Thérapie Brève et Intervention Systémiques (modèle de Palo Alto)

Communication à la XVIIIème journée de rencontre de Paradoxes, le 12 octobre 2019
Bruno Boussuge, coach, formateur.

Parler de spiritualité dans un modèle non typologisant, adogmatique, explicitant des prémisses scientifiques rigoureuses, fait figure potentiellement de gageure, d’incongruité, voire d’hérésie. Parler de spiritualité dans un modèle qui se propose d’embrasser la complexité des multiples et diverses interactions dans la singularité de chaque situation vivante, pour permettre au système d’auto-évoluer dans le champ du vivant, peut éventuellement ouvrir vers quelque chose de l’ordre d’un mystère… Gregory Bateson parle de « mysticisme », « spiritualité », « sacré », « ange », « religion » et fait références à l’évangile de St Jean, au Tao ou encore au grand véhicule Bouddhiste.Comment ces notions s’articulent- elles avec la rigueur de méthodologie scientifique qui le caractérise ? Comment dialoguent-elles avec celles de la poésie, de l’humour et des lois scientifiques ? Mon intervention a pour double objet : d’une part, de rendre compte de cet entrelacement complexe au service d’une certaine compréhension du vivant, d’une spiritualité immanente, à hauteur d’homme en m’appuyant sur les propos de Gregory Bateson et de certains commentateurs, et, d’autre part, d’un certain nombre de transpositions potentielles en termes de posture dans la pratique du modèle de Palo Alto.

Pourquoi aborder le thème du sacré chez Bateson ?

Bruno

BB, XVIIIe Rencontre
©Paradoxes

Bien que j’appréciais (et j’apprécie de plus en plus) la solidité des fondements philosophico- scientifiques du modèle de Palo Alto et que je trouvais remarquable (et je la trouve toujours) sa cohérence méthodologique et sa capacité passe-partout, il me manquait une dimension anthropologique voire spirituelle que j’intuitais sans la percevoir clairement. Autour de notions existentielles telles que l’être en croissance ou la vie en mouvement, dont je ne trouvais pas d’explicitation dans le modèle. J’entr’apercevais parfois furtivement un je ne sais quoi au détour d’une phrase ou d’un commentaire sur une intervention. Mais je restais sur ma faim. En m’ouvrant de ce questionnement sur l’existence de travaux sur une forme de spiritualité induite par le modèle, Irène m’a indiqué le livre « L’unité sacrée » de Gregory Bateson. Livre qui prit la poussière quelques temps sur mon étagère… Au printemps dernier, lors d’un séjour dans un monastère bénédictin, j’ai pris le temps de la lecture. En en parlant avec Irène après une formation, elle me dit : « Pourquoi ne ferais-tu pas une communication sur les liens que tu fais entre la spiritualité et la pensée de Bateson ? ». Et me voilà.
En tant que coach et formateur en management, j’aborde cette question avec humilité, ma curiosité, mon éclectisme de pensée, et mon questionnement existentiel. Mon intention est de faire témoignage du plaisir que j’ai pris à voyager dans la pensée de Bateson au travers de quelques lectures. Pensée libre, atypique, foisonnante, virevoltante, transdisciplinaire. Oscillation constante entre « une pensée décousue et une pensée structurée », entre pensée scientifique, pensée philosophique et pensée religieuse même si ces distinctions n’ont pas vraiment de sens puisque la pensée batesonienne me semble avant tout unifiante.

Extrait film n°1 « An ecology of mind » : 00:20 > 01:26 (traduction personnelle)

Gregory Bateson « C’est plus qu’un effet de mode, c’est véritablement inculqué par les universités la croyance que des objets comme la psychologie est différente de la sociologie, qui est différente de l’anthropologie, qui est différente de l’esthétique ou de la critique d’art et qui sont tous différents les uns des autres et que le monde est fait de domaines de connaissances séparables sur lesquels, en tant qu’étudiants, vous pouvez être évalués par une série de questions déconnectées auxquelles répondre par vrai ou faux. La première chose que je tenais à vous dire est que le monde n’est pas du tout comme ça, ou pour être un peu plus poli, le monde dans lequel je vis n’est pas du tout comme ça et c’est à vous de voir dans quel monde vous voulez vivre. »

D’où me vient cette impression de spiritualité ? « Quelques fragments de phrases recueillies au long de mon cheminement à l’École du Paradoxe participent à cette impression : « le client ne merde jamais », la délicatesse et la grande attention apportée au client qui peut parfois être vue comme une « expression d’amour », l’exigence des interventions (soin apporté à l’implicite, au non verbal,… ), et récemment à l’occasion d’un récent module la métaphore squelette-chair-âme pour illustrer les différentes dimensions de la méthode d’intervention. Le mot âme trouvant en moi une résonance particulière.
Et j’aime par dessus tout le soin précautionneux apporté à ne pas influencer spécifiquement les réflexions et orientations du client tout en veillant à respecter l’écologie de son écosystème. De façon métaphorique, on pourrait y voir un souci de réduire au maximum l’empreinte de l’intervention comme expression d’une inclination devant une forme de sacré.
Le modèle de Palo Alto est parfois présenté comme une application Batesonienne, selon l’expression d’Yves Winkin, c’est à dire qu’il s’en inspire mais de façon étriquée. Gregory Bateson était lui-même réservé sur le modèle car il le trouvait réducteur de sa pensée voire profanateur. Comme Irène me l’a soufflé, au sujet du livre une logique de la communication, il a dit éprouver « la même chose que ce que pouvait éprouver un peuple voyant ses idoles sacrées décorer la vitrine d’une agence de voyage. ». Il parle aussi de « thérapie à la petite semaine » ou de « soi-disant experts du comportement qui ignorent tout de la structure fondamentale de la science et de 3000 ans d’histoire humaine et de réflexion philosophique. »

La modestie est de mise devant l’œuvre de Bateson car l’unité sacrée n’est rien moins que celle de la Vie dans sa pleine acception. La vie perçue comme un enchevêtrement (tangle) d’infinies interactions mouvantes. Il s’agit de rendre compte du vivant, dans ses multiples dimensions, en un seul tenant. Gregory Bateson dit qu’il n’a jamais cessé d’être un biologiste dans le sens fort de consacrer sa vie à étudier le vivant et à s’en émerveiller. Et, à la fin de sa vie, il nomme que sa démarche était finalement religieuse dans le fait de chercher une forme globale qui relie (pattern which links). Ce qui est le sens étymologique du terme religieux (religare en latin signifie relier).

Extrait film n°2 « An ecology of mind » : 02:04 > 02:45 (traduction personnelle)

Fritjof Capra : « Le fait qu’il ait travaillé dans tellement de disciplines différentes est la conséquence de sa façon de penser. Il n’était pas intéressé par se spécialiser dans un domaine précis; il était intéressé dans de plus larges formes. Son point d’intérêt était de comprendre comment les choses sont connectées et plus particulièrement comment les choses vivantes sont connectées. »
Gregory Bateson : « (Mon parcours) de la biologie au début, en passant par l’anthropologie, puis par les systèmes d’idées, puis par les pathologies des systèmes d’idées, enfin par les systèmes d’idées qui fondent la façon dont nous essayons de vivre ensemble, et ce « nous » inclut les animaux, les végétaux aussi bien que vous et moi. »

Le fait de ne pas considérer les choses ou les idées en soi, mais de prendre en compte les relations qui les lient amène à « révéler » une forme de réalité « supérieure », partielle également mais sans doute moins éloignée de la réalité que de considérer seulement les choses en soi. L’exemple de la main considérée non comme 5 doigts mais comme relations entre 2 doigts illustre cette idée.
Sa pensée s’inscrit dans une tradition scientifique qui cherche à expliquer l’évolution des formes de vie. La vie se reproduit en partie à l’identique, en partie en se transformant sous l’influence des interactions multiples avec l’ensemble des constituants de son environnement sur des espaces temporels différents et imbriqués (vie biologique, transgénérationnelle…). Les évolutions s’expliquent par des dynamiques d’interaction avec l’environnement dans l’ensemble de ses dimensions naturelles, sociales, et le développement des aptitudes à s’y adapter par l’apprentissage. Apprendre du contexte en deuxième niveau ou apprentissage de type 2, apprendre de l’unité sacrée du vivant en troisième niveau ou apprentissage du type 3 qui correspond à une illumination parfois nommée par lui conversion religieuse.
Dans la dimension du vivant humain, les interactions couvrent d’autres dimensions telles que religieuses, artistiques et doivent intégrer le langage articulé dans sa puissance, ses limites et ses biais. Le sacré ou la spiritualité pour Bateson c’est l’esprit non ceint plutôt que l’Esprit Saint. Esprit non ceint : comme produit de processus mentaux eux-mêmes influencés par l’environnement et non pas Esprit Saint (comme expression d’une forme de transcendance). Pour Gregory Bateson, l’esprit est dans la matière et n’est pas séparable de la matière. L’esprit est matière. C’est une approche immanente du sacré de la vie, à hauteur d’homme. Il n’est pas surprenant qu’il ait une proximité avec les traditions de pensées orientales telles que le Bouddhisme avec ses notions d’impermanence et d’interdépendance, avec le Taoïsme avec ses notions de souffle primordial et de vide médian ou encore avec le Zen avec sa notion de non agir. On pourrait aussi y voir dans sa façon d’embrasser tout le champ du vivant des propos d’une grande modernité par sa conscience aigüe des problématiques d’écologie planétaire et de fragilité de la biosphère, qui rejoignent des traditions animistes qui sacralisent la nature. Pour ma part, j’ai aussi pensé au cantique des créatures de Saint François d’Assise. (Mon frère le vent, ma sœur la pluie…).

Respecter l’unité sacrée de la Vie c’est prendre en compte les délicates interdépendances sans les briser, ce qui nécessite de regarder attentivement et d’agir prudemment. Pour Gregory Bateson « Les problèmes les plus importants dans le monde proviennent de la différence entre la façon dont la nature fonctionne et la façon dont les gens pensent. » Sans doute sa quête cherchait-elle à réduire cette différence.

Extrait film n°3 « An ecology of mind : 03:04 > 03:33 (traduction personnelle)

Gregory Bateson : « J’ai toujours pensé comme ça. La relation entre ce livre et moi ou entre le livre et la table est toujours un microcosme de la relation entre l’homme et Dieu ou Dieu et le Diable. Que vous le vouliez ou non les grandes relations et les petites relations sont du même ordre. Pour étudier, vous avez parfois à travailler sur de petites choses et alors on vous reproche de travailler sur de petites choses, et si vous travaillez sur de grandes choses alors on vous reproche d’être mystique, alors que c’est la même chose. »

Rapporté à l’intervention pratique, il me semble que ce détour par la pensée batesonienne nourrit la posture de travail en intervention en ce sens qu’elle oblige, qu’elle invite, au plus profond respect, imprégné du sacré du vivant, immergé dans ce flux d’interactions vibrantes. Cela prêche pour une exigence et une précision d’intervention et une extrême attention aux plus faibles signaux de manifestation des diverses interactions en cours. Et j’en prends mieux la mesure.
Le respect du vécu de la personne et la volonté d’apporter une aide de la façon la plus juste possible. La force du principe que la personne est légitime à penser ce qu’elle pense, à faire comme elle le fait et qu’elle a toute capacité pour conduire sa vie tel qu’elle le souhaite y compris à réorienter certaines actions le cas échéant. Ce regard amène à s’incliner avec un profond respect devant le sacré du Vivant dont la personne avec son écosystème est une manifestation. Toute légèreté face à cette responsabilité serait a contrario quelque chose de profane.

Sources utilisées

livres

  • Vers une écologie de l’esprit T1 – G. Bateson
  • L’unité sacrée, un pas de plus vers l’écologie de l’esprit – G. Bateson
  • Bateson, premier état d’un héritage : colloque de Cerisy – Y. Winkin
  • La peur des anges de sculpter, vers une épistémologie du sacré – M.-C. et G. Bateson • Une logique de la communication – P. Watzlawick, J. Helmit Beavin, Don D. Jackson

vidéos

  • Extraits du film « An ecology of mind » de Nora Bateson > shorturl.at/FHLO6 ( 3 extraits diffusés pendant l’intervention – traduits ci-dessus)
  • American Association of Cybernetics-2014, intro par Mary-Catherine Bateson > shorturl.at/bfxI3
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