lui.

Il est probable que cette disposition résulte, en partie, d’une certaine vision du monde, de la compréhension que nous avons des problèmes humains.
Lorsque l’on adopte un point de vue constructiviste, on considère que chacun construit sa réalité, qu’aucune réalité n’est plus vraie qu’une autre. Nous ne comprenons pas les choses mieux, ni plus justement que les patients.
Et d’un point de vue systémique, les symptômes des patients sont considérés comme une forme d’adaptation à un contexte, donc plus comme une compétence que comme un dysfonctionnement.

Au fil des années j’ai mis au point quelques petites techniques qui me facilitent cette posture.

Inversant ce que j’ai appris au cours de ma formation de psychiatre, j’ai totalement changé de regard. Je cherche à voir, dès le premier contact avec un nouveau patient, ce qui va bien chez lui, ce en quoi il est compétent.
Je suis attentive à garder à l’esprit, au fur et à mesure que je l’écoute m’expliquer ses difficultés, que tout ne se passe pas mal pour lui, qu’il y a d’autres domaines où il se débrouille très bien.

J’ai aussi développé une forme d’écoute très différente. Une écoute dans laquelle je m’installe dans une position de non-savoir. J’écoute comme si j’étais une page blanche; une page blanche pour que plus de ce qui vient du patient s’y imprime : ses mots, ses images, ses sensations, ses émotions. Cette forme d’écoute se voit de l’extérieur, le patient peut voir que ses paroles se reflètent sur mon visage.
Cette écoute est celle du non-vouloir. Bien sûr, comme tout thérapeute, je souhaite que le patient aille mieux, mais je ne veux rien de particulier pour lui. De ce fait, ce que j’entends n’est pas biaisé par ce que je désire pour lui.
C’est aussi une écoute qui prend son temps. J’ai fini par comprendre que faire de la thérapie brève ne voulait pas dire aller vite. Je prends le temps d’écouter le patient aussi longtemps que nécessaire pour lui, d’une écoute qui, associée à de la curiosité et une extrême attention, dit implicitement: «Votre plainte est légitime, vous avez raison, ce que vous dites est vrai».

J’ai aussi découvert que je ne me laissais pas influencer de la même manière selon la position que j’adoptais dans mon fauteuil.
J’ai déjà évoqué cette attitude penchée en avant, à l’affut de l’information que je pourrais réutiliser, qui nuit à une bonne disponibilité.
Il importe d’être convenablement assis, selon l’expression de François Roustang, pour percevoir avec tout son corps. J’ai remarqué que, lorsque j’ai du mal à comprendre une situation, à me représenter ce qui se passe pour un patient, les choses deviennent plus claires pour moi si je change de position, si je pivote légèrement comme pour mieux recevoir quelque chose. Je peux même, pour accroitre encore ma réceptivité, m’installer dans une transe légère.
Et je vais encore donner la parole à Roustang qui décrit tout cela avec sa poésie habituelle dans un chapitre de son livre Influence intitulé: «Modification réciproque».
«Pour percevoir les variations d’un visage, la modulation des sentiments, dans un regard les prodromes d’une mélancolie, à travers les dires les accents d’un désespoir triomphant, dans l’agitation infinitésimale d’une main la couleur d’une angoisse, il faut s’y être rendu sensible. (…) le thérapeute (…) ne perçoit rien s’il ne laisse pas vibrer en lui ce visage, ce regard, cette voix, cette angoisse, c’est-à-dire s’il ne se soumet pas, non seulement aux effets de la lumière en provenance de l’objet, mais à l’investissement qui est imposé à tout son corps.»

Et enfin, dans la ligne de cette «modification réciproque», c’est avec beaucoup de bonheur que je me laisse influencer par mes patients pour mes lectures, pour les films que je regarde, pour les restaurants dans lesquels je vais manger, pour les régions que je vais découvrir.
Cela n’a jamais relevé d’une tactique particulière, mais d’un intérêt pour tout ce qu’un autre être humain peut m’apporter. J’ai été surprise de découvrir que ce n’était pas évident pour tous les thérapeutes.

Ce qui me parait vraiment important, dans cette dimension de l’influence que le patient peut exercer sur nous, c’est, une fois encore, le message implicite que nous lui renvoyons ainsi: «Vous êtes quelqu’un de compétent, de valable, vos conseils comptent pour moi».

Conclusion
Je conclurai cette communication par un petit retour à l’étymologie du verbe «influencer» dont on sait à quel point il a mauvaise presse. Les thérapeutes qui pratiquent des thérapies brèves ou l’hypnose ont su, avec peine parfois, se démarquer de cette vision péjorative pour accepter d’influencer, éthiquement précisent-t-ils, leurs patients. Mais l’image négative persiste lorsqu’il s’agit d’envisager de se laisser influencer par les patients.

Pourtant, la racine latine du verbe vient de influere: se couler dans, s’insinuer dans.

À partir de là, ne pourrait-on considérer qu’accueillir l’influence, c’est-à-dire accepter d’influencer et d’être influencé, c’est se couler dans le flux de la relation, se couler dans le flux communicationnel? Autrement dit encore, accepter l’influence réciproque, c’est co-évoluer avec son environnement et inviter le patient à faire de même pour rétablir une fluidité, une harmonie, dans les échanges avec soi-même et son entourage.

Pour terminer voici une petite citation qui, me semble-t-il, fait écho aux réflexions que j’ai voulu partager avec vous.
Bradford Keeney, dans le livre: Le docteur Milton H. Erickson, médecin et guérisseur américain, écrit à propos des chamanes et de Milton Erickson «[ils] insistent sur le fait qu’ils utilisent tout ce que le client ou le patient leur amène. En acceptant, comme point de départ, la communication de l’autre telle que celui-ci la présente, ils créent un climat communicationnel qui permet au client d’avoir accès à ses forces et à ses ressources intérieures, et de les suivre».

Docteur Irène Bouaziz, psychiatre, Paris, membre fondateur de Paradoxes : association pour la recherche et le développement en Thérapie Brève et Intervention Systémique et responsable de l’École du Paradoxe: www.ecoleduparadoxe.com

© I. Bouaziz/Paradoxes

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